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  • Penser l'après

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    Ce qui est mis à mal, peut-être même à mort, par l’expérience actuelle du confinement planétaire est l’utopie contemporaine qu’un auteur américain, CB Macpherson, a nommé « l’individualisme possessif ». Entendez par cette formule une conception égocentrée de l’individu porteur de toute sorte de droits qui se croit propriétaire du monde auquel ses droits devraient s’imposer. Le progressisme a promu le fantasme d’un individu désaffilié de son peuple et son histoire, de sa famille, de son genre, assorti de la plus énorme fausse promesse jamais proférée: Tu peux choisir d’être qui tu veux, tu peux être le créateur de toi-même, il suffit pour cela que tu te débarrasses de ce qui te constitue pour te remodeler au gré de ta fantaisie.

    Le confinement obligatoire, qui n’est autre que la très antique quarantaine préconisée par le médecin grec Hippocrate, se dresse comme un mur de granit contre lequel vient se fracasser ce fantasme de l’individu-roi. D’une façon très rude (puisqu’il s’agit de lutter ensemble contre une menace mortelle) le réel rappelle que l’individu ne s’appartient pas entièrement à lui-même mais qu’il appartient aussi à une entité collective vis-à-vis de laquelle il a des devoirs impératifs. En l’espèce il a le devoir de ne pas contaminer les autres et partage la responsabilité de faire décroitre la vague épidémique pour ne pas saturer les systèmes de santé. Il est contraint à l’altruisme et renvoyé au devoir que le groupe attend de lui.

    Cela valide-t-il le collectivisme tel que Jean-Paul Sartre, compagnon de route du communisme, l’a longuement développé dans sa Critique de la Raison Dialectique ?

    Sartre oppose l’individu isolé à l’individu commun, c’est-à-dire l’individu produit et formaté par le groupe. Il voit dans la collectivité, à travers une cause politique par exemple, la seule transcendance possible pour l’individu isolé, qui, s’il reste isolé n’est qu’une pauvre chose sans signification ni pouvoir. C’est pourquoi il prétend qu’on ne devient pas un homme tant qu’on n’a pas trouvé une cause pour laquelle on est prêt à sacrifier sa vie.

    Ces considérations ont aujourd’hui un relent de modèle chinois (à la fin de sa vie Sartre a été proche du maoïsme). En réalité elles remplacent une dérive par une autre. Même si au début de la pandémie certains ont crédité d’efficacité le système chinois, on soupçonne maintenant qu’il a beaucoup menti. Il reste un système collectiviste totalitaire, les dissidents sont là pour en témoigner. Ce n’est en aucun cas un modèle mais plutôt un anti-modèle, qui de surcroît a déjà été essayé sans  laisser un bon souvenir.

    Soit dit en passant, pour beaucoup de pays ce ne sera pas un mince enjeu dans les prochains mois que le retour à une vie démocratique normale. La tentation de gouverner par la peur et le contrôle accru des citoyens via l'intelligence artificielle doit être forte dans certains cercles de pouvoir…

    Il faut donc initier une troisième voie entre l’individualisme possessif et le collectivisme totalitaire qui ont prouvé tous les deux qu'ils conduisaient à des impasses.

    La pensée de Simone Weil (1), injustement oubliée, apporte un éclairage. D’une part elle rejette ce qu’elle appelle   « le gros animal du collectif » qui est à ses yeux un objet d’idolâtrie et un « ersatz de Dieu ». Cette grande chrétienne a médité le mythe de la Tour de Babel…

    D’autre part elle écarte l’individualisme égoïste parce qu’il est impossible de se prendre soi-même pour fin. Je ne suis pas ma propre transcendance, jamais, cela ne tient pas debout.

    « Le remède est dans l’idée de relation » nous dit-elle. C’est la relation avec autrui qui fait non pas l’individu mais la personne. Nous sommes très profondément des êtres de relation, ce qui fait de nous des personnes. Nous sommes nés d’une relation entre deux êtres, nos parents. C’est dans la relation que nous donnons naissance à d’autres êtres, nos enfants. Nous nous construisons par les échanges incessants que nous entretenons avec les autres. Les biologistes soutiennent même que ce que nous appelons la conscience est largement le produit de l’interaction avec les autres.

