14/02/2018

LE GENIE DE L'EUROPE

 

 

 

Lors d’un débat portant sur la civilisation européenne, j’ai avancé l’idée que ce qui la caractérise le mieux est sa curiosité constante à travers l’histoire pour tout ce qui n’est pas elle. A mon grand étonnement, l’affirmation a été plutôt mal perçue par les auditeurs. Ils ont objecté que cela ne pouvait être entendu sauf à justifier les conquêtes coloniales et l’européocentrisme des Lumières…

Pourtant je persiste et je signe : le trait distinctif et sans doute le génie de l’Europe tiennent dans son insatiable curiosité. Le philosophe André Perrin écrit pour sa part qu’elle a toujours cherché et trouvé sa substance en dehors d’elle-même.

A quoi cela tient-il ?

Partons du fait que la civilisation européenne est née au confluent de trois sources, la source grecque, la source latine et la source chrétienne. Le miracle grec lui a légué l’élucidation de la nature qui allait devenir l’esprit scientifique. La latinité l’a formée au droit. Le christianisme a forgé son rapport à l’altérité.

Ce dernier point ne laisse pas de surprendre au premier abord. Comment un monothéisme exclusif, visant la conversion des âmes à sa vérité dogmatique, peut-il laisser une place à l’autre ? N’est-ce pas une contradiction dans les termes ?

 Regardons de plus près. La Bible chrétienne s’ouvre sur un livre qui n’est pas elle, l’Ancien Testament ou Bible juive, auquel elle ajoute son propre corpus, le Nouveau Testament. C’est déjà une manière de reconnaître que les chrétiens n’ont pas en eux-mêmes leur propre origine, mais qu’ils ont été précédés par d’autres qui ont rendu leur existence possible. L’apôtre enfonce le clou : « Souviens-toi que ce n’est pas toi qui porte la racine mais que c’est la racine qui te porte ». Ce que vous êtes, vous le devez à d’autres. C’est pourquoi la tentative de Marcion, qui voulait s’affranchir de cette dette, a été si vigoureusement combattue. Et si l’on avait prêché de façon plus centrale et responsable cette évidence dés le départ, bien des errances et des persécutions envers les Juifs auraient été évitées au cours de l’histoire…

Mais ce n’est pas tout. Il y a le « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » que Jésus lit dans le Lévitique et place au cœur de son message. Il faut entendre en écho : Tu ne pourras te connaître et t’aimer toi-même qu’en faisant un détour par l’autre. Puisque tu es par essence un être de relation (il n'est pas bon que l'homme soit seul...), l’autre est la clé de ta propre croissance. Ce qui ne veut pas dire que tu doives devenir lui ou comme lui et que tu n’aies pas droit à ton propre chemin d’existence ! Sois donc curieux, et si possible respectueux, de ce que l’autre est susceptible de t’offrir pour te construire.

Enfin Dieu est au fond l’Autre par excellence, celui dont je n’aurai jamais à prendre la place (comment d’ailleurs cela se pourrait-il ?) mais qui me donne paradoxalement de la consistance spirituelle.

Il n’est donc nullement exagéré de dire que l’Europe est une culture inclusive, qui a su faire siens des éléments venus d’autres cultures en les transformant en ferments de croissance. Telle est une part de son génie.

 La vraie question est de savoir pourquoi cela n’est pas ou plus entendu aujourd’hui ? Peut-être simplement parce que nous avons cessé de nous aimer nous-mêmes en tant que civilisation. Nous sommes submergés par la haine de soi, par la repentance à n’importe quel propos et par la culpabilité à temps et à contretemps. A quoi s’ajoute une ignorance crasse de notre passé réel. Dorénavant nous estimons obscurément que la curiosité et l’appropriation culturelle sont des maux et non des forces.

Cet aveuglement pourrait se payer cher sur le long terme. On ne comprend pas que ce que nous avons emprunté aux autres ne leur manque pas puisqu’ils le possèdent toujours … Et il n’est pas sûr que de leur côté les autres s’y retrouvent – car eux aussi ont besoin de nous.

