05/12/2018

Laïcité 2.0

 

 Le peuple genevois va se prononcer bientôt sur le projet de loi sur la laïcité destiné à préciser et compléter l’article 3 de la nouvelle Constitution de 2012. Même si l’auteur de ces lignes juge que ce projet n’est pas sans faiblesse, il en reste un partisan résolu. Il est essentiel, aujourd’hui plus que jamais, que l’Etat préserve des espaces de neutralité dans lesquels les diverses composantes de la société puissent se retrouver sur un plan de rigoureuse égalité. La faiblesse principale du projet consiste à n’avoir pas suffisamment pris en compte certaines données majeures de notre modernité dont les effets se font sentir de plus en plus fort sur notre vie commune.

 Je rappelle pour commencer que la laïcité n’est nullement une idéologie (et encore moins une pseudo-religion comme le prétendait Charles Maurras!) mais un outil juridique et politique concrétisé à ce jour par la séparation de l’Eglise et de l’Etat et signifiant la neutralité réciproque des pouvoirs civils et religieux. A Genève cette séparation a été décidée par le peuple en 1907, même si le débat s’est ouvert au milieu du XIXème siècle. L’Eglise fondée par le peuple genevois en 1536 et façonnée par Calvin était jusqu’à cette date une Eglise d’Etat. A partir de 1907, la République se désengage du champ religieux. Il faut être conscient qu’à l’époque les buts principaux étaient d’apaiser les tensions nées du Kulturkampf et de stabiliser la concorde civile.  

 Les temps ont beaucoup changé.

 En 1907 le canton comptait moins de 150.000 habitants, en 1960, 250.000 habitants et actuellement près de 500.000. Compte tenu du statut international dont Genève a su se doter, la population y extrêmement diversifiée. Par voie de conséquence notre canton compte aujourd’hui au moins 400 communautés religieuses différentes. Ce n’est donc plus de séparation de l’Eglise et de l’Etat qu’il faut parler désormais mais de séparation des religions et de l’Etat.

 En effet une telle diversité est à la fois intéressante et problématique. L’histoire prouve surabondamment que les religions sont spontanément très politiques (elles ont chacune leurs propres agendas) et très identitaires. Ferdinand Buisson, artisan de l’enseignement laïque en France, estimait que toute question religieuse est au premier chef une question politique. Multiconfessionnel rime potentiellement avec multi-conflictuel et mieux vaut prévenir que guérir la fragmentation de la société.  

 La loi sur laquelle nous allons nous prononcer redéfinit la laïcité genevoise dans ce nouveau contexte, bien plus large que celui de 1907. En ce sens elle est désirable, bonne et nécessaire.

 Elle est cependant encore incomplète parce que le processus de communautarisation de notre société va bien au delà des seules religions. Depuis 2011 et le déclenchement des printemps arabes, on commence à apercevoir la puissance phénoménale d’internet et des réseaux sociaux sur la vie politique. Cela se constate actuellement avec la dynamique organique des Gilets jaunes, qui n’est pas prête de s’éteindre. Pour une large partie de la population, les réseaux sociaux (Facebook typiquement) sont devenus une source privilégiée d’information et d’identité. Ces réseaux sont dans leur conception même communautaristes, séparatistes et identitaires. Les algorithmes sophistiqués qui les dirigent sont structurés en ce sens. Ils nous incitent à nous regrouper par affinités, donnant naissance à de nouveaux types d’ethnies virtuelles pas forcément religieuses mais qui peuvent facilement se radicaliser pour exiger toujours plus de droits et de privilèges. Les réseaux sociaux parviennent à remplacer les corps intermédiaires traditionnels en perte de vitesse et alimentent la fragmentation de la société en favorisant des sécessions de nature tribale. Pour reprendre l’expression de Fabrice Epelboin, chercheur à Science Po, observateur avisé de ce phénomène inédit, ils s’avèrent aussi efficaces que des fusils AK47 pour fomenter une révolution…

 La population utilisatrice se retrouve donc éclatée par des séparations multiples, sans projet commun ni citoyenneté assumée. Il est à craindre que ce processus aille en s’accentuant.