    Nous sommes à la fois singuliers et pluriels. Singuliers par l’étincelle unique, créatrice et irremplaçable qui fait la personnalité de chacun. J’ajoute que cette singularité est indispensable puisque c’est par elle que le monde ne vieillit pas mais se renouvelle. Pluriels aussi par la relation avec ceux qui nous précèdent dans le temps, ceux qui nous entourent au présent et ceux que nous projetons au-delà de nous vers l’avenir. Avec beaucoup de force cette vérité élémentaire émerge ces jours.

    La noblesse de l’action politique, un peu à l’image de l’action médicale, consiste d’abord ne pas nuire à ce subtil équilibre. Primum non nocere. Il faudra le garder à l’esprit au moment, que j’espère prochain, de la sortie de crise sanitaire.

     

    (1) La Pesanteur et la Grâce, par Simone Weil , Paris 1948

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  • Le pays de la double angoisse

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    Les générations nées après 1945, donc la plupart d’entre nous, ont été jusqu’à ce jour merveilleusement préservées. Elles n’ont pas connu la guerre (mon grand père et mon père, eux, se sont vus imposer des années de mobilisation). Elles n’ont pas connu la famine, aucune crise économique n’ayant égalé celle de 1929. Elles ont bénéficié d’une élévation sans précédent de leur niveau de vie, la société de consommation mettant le superflu à la portée du plus grand nombre. Les progrès de la médecine ont allongé dans des proportions considérables la durée moyenne de la vie. Ces dernières années, les adeptes du transhumanisme nous ont même raconté que la mort finirait par être vaincue par la machine.

    Bref nous avions fini par croire à la fin de l’Histoire chère à Fukuyama, au rêve de la démocratie, de la paix et de la prospérité universelles, dans un monde devenu désormais un espace globalisé de jeux et de loisirs sans frontière, ou il ne resterait plus que des inégalités résiduelles à régler…

    Avec la pandémie de Covid19, l’Histoire est de retour et elle est tragique. Sont à l’ordre du jour la toute puissance invisible de la mort, qui fauche qui elle veut quand elle veut, une économie mondiale quasiment à l’arrêt avec le spectre de la pénurie à l’horizon et la certitude de temps très difficiles quand la tempête virale sera calmée.

    Nous sommes, dans cette ambiance de chaos, à la veille de Pâques. Pâques est la fête cardinale des chrétiens, qui fut élaborée par des générations de l’Antiquité qui avaient, bien plus que nous et par la force des choses, le sens du tragique. Ce symbole parle fort, en ce moment particulièrement. Il émerge au départ sur la toile de fond de la Pâque juive. Selon les Evangiles, c’est à l’occasion de pessah, nom hébreu de la Pâque juive, que se déroulèrent à Jérusalem les dramatiques évènements du procès et de la mort en croix de Jésus de Nazareth.

    Pessah signifie littéralement le passage, entendez, dans le récit de l’Exode, le passage de l’esclavage à la liberté d’un peuple qui s’arrache à la servitude égyptienne sous la conduite de Moïse. Les premiers chrétiens ont ajouté à ce schéma, qu’ils partageaient, leur conviction particulière que Jésus était passé à travers la mort et revenu à la vie. Qu’il avait franchi une étape supplémentaire, ultime, prolongeant la geste de Moïse. Personne ne saura jamais ce qui s’est produit le matin de Pâques, sinon que d’un tombeau vide est né, dans la conscience d’une poignée de femmes et de disciples, l'acte de foi que leur Maître avait traversé l'océan de la mort et que cette traversée s'ouvrait désormais à eux, "je vis et vous vivrez aussi". Un acte de foi totalement déraisonnable direz-vous, oui, mais il a pourtant bouleversé le monde. Avec lui est né une autre conception de la vie.

    Certains commentateurs affirment que le nom hébreu de l’Egypte (attention, de l’Egypte biblique, pas de l’Egypte réelle!) peut s’interpréter comme «la terre de la double angoisse», l’angoisse de vivre et l’angoisse de mourir. Aujourd’hui nous ployons sous le joug de cette double angoisse. Angoisse d’attraper la maladie et de n’en pas réchapper, angoisse d’affronter une lourde et longue crise quand le virus sera vaincu.

    A cela la symbolique pascale fait écho de deux manières :

    - Les malheurs qui s’abattent sur nous sont des épreuves qui doivent être endurées et traversées. Ce sont des passages qui peuvent être extrêmement coûteux mais qui ont des issues. Un jour nous atteindrons l'issue, nous serons libérés, ce sera derrière nous, voilà pourquoi il ne faut jamais désespérer.

