22/05/2018

L'acédie européenne

Les Pères du Désert, ces ermites qui peuplèrent l’Afrique du Nord dans l’Antiquité tardive, ont théorisé, après en avoir fait l’expérience par eux-mêmes, ce qu’ils ont appelé l’acédie. Il s’agit d’une maladie spirituelle qui se manifeste par l’ennui, le découragement face à la prière et le dégoût de soi-même.

Les civilisations aussi peuvent souffrir d’acédie. " Le plus grand danger pour l'Europe est la lassitude. Luttons avec tout notre zèle contre ce danger des dangers, en bons Européens que n'effraye pas même un combat infini et, de l'embrasement anéantissant de l'incroyance, du feu se consumant du désespoir devant la mission humanitaire de l'Occident, des cendres de la grande lassitude, le phénix d'une intériorité de vie et d'une spiritualité nouvelle ressuscitera, gage d'un avenir humain grand et lointain : car seul l'esprit est immortel." Ces mots en forme de diagnostic ont été prononcés par le philosophe Edmund Husserl dans une célèbre conférence prononcée 7 mai 1935 à Vienne La crise de l'humanité européenne et la philosophie. Ils se comprennent bien sûr à partir de la toile de fond de l’inexorable montée des périls trois années avant l’Anschluss, l’annexion de l’Autriche par le IIIème Reich.

Mais ils résonnent d’une étrange actualité plus de 80 ans après dans une Europe qui a pourtant été conçue pour que les naufrages de son passé ne se reproduisent pas.

Bercés par la douce illusion de la paix perpétuelle, les européens ont cru que l’histoire touchait à sa fin et qu’il ne serait plus vraiment nécessaire de combattre pour leur survie. Ils pouvaient se contenter d’un « soft power » censé venir à bout de toutes les difficultés internationales. Mais l’histoire n’est pas finie, elle se rappelle à eux avec insistance et même avec cruauté car elle est tragique.

Les européens ont cultivé jusqu’à un point extravagant la haine de soi et les repentances tous azimuts, confondant allègrement les vraies reponsabilités et les culpabilités imaginaires. Ce faisant ils ont eux-mêmes semé les germes de la détestation de la blanchitude qui fleurit un peu partout aujourd’hui.

Ils ont fait cela sans sincérité véritable d’ailleurs. C’était plutôt une manière de congédier paresseusement les interpellations d’un héritage compliqué afin de mieux vivre et jouir sans entrave, selon ce slogan de 68 qui résume bien l’idéologie libérale-libertaire de la génération des baby-boomers.

La chute du Mur a marqué l’avènement de ce qu’il est convenu d’appeler la mondialisation. Aspirés par le vertige du global, éblouis par les mirages du Marché, nous avons perdu de vue l’importance de l’enracinement local. Et que découvre-t-on ? Tous les thèmes réputés vieillots et dépassés reviennent sur le devant de la scène avec une virulence «populiste» accrue : identités, appartenances, nations, immigration, frontières, territoires. C’est comme une vengeance du réel. Election après élection, le constat se vérifie: Brexit, Allemagne, Autriche, Hongrie et maintenant Italie… Demain à qui le tour ?

Et je n’ai garde d’omettre le point d’orgue, le plus angoissant à mes yeux, induit dans le titre de la présente note. A savoir cette espèce de dépression spirituelle collective qui n’en finit pas, que Husserl nomme l’embrasement anéantissant de l’incroyance. Une vaste enquête menée dans plusieurs pays montre que les jeunes européens, dans leur immense majorité, ne se sentent absolument pas concernés par l’héritage chrétien en général, au delà des confessions, et qu’ils ne veulent plus en être les héritiers. Nous sommes en présence d’un refus de la transmission, imputable aux enfants comme aux parents, qui débouche fatalement sur ce moment ou la spiritualité fatiguée d’elle-même s’abandonne au nihilisme. Mais la nature, y compris humaine, a horreur du vide. Au regard d’un islam en plein dynamisme démographique, l’avenir à moyen terme semble écrit.