 La laïcité est directement concernée par ce processus, dans la mesure ou elle vise à surplomber toutes les formes d’appartenances particulières en mettant au premier plan la citoyenneté et le bien commun qui rassemblent et unifient le corps social. Ultime rempart contre les assignations identitaires et les revendications de droits d’exception, elle se trouve là devant un champ inusité de difficultés à penser et à résoudre. Il faut dés lors souhaiter que la mise en musique d’une laïcité 2.0 constitue la prochaine étape de la modernisation de notre appareil législatif.

 

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14/11/2018

Le marronnier des années 30

Devant la floraison de ce qu’il convient d’appeler les populismes, il se dit souvent que nous serions revenu aux années 30 du précédent siècle. De sonores Cassandres préviennent que nous serions engagés dans une sorte de répétition générale de la période la plus sombre de notre histoire. Ainsi se justifierait la formule fameuse de Brecht « le ventre est encore fécond d’ou est sortie la bête immonde ». Comme si dans l’histoire des peuples les mêmes démons resurgissaient de façon cyclique. L’Histoire ne serait qu’un éternel recommencement. Aujourd’hui le retour aux années 30 fait le bonheur des éditorialistes en mal d’inspiration, des orateurs en mal d’effets rhétoriques et même celui d’un Président en campagne pour les prochaines élections européennes.

Nul évidemment ne peut prédire avec certitude ce que demain sera. Si le pire n’est pas toujours sûr, il n’est cependant jamais exclu, quelle que soit la forme qu’il prenne.

L’Europe actuelle ressemble à un géant à terre, incapable de se lever pour marcher. Rien ne garantit que cette situation d’impuissance ne produise pas à la longue des effets néfastes sur les peuples qui la composent. Pour la petite Suisse, entourée par ce géant incertain, la plus grande attention et la plus grande prudence sont requises. Il est donc vrai que l’avenir à moyen terme n’est pas lisible.

Pour autant la comparaison avec les années 30 est un anachronisme qui nous empêche de comprendre la nouveauté et l’originalité de la période actuelle. A l’image du lit de Procuste, elle découpe les morceaux de réel qui dépassent pour la faire entrer de force dans un cadre posé d’avance.

Car il y a des différences de taille à 80 ans de distance. Plus de nazisme militariste allemand ni de fascisme italien ne cachant pas leur soif de conquête et d’espace vital. Aucune loi raciale nulle part. Plus de dictature au Portugal ni de guerre civile ravageuse en Espagne servant de terrain d’exercice aux armes des tyrans. Plus de totalitarisme stalinien inventeur et pourvoyeur du Goulag. Plus d’empires coloniaux, disparus depuis les années 60. Par dessus tout, aucune trace de ressentiment nationaliste à l’endroit des voisins, conséquence d’un traité de paix mal conçu et mal ficelé.

J'ajoute à cela les différences apportées par les progrès technologiques de l’après-guerre. La dissuasion nucléaire d’abord qui paradoxalement a beaucoup fait pour le maintien de la paix concrète. La conquête de l’espace ensuite qui a permis la mise en orbite de satellites d’observation et de communication de plus en plus sophistiqués. Enfin la création du web, de l’information instantanée et des réseaux sociaux qui enserrent la planète dans leur filet serré grâce auxquels, pour paraphraser l’Evangile, il n’est rien de caché qui ne finisse peu ou prou par être dévoilé.

Ceux qui emploient le terme populisme l’entendent comme une variante contemporaine des idéologies antidémocratiques des années 30. Mais en vérité personne ne sait exactement ce que recouvre ce terme même si l’on voit bien les réalités politiques qu’il désigne. Il souffre d’une absence de définition précise. C’est plus un fourre-tout qu’un moyen de comprendre ce qui se passe.

J’en risque une toutefois. Le populisme m’apparaît comme une protestation des peuples contre le retrait de leur souveraineté et une expression de leur inquiétude civilisationnelle. Il trouve ses origines dans le processus de mondialisation qui brasse et nivelle tout. Il pose au fond deux questions centrales. La première est celle de la démocratie et de son fonctionnement. La deuxième est celle du choix de civilisation. Selon les réponses apportées par les décideurs (les fameuses « élites »), les populismes reculeront ou pas.

