30/01/2018

LES IMAGES NE SONT PAS NEUTRES

Le numéro de février du respectable mensuel romand Réformés s’est offert un joli coup de buzz en choisissant d’illustrer un dossier sur l’orientation sexuelle par une photographie qui a suscité les réactions véhémentes de nombre de ses lecteur et un accès de fièvre sur la Toile. La photo, très esthétisante et intitulée Crucifix, ne couvre pas moins de 1,3 page. Elle représente deux hommes nus, l’un de peau sombre et l’autre de peau claire, enlacés en forme de croix. Elle est due à une artiste suédoise qui milite pour cette cause dans les Eglises, nous est-il expliqué.

Précisons d’emblée que je n’ai pas la moindre objection contre le fait d’ouvrir un débat sur l’orientation sexuelle. C’est un sujet sérieux qui mérite qu’on y réfléchisse à tête reposée. Appartenant à la vieille école, j’ai tendance à penser que chacun se débrouille comme il peut (plutôt mal en général…) avec l’intimité qu’il a reçue de son incarnation et que tant que cela ne sort pas du cadre fixé par la loi civile, il n’y a pas lieu de porter de jugement. Le rôle des Eglises chrétiennes est de recevoir celles et ceux qui le souhaitent sans discrimination quand à leur sexualité, avec la garantie de la discrétion, puisque l’intime est fait pour le rester. En principe, une même Parole est adressée à tous. Différente est la question du mariage religieux des personnes de même sexe, qui soulève des arguments théologiques contradictoires et qui à cause de cela est très controversée, comme on le constate dans les milieux chrétiens depuis pas mal de temps. C’est ce thème en particulier que le mensuel a choisi d’aborder. Pourquoi pas ? Encore une fois, il n’est pas de sujet tabou.

Revenons cependant aux images. Le moins qu’on puisse dire est que celle qui a été choisie pour illustrer le dossier n’est pas neutre. Décryptons-là. Elle mêle trois thèmes, l'homosexualité, l'antiracisme et la croix. Le problème est que d’emblée, cette image-là fonctionne comme une arme d'intimidation massive. Elle interdit le débat au moment même ou le journal prétend l'ouvrir. En effet de façon subliminale, quiconque émettrait la moindre objection ou critique se trouverait stigmatisé et culpabilisé: il passerait pour homophobe, raciste et en plus accusé de participer à la crucifixion de la minorité défendue par la photographe. Le paradoxe est en qu’en reproduisant une illustration aussi partisane et aussi visuellement envahissante, s’accomplit une sorte de contre-performance. La discussion est close avant d’avoir commencé. Les résultats les plus clairs sont la frustration du lecteur et l’exacerbation des passions et c'est la qualité de la réflexion qui en est la première victime. La sobriété, l’équanimité et le respect des avis contradictoires sont atomisés par la puissance de l’image.

Cette mésaventure d’un mensuel protestant piégé par une image pourrait prêter à sourire. Le calvinisme n’est-il pas traditionnellement crédité d’un iconoclasme sourcilleux ? « Tu ne te feras pas d’image… » Pourtant cette antique exhortation pourrait bien résonner à nouveaux frais à l’heure de l’omnipotence du spectacle permanent et mondialisé. Sois prudent avec les images car elles peuvent embrumer ta réflexion et rendre ta parole insignifiante. Tiens, cela me donne envie de relire la Société du Spectacle de Guy Debord, qui pourtant n’était pas calviniste !

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26/01/2018

LE TRANSHUMANISME, ESPERANCE OU CAUCHEMAR ?

Pour comprendre ce dont parle le transhumanisme, il faut se référer à « Humanité 2.0, la bible du changement » écrit par Ray Kurzweil en 2005 et qui en est le manifeste fondateur. L’idéologie générale et les objectifs de ce courant émancipateur néo-positiviste et néo-scientiste y sont clairement exposés. Il énonce la conviction que les progrès de l’intelligence artificielle et de la technologie feront reculer les finitudes qui s’attachent à l’humanité depuis toujours et même finiront par éradiquer la mort... Il nous annonce, tel un prophète de l’âge des cyborgs, que la parole fameuse du livre de l’Apocalypse « la mort ne sera plus » va bientôt devenir une réalité pour les êtres humains. Non par la grâce de Dieu mais par le génie de la science. Le développement exponentiel de l’intelligence artificielle devrait atteindre le niveau de l’intelligence humaine aux alentours des années 2030 et le dépasser. Ce stade ou les hommes seront dépassés par leurs machines a été nommé Singularité par les transhumanistes.