 

 

 

 

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Commentaires

Je ne vois aucun "génie" derrière le mot "Europe"! L'Europe de Bruxelles, (qui est dirigé par des inconnus dont on ne connait pas les réseaux d'intérêts), détruit les emploies, ruine l'agriculture et désorganisent tout! Je ne me vois donc pas comment l'encenser!

Écrit par : dominique degoumois | 14/02/2018

"Le christianisme a forgé son rapport à l’altérité."
Du style: "Tuez les tous, dieu reconnaîtra les siens!".
Pendant 15 siècles le christianisme a étouffé tout l'héritage grec. Les scientifiques ont été persécutés et pas seulement eux. Alors l'"altérité"...
Rome a collaboré avec le christianisme en en faisant la religion de l'Etat.
Ce que vous appelez "curiosité" est en fait l'appât du gain, en vouloir toujours plus, au point d'aller massacrer des populations qui n'avaient rien demandé et qui surtout n'avaient pas demandé à être colonisé et pillé.
Les Tasmaniens et les Haïtiens: zéro survivant, vive l'"altérité"!
Ah, et une dernière manifestation d'"altérite": la traite des esclaves et le racisme. Si les Européens avaient été curieux, ils auraient immédiatement compris que les populations des autres continents valaient autant sinon mieux qu'eux. L'hitlérisme, un autre magnifique exemple d'"altérité".

Écrit par : Daniel | 14/02/2018

On est d`accord. J`ajouterais que les premiers grands explorateurs européens étaient probablement les Scandinaves ("vikings") dont les épopées sanglantes n`avaient évidement rien a voir ni avec la science grecque, ni avec le christianisme. Quant aux plus chrétiens des explorateurs européens, les Portuguais et les Espagnols, ils ont été les grands maitres du génocide -jamais égalés a ce jour- en Afrique et aux Amériques.

Écrit par : JJ | 15/02/2018

Daniel@ Ce serait aujourd'hui que vous découvrez la dialectique :

"Marche de la pensée reconnaissant le caractère inséparable des propositions contradictoires (thèse, antithèse), que l'on peut unir dans une synthèse."

Et donc, vous ne faites que mettre en lumière l'autre face de la civilisation...

"au point d'aller massacrer des populations qui n'avaient rien demandé et qui surtout n'avaient pas demandé à être colonisé et pillé."
Est-ce une façon rationnelle de poser la question ? Pour ma part, je parlerais de thermodynamique sociale. Un corps chaud en présence d'un corps froid ne peuvent rester sans échange. Le Bien ou le Mal n'entrent pas en question...

Écrit par : Géo | 15/02/2018

La curiosité dont je parle n'est pas la prédation. Il est clair que l'Europe partage avec les autres civilisations les aventures politico-militaires avec les atrocités qui les accompagnent. Pas plus pas moins cependant. Je parle d'autre chose. Je pense à Bartolomé de Las Casas plutôt que Cortez, à Mungo Park plutôt que Stanley, à Marco Polo, à Jean de Léry et ainsi de suite. Less fondateurs de l'ethnographie sont les missionnaires chrétiens...

Écrit par : vincent schmid | 15/02/2018

S`il est un enseignement du Christ que les Églises chrétiennes, sans meme parler des hommes de pouvoir européens, ont soigneusemenet négligé d`appliquer, c`est bien le "Tu aimeras ton prochain comme toi-même". Quant a cette fameuse curiosité européenne pour l`autre, elle a probablement moins a voir avec une élévation intellectuelle que le commerce (y compris celui des esclaves) ou plutot le désir de chaque puissance maritime européenne (Angleterre, France, Espagne, Portugal, Hollande, Venise...) de controler les océans afin de s`assurer la part du lion du pillage des terres lointaines.