Une chose est certaine: cela n’a rien à voir avec les années 30.

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02/11/2018

Vous avez dit vivre ensemble ?

Le « vivre ensemble » est une expression rabâchée par les discours médiatiques, politiques, sociologiques ou pédagogiques pour désigner le plus petit dénominateur commun qui nous rassemble en société. Si elle n’est pas très heureuse du point de vue grammatical, chacun est sommé de se ranger sans discuter sous sa bannière lorsqu’elle est invoquée comme la valeur suprême. Un ministre démissionnaire a récemment déclaré qu’un jour prochain, il se pourrait que le « vivre ensemble » se transforme en face à face si l’on n’y prenait pas garde.

Interrogeons cette expression qui n’est pas aussi neutre qu’elle le paraît. Elle a été forgée pour remplacer et édulcorer celles de citoyenneté et de communauté de destin, lesquelles ne vont pas assez dans le sens du progressisme à la mode.

Que dit-elle au fond ?

Le poète Lautréamont a eu cette image loufoque: « Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie ». Ces trois objets la table de dissection, la machine à coudre et le parapluie n’ont ici rien en commun sinon d’être rassemblés en un endroit précis. Un ensemble est un groupe de choses qui ont au moins une caractéristique commune, ici le simple fait d’être ensemble justement.

En filigrane nous comprenons que le « vivre ensemble » entend définir la principale vertu d’une société humaine, celle de rassembler des hommes et des femmes qui ont en commun d’être simplement là afin qu’ils puissent vivre sans se combattre les uns les autres. Ceci suppose que la société est un agrégat aléatoire d’individus et de communautés qui poursuivent chacun leur propre but, cultivant leurs propres affiliations en se contentant de coexister avec les autres. La société se réduit à être un contenant sans autre but que de maintenir l’ensemble qu’il contient aussi apaisé que possible.

On reconnaît au passage la thèse de l’ultra-libéralisme qui promeut l’individualisme consumériste en abandonnant l’œuvre d’entraide aux seuls clans et autres lobbies. Les principales victimes du « vivre ensemble » se nomment l’héritage historique, la civilisation commune, la citoyenneté, la frontière, donc tout ce qui jadis faisait – j’ose un gros mot – une patrie. Victime collatérale bien sûr la politique au sens noble du terme, qui se trouve affaiblie dans la définition qu’en donnait le philosophe Aristote, à savoir l’art d’organiser les affaires humaines qui se déroulent dans le cadre d’une Cité ou d’un Etat. S’il n’y rien au-dessus de l’individu et de son épanouissement personnel, il n’y a plus de bien commun ni de destin collectif. Plus vraiment d’Etat ou de Cité dignes de ce nom. Il n’y a rien d’autre à proposer au nouveau venu qui rejoint l’ensemble que de consommer à sa guise et pas d'autre  exigence que s’abstenir de faire trop de vague.

Lors de l’Exposition universelle de Séville en 1992, un panneau de l’artiste Ben proclamait que « la Suisse n’existe pas ». Au delà de la provocation, la formule résume parfaitement la conséquence inéluctable du « vivre ensemble ».

Mais les faits sont têtus. La vague des populismes qui traversent aujourd’hui l’Europe exprime peut-être, certes fort maladroitement, une forme de résistance à cet universalisme liquide qui prétend s’imposer aux peuples. N’en déplaise à Ben, la Suisse est une communauté de destin forgée dans la nuit des siècles et qui dépasse de très loin nos vies personnelles. Comment pourrais-je oublier ce paysan de la Gruyère qui m’apprit l’autre jour qu’il cultivait les terres de ses ancêtres depuis le XVème siècle ?

La même remarque peut être faite pour bien d’autres Etats-nations, Chine et Inde en tête. Prendre conscience de cette profondeur, c’est s’affilier au plus grand que soi dont l’être humain a besoin pour tenir debout pour la durée qui lui est accordée.

Vivre ensemble ou communauté de destin, ce n’est pas un débat abstrait. C’est un choix d’outil, inadéquat ou pertinent, pour aborder les tâches collectives immenses qui nous attendent.

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