Voilà ce que signifie aujourd’hui l’acédie européenne. N’allons pas croire qu’en Suisse nous serions protégés de ce courant de fond. Nous aimons bien, nous autres helvètes, l’idée de l’exception suisse. Elle n’est pas injustifiée mais elle n’est pas non plus une garantie tous risques. Nous  sommes peut-être moins atteints par la lassitude dont parle Husserl mais traversés aussi. Il suffit de faire la liste des débats en cours pour s’en convaincre.

Le moment est venu d’un retournement volontariste de civilisation. Or qu’est-ce qui peut décider d’un tel retournement ? Notre espérance est que seul l’esprit est immortel. Le retournement, s’il a lieu, sera d’abord spirituel.

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26/04/2018

Regard en arrière

La loi sur la laïcité à Genève doit être discutée ces jours. Pour nourrir le débat, je republie sur ce  blog un éditorial que j'avais commis en 2004 dans le défunt journal Le Protestant au moment du vote sur le voile en France. Je trouve qu'il n'a pas vieilli...

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24/04/2018

HYPOTHESES POUR UN DIALOGUE

Une trentaine d'imams vient de répondre dans les colonnes du journal Le Monde au manifeste « Contre le nouvel antisémitisme », lequel fait pas mal de bruit en ce moment. La réaction de ces imams est courageuse et mérite d'être saluée à sa juste valeur. Peut-être parviendra-t-on à se parler au-delà du fracas des polémiques, qui sait?

Sans doute objectera-t-on que je me mêle de ce qui ne me regarde pas, mais je souhaite lancer quelques hypothèses pour nourrir le débat. Je le ferai cependant avec toute la considération requise pour la foi des autres.

Etant moi-même non musulman et enclin à le demeurer, mais ayant lu attentivement le Coran, je me suis aperçu qu’il y était souvent question de gens extérieurs tels que moi (rarement de façon chaleureuse je dois le dire), qui se situent en dehors du champ islamique et qui entendent persister dans cette différence. Nous sommes en présence d'un texte qui, à première lecture,  semble s'accommoder mal d'une forme d'altérité. 

Il est entendu que les textes sacrés nous ont été transmis en l'état et qu'il est hors de question de les caviarder. Expurger est absurde et ne résout rien. Ceci vaut pour le Coran comme pour la Bible ou les sermons du Bouddha. En revanche il n'est pas interdit de les réinterpréter en particulier pour trouver des solutions aux problèmes que le cas échéant ils nous posent selon l'époque dans laquelle nous vivons.

Mes hypothèses, relatives à l’Islam d’Occident, seraient les suivantes.

Serait-il possible d'imaginer :

a) Une invocation spéciale dans la  liturgie ordinaire  pour demander à Allah de suspendre ses malédictions contre les juifs, les chrétiens et autres mécréants ? Après tout si j’ai bien compris ces malédictions sont de façon étroite liées aux conditions historiques d'émergence de la foi islamique. Elles n'ont de ce fait plus aucune pertinence pour aujourd'hui. Quel profit y a-t-il à endosser les querelles des très lointains prédecesseurs ? Aucun assurément. Ces malédictions n'ont qu’un intérêt documentaire.

b) Etant donné que le mot djihad revêt un double sens, temporel et spirituel, serait-il concevable de décréter la cessation définitive du djihad armé au profit du seul djihad spirituel, au motif que le djihad armé a désormais accompli sa mission historique d'accompagner la conquête islamique et que son maintien dans un monde globalisé et pluriel revêt plus d'inconvénients que d'avantages ?


c) Enfin il n'échappe pas au lecteur objectif que contrairement à une idée répandue, le Coran lui-même s'occupe assez peu de politique. Les considérations politiques ont grandi tardivement jusqu'à devenir exponentielles. Ne serait-il pas temps de réévaluer à la baisse ces excroissances politiques plus ou moins illégitimes pour revenir à des considérations plus spirituelles ?

Je jette ces hypothèses comme une minuscule bouteille la mer...

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