Écrit par : JJ | 15/02/2018

Les missionnaires étaient-ils mus par la curiosité ou le besoin de "sauver des ames" en les joignant au troupeau? Il y a probablement eu des missionnaires a l`esprit ouvert et curieux, tel par exemple T. de Chardin mais il me semble que la motivation premiere était en général bien éloignée de la curiosité intellectuelle. Je dirais meme que les dogmes catholiques n`ont fait que retarder l`évolution intellectuelle européenne en freinant des quatre fers la science aussi longtemps que cela fut possible. Le bénéfice du christianisme pour l`Europe est, a mon avis, plus a chercher dans la relative stabilité politique due a l`inféodation commune des royautés au pape. Cette stabilité fut un moment tres entamée par la dissension protestante mais la noblesse européenne se réconcilia sur le dos du grand ennemi commun que fut pour elle Napoléon.

Écrit par : JJ | 15/02/2018

"les Portuguais et les Espagnols, ils ont été les grands maitres du génocide -jamais égalés a ce jour- en Afrique et aux Amériques."
Ah, ah. Il y aurait donc un génocide africain dû aux Portugais. Ce JJ est vraiment un inculte...
De plus, le commerce des esclaves a commencé accidentellement. Les Africains n'avaient que cela à proposer, en échange des marchandises des premiers navigateurs portugais. Ils ont ramené quelques Africains captifs échangés contre je ne sais quelle verroterie (très recherchée et hors de prix de nos jours...) mais cela n'avait aucun intérêt pour eux.

Puis les Européens ont découvert l'Amérique et voulu la coloniser. Les Indiens étant incapables de travailler, on a fait venir de la main d'oeuvre d'ailleurs et on a pensé à ce que les Africains offraient sur ce marché-là...

Il me souvient de ce très beau texte d'un Afro-américain, journaliste envoyé pour couvrir le massacre des Tutsis au Rwanda en 1994, qui remerciait les Blancs d'avoir envoyé ses ancêtres comme esclaves en Amérique, et donc échapper à l'effroyable barbarie africaine et ses massacres continuels...
(ça, c'était à l'attention de Daniel, qui n'a aucune idée de l'Afrique et des Africains...)

Écrit par : Géo | 15/02/2018

Il y a les découvertes muent par une curiosité et la mise en application lié aux nécessité de survie, et ceux qui servent à la puissance du pays.

La première catégorie est grandement influencé par le type de société, et d'éducation. Si la société laissent peu de liberté de penser, alors la société stagne.

Plusieurs exemples de ce qui bloquent cette curiosité : La religion lorsque celle-ci devient vérité scientifique. On l'a vu dans le passé en Europe et actuellement dans les pays musulmans où le Coran est un frein à la vérité scientifique surtout chez les sunnites.
La Chine, qui se trouvait tellement supérieur s'est enfermé des "barbares" durant des millénaire tout en codifiant l'ingénierie, ce qui a empêché tout nouveau développement.
Ainsi les sociétés trop codifiés empêchent aussi la curiosité de s'épanouir.

A l'inverse chez les juifs, la religion avec l'éducation, semble être un moteur de cette curiosité. Le nombre de prix Nobel juifs, même si ils sont principalement en Occident est impressionnant.

Je conclue en disant que les confrontations pacifiques idéologiques et intellectuelles dans une société est un indice du génie de la société.
Les détenteurs de "vérités", politiques ou religieux, fermés sur les autres pensées, sont un frein à ce génie.


Quant aux développements pour la puissance du pays, cela reste limité à des secteurs. Pas ou peu de recherches sur les maladies, …
Elle ne reflète pas le génie d'un peuple, mais la volonté de dominer ou de ne pas être dominer.

Écrit par : motus | 15/02/2018

Rien compris à ce billet.
Je dois être bouché, ou limité.

Écrit par : Pierre Jenni | 15/02/2018

Autre l'hypothèse, l'auteur du billet s'est exprimé de travers. C'est possible aussi !

Écrit par : vincent schmid | 15/02/2018

Je compte sur l'auteur en question pour envisager un complément qui me permettrait d'évacuer ce doute.

Écrit par : Pierre Jenni | 15/02/2018

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