La perspective de la Singularité offre à l’humanité toutes sortes de possibilités jusqu’ici purement utopiques. La principale est celle de « l’homme augmenté » qui sera en fait un homme nouveau par rapport à ce qu’il est aujourd’hui. Comme dans l’Evangile mais par d’autres moyens, les ingénieurs seront capables de rendre la vue aux aveugles, l’ouïe aux sourds, le mouvement aux paralytiques, la raison aux fous etc… Bien mieux, il devrait être possible d’augmenter les capacités physiques, intellectuelles et créatives de l’homme, éradiquer ses maladies et étirer sa longévité jusqu’à annuler la fatalité de la mort. Comment ? En remplaçant progressivement les éléments biologiques de notre corps par des machines jusqu’à devenir soi-même une machine habitée par une conscience. Ou bien, comme dans le film réalisé par Wally Pfister, Transcendanc (2014), en téléchargeant sur un disque dur de super-ordinateur les données numérisées de la conscience individuelle. Devenues ainsi immortelles, nos consciences entreprendront de coloniser l’univers entier jusqu’à le rendre globalement intelligent l’éveillant ainsi à lui-même tel un Dieu endormi. Pour Ray Kurzweil l’annulation de la mort représenterait un bond prodigieux dans la conservation des connaissances et des expériences puisque, selon un proverbe africain, « un vieux qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle ».

 

Pour farfelu qu’il apparaisse, ce programme dispose de son université en Californie, d’énormes moyens financiers ainsi que d’une cohorte d’aficionados scientifiques de par le monde qui multiplient colloques et recherches. Il est donc à prendre au sérieux. Ses retombées impacteront notre proche avenir commun.

Il est possible cependant de lui opposer quelques solides objections. Déjà envisager sans plaisanter que la conscience puisse un jour être téléchargée sur une clé USB témoigne d’une piètre connaissance de l’humain... En fait Kurzweil lui-même reconnaît qu’on ne sait pas exactement ce qu’est la conscience. Dés lors il y a dans son discours une bonne part de science-fiction.

Ensuite la fin de la mort signifierait la fin de toute nouveauté possible. Une parole talmudique dit qu’il se trouve en chaque être qui naît une étincelle de nouveauté que son possesseur est chargé d’apporter au monde afin que ce dernier ne vieillisse pas. Sans acceptation de la mort, il n’y a plus de naissance possible, donc ni nouveauté ni espérance. Sans le dire les transhumanistes nous condamnent au cauchemar du vieillissement infini.

Il faudrait surtout méditer sur le fantasme de toute-puissance qui est à l’œuvre dans l’idéologie des transhumanistes. Il se pourrait que cette croyance new look sème les ferments du totalitarisme 2.0.

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24/01/2018

LA LAICITE EST-ELLE UNE IDEE CHRETIENNE ?

L’opinion se répand communément  aujourd’hui que la laïcité, entendez la séparation des Eglises et de l’Etat, est un principe d’origine chrétienne. On fait valoir que le christianisme aurait inventé la distinction entre sacré et profane, religieux et politique, pouvoir spirituel et pouvoir temporel et que cette distinction serait la marque spécifique de la civilisation chrétienne. Et l’on invoque volontiers à l’appui de cette thèse la fameuse parole de Jésus « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ».

La réalité est beaucoup plus nuancée. Pour commencer, bien malin qui peut dire avec certitude ce que Jésus entendait par cette formule. Maintenue dans son contexte littéraire et historique, elle semble plutôt concerner les rapports très tendus que le peuple d'Israël entretenait à l'époque avec la puissance occupante romaine et les taxes supplémentaires que cela représentait pour chacun. Dés que l'on veut trouver dans ce mot évangélique un enseignement général sur les rapports de la religion avec l'Etat, on court un sérieux risque de s'aventurer au hasard.

Aurait-on plus de chance avec cette autre  parole de Jésus à Ponce Pilate  : "Ma royauté n'est pas de ce monde" ? Rien n'est moins sûr. Jésus certes y affirme que sa royauté est différente des royautés humaines qui s'exercent sur ce monde, à l'exemple de celle de l'Empereur de Rome, mais il ne dit pas qu'il renonce à sa royauté sur ce monde...