    - Ensuite, remarque l’Epitre aux Hébreux, on ne peut pas être retenu en esclavage toute sa vie à cause de la mort ou par la peur de la mort, ce qui revient au même. Sous peine de manquer ce qu’il y a à vivre ici et maintenant. Le dernier mot de la vie, ce n’est pas la mort mais la vie. Certes c’est une conviction et non un argument scientifique, mais ne vaut-elle d’être essayée et expérimentée?

    Il se pourrait qu’au sortir de l’épreuve, nous bénéficiions d'une toute autre approche de la vie. C’est l’expérience chrétienne par excellence, celle de la croix, celle de Pâques. Quiconque est passé sous la croix en ressort changé.

    Souhaitons-nous là.

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  • Mystère pangolin

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     Une branche anglaise du groupe écologiste radical Extinction Rebellion a cru bon d’apposer des affichettes sur lesquelles on peut lire «Corona is the cure, human are the disease». Mis à part leur présupposé panthéiste involontaire, ces mots auraient pu être ceux du Père Paneloux, personnage ecclésiastique dans La Peste d’Albert Camus. Ils synthétisent admirablement la prédication punitive qui fut, voire est encore parfois, celle du christianisme pendant des siècles. De Calvin, qui se plaît à l’idée de la main gauche et la main droite de Dieu, à Pascal en passant par Bossuet, le refrain est invariable: les catastrophes et les maladies qui surviennent sont un châtiment divin pour les péchés de l’humanité. Il faut reconnaître qu’une telle affirmation ne manque pas d’arguments bibliques. Qu’on songe au catalogue de menaces de Deutéronome 28 ou au quatrième cavalier de l’Apocalypse… C’est bien pourquoi le Docteur Rieux, véritable héros du roman de Camus, qui incarne une forme d’humanisme scientifique, semble plus crédible pour la sensibilité moderne.

     Il se pourrait cependant que le texte biblique vaille mieux que ce que l’opportunisme des prédicateurs en a fait au cours des siècles.

     Prenons le récit du déluge (1) qui dans la Bible est le souvenir probable d’un tsunami géant, peut-être causé par l’évolution agitée de l’actuelle Mer Noire. Pour les gens de cette époque, qui ne disposaient pas de nos moyens d’information, cela a dû être ressenti comme la fin du monde.  Le livre de la Genèse rapporte cet évènement en essayant de l’interpréter. Car très naturellement, l’écrivain sacré s’est posé la même question que celle qui nous hante depuis plusieurs semaines : Pourquoi ? Il se sent ébranlé dans sa foi et cherche des solutions.

     Concentrons-nous sur son travail d’interprétation. Pourquoi ? Au premier abord, la réponse paraît claire. Dieu vit que la méchanceté de l’homme était grande sur la terre... à part Noé le juste et sa famille. C’est l’explication punitive, le déluge est présenté comme un châtiment divin pour les péchés de l’humanité.

     En vérité, cette réponse est-elle si claire ?  Point du tout. Elle soulève plus de problèmes qu’elle n’en résout.

    - Est-il possible que l’humanité soit aussi massivement méchante, sans aucune nuance ?

    - Si l’être humain est une créature faite à son image, comment se fait-il que Dieu ait à ce point raté son affaire ?

    - N’avait-il pas d’autre moyen que la destruction pour améliorer l’humanité ?

    - Sans parler des dégâts sur l’image divine: ce Dieu déçu et colérique qui casse ce qu’il a créé est un caractériel. Si nous devions tuer nos enfants parce qu’ils nous déçoivent ou font des bêtises... Franchement, qui a envie de croire en un Dieu pareil ?

     Pourtant, l’explication punitive, aussi intenable soit-elle, a la vie dure. Ces derniers temps il n’a pas manqué d’illuminés nous expliquant que le Covid19 est une punition divine.

     Cette explication a un ressort secret. Rien de plus angoissant que les évènements qui échappent entièrement à notre contrôle. Alors l’aveu d’une culpabilité, même imaginaire, nous donnera l’illusion de reprendre le contrôle. Nous y sommes quand même pour quelque chose, puisqu’il suffira à l’avenir de se repentir pour écarter le péril...

     Mais le plus extraordinaire dans le récit du déluge est que l’écrivain sacré a senti la faiblesse et les difficultés de la réponse punitive. Aussi, à la fin de son récit, va-t-il en proposer une autre, entièrement différente.