S'il fallait trouver des ingrédients préparatoires à la  laïcité dans le christianisme, il faudrait plutôt les chercher du côté de l'abolition de l'opposition entre pur et impur et de la doctrine de l'incarnation.

La grande originalité chrétienne est  d'avoir aboli la distinction entre pur et impur, licite et illicite, permis et défendu. La relation à Dieu ne passe plus par l'obéissance à une Loi  même si la loi est prise au sérieux pour guider la vie personnelle et collective.  Quant à l'incarnation, elle aboutit à unifier la totalité du réel. Il n'y a plus d'un côté le profane et de l'autre le sacré, Dieu est partout chez lui ou nulle part, il laisse le champ libre à l'homme, quand bien même la religiosité populaire et les intérêts cléricaux ont résisté longtemps (résistent encore, parfois!)  à tirer toutes les conséquences de cette liberté. 

Il faut reconnaître que dans leurs trajectoires historiques, les institutions ecclésiales, qu'elles fussent d'Orient, d'Occident ou plus tard Réformées,  ont mis un temps énorme à se mettre en accord avec ces fondamentaux. Dés que le christianisme devient la religion officielle de l'Empire, la pression ira en s'accroissant sur la société. Théorisé par Saint Augustin, mis en musique par Théodose, il devient une croyance obligatoire et unanimiste dont il est hors de question de s'écarter. Les rois et les princes sont les bras armés de l'Eglise. Pendant tout le Moyen Age, la chrétienté se conçoit comme un bloc compact et théocratique dans lequel on n'aperçoit guère de signes avant-coureurs de ce qui adviendra plus tard. Ce sont les rois très catholiques qui mènent la reconquête de l'Espagne et le Pape est un chef d'état puissant, qui possède de vastes terres, qui lève des armées et qui  pèse de tout son poids dans la diplomatie internationale. 

N'allons pas imaginer que la Réforme ait voulu changer cela. Luther bénéficie de l'appui des princes allemands et dans la Genève réformée, le culte est obligatoire tandis que le Consistoire veille sur les faits et gestes du bon peuple. Certes Calvin ne voulait pas que les magistrats de la cité mettent leur nez dans les affaires internes de son Eglise mais en revanche il exigeait qu'ils se montrent un soutien indéfectible de cette même Eglise...  Lorsque Théodore de Bèze écrit que le but ultime de la société humaine est l'adoration du seul vrai Dieu, il énonce une une banalité pour ses contemporains, avec laquelle le plus anti-protestant des Inquisiteurs ne pouvait que tomber d'accord. Le point qui fâche étant la question de savoir quelle est la bonne et vraie manière d'adorer Dieu...

On ne perdra pas de vue enfin qu'au moment de la Révolution française puis en 1905 en France ou 1907 Genève, la confrontation avec les Eglises fut rude et parfois dramatique. Elles n'acceptèrent pas facilement de se faire tordre le bras et  reconduire dans leurs sacristies.  Elles mirent longtemps à l'accepter. 

Néanmoins l'idée de la séparation entre les Eglises et les puissances politiques est née chez des minoritaires et des dissidents chrétiens tels Sébastien Castellion au XVIème siècle, qui en est sans doute le grand ancêtre. Suite à l'exécution du malheureux Michel Servet, brûlé à Genève mais qui l'aurait été  tôt ou tard par l'Inquisition, Castellion conçoit la nécessité d'une séparation entre convictions religieuses et force publique afin de sauvegarder la liberté de la conscience. Ce faisant, Castellion n'a pas besoin de cesser d'être chrétien, il lui suffit de penser différemment la façon de l'être. Et il rejoint par là les fondamentaux dont nous avons parlé plus haut. Il est intéressant noter que beaucoup parmi les esprits qui, dans les générations successives, reprendront l'idée pour l'élargir, l'affiner et pour finir l'appliquer, furent des chrétiens à leur manière: Pierre Bayle, John Locke, Roger Williams, Rabaut Saint-Etienne, Alexandre Vinet, Athanase Coquerel, Ferdinand Buisson, Félix Pécaut... Bien sûr ils  furent rejoints par d'autres familles de pensée. Mais ces noms témoignent qu'il est tout à fait possible d'être sincèrement et sans contradiction chrétien et laïque. En ce sens, oui, si l'on veut, la laïcité est une idée d'origine chrétienne.

 

 

 

 

 

 

 

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