     Une fois le déluge passé, il dépeint un Dieu qui regrette ce qu’il a provoqué. Le repentir de Dieu n’est pas une chose très ordinaire…A Noé sorti de son arche, une promesse est faite : Plus jamais ça ! Plus jamais, tant que durera la terre, semailles et récoltes, froid et chaleur, été et hiver, jour et nuit, ne seront interrompus (Gn. 8,22)

     Mesurons la portée de ce verset. Il affirme que Dieu s’interdit d’intervenir dans le cours de la Nature, ni plus ni moins. La Nature est autonome, elle obéit à ses propres lois, elle n’a pas besoin de Dieu pour suivre son cours. Donc les catastrophes naturelles, les épidémies ne sont pas du ressort de Dieu. Elles relèvent des lois de la terre et donc des sciences naturelles.

     Nous devons envisager que création signifie en réalité  séparation. Etre créé c’est être séparé. Entre le Créateur et sa création, il y a la distance infinie de la transcendance. Dieu ne joue pas avec sa création comme on joue avec un train électrique. Une œuvre d’art n’est-elle pas indépendante de l’artiste qui l’a conçue ? Elle possède son destin propre bien après la disparition de l’artiste. Chacun peut en retirer ce qu’il veut. Elle est séparée.

     Evidemment il est des contreparties à cette séparation. La principale est que nous ne sommes pas à l’abri des convulsions de la Nature. Vivre signifie être risqué en permanence. Ex-ister c'est être livré aux forces de l'extérieur. Ainsi la foi n’est pas une assurance que les meilleurs d’entre nous ne seront pas emportés par une avalanche, un cyclone ou une épidémie.

     Vous apercevez tout de suite que nous allons au devant d’un autre genre de difficultés... S’il en est ainsi, comment comprendre le psalmiste : L’Eternel est mon Berger, je ne manquerai de rien etc… ? Les croyants pensent que Dieu entretient avec chaque être humain une relation personnelle et unique. Mais si Dieu n’intervient pas en leur faveur – en d’autres termes s’il ne fait pas de miracles – que devient cette relation personnelle ? Peuvent-ils encore sérieusement affirmer qu’il guide, éclaire et soutient ?

     Si Dieu est le grand absent, le grand lointain et le grand silencieux, s’il est celui qui n’arrange rien, à quoi cela sert-il de le prier, de croire en lui ? C’est que la Bible n’a pas réponse à tout. Les auteurs sacrés eux-mêmes balancent, s’interrogent, spéculent. Un certain nombre de graves questions ne trouvent pas de réponse dans le Livre. Elles se présentent plutôt  sous la forme d’un débat qui reste ouvert. Elles ressemblent à un labyrinthe dans lequel la réflexion se perd. Du point de vue métaphysique, le désastre en cours est le mystère du pangolin.

     Admettons humblement que sur le plan intellectuel, Dieu est une énigme, l’homme est énigme, le monde est une énigme. Et certainement il existe des choses absurdes, c’est à dire des choses qui n’ont aucun sens.  Une foi qui arrangerait trop bien l’univers et qui aurait réponse à tout ne serait plus la foi. La foi est un clair-obscur, qui ne peut pas faire l’économie des choses dépourvues de signification. L’incompréhensibilité fait partie de notre monde. Il ne serait pas le monde s’il n’était incompréhensible, il ne le serait pas non plus s’il l’était complètement. Quant à celui qui ne sent pas l’absence de Dieu, comment pourrait-il ressentir sa présence ?

     Une parole admirable de Saint Augustin dit : Il y a ici bas assez de lumière pour ceux qui désirent voir et assez d’ombre pour ceux qui ont les dispositions contraires. Cette parole montre comment on peut envisager le mal quand on croit en Dieu. Nous nous trouvons devant une équation à laquelle la Bible elle-même ne trouve pas de solution satisfaisante. Mais s’il ne peut y avoir de solution, il peut y avoir une issue. Nous la dépassons, nous allons au-delà.

     S’il fallait absolument chercher Dieu dans cette tragédie, je le chercherais à l’intérieur des hommes et des femmes, dans leurs coeurs. Je le chercherais du côté des ressources profondes, de la compassion et de la solidarité, du courage et du dévouement. Je le chercherais du côté de l’héroïsme, du sacrifice et du don de soi. Je le chercherais du côté de l’énergie morale et spirituelle du relèvement.

     Alors choisissons. Soyons de ceux qui choisissent la lumière lorsque l’obscurité étend son empire.

    (1) Genèse chapitres 6 à 9

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