26/02/2018

BREF ELOGE DU CONSERVATISME

 

L’émission dominicale C Politique donnait hier la parole à Matthieu Bock-Côté, auteur et sociologue québecois, porte drapeau d’une pensée conservatrice nouvelle manière qui commence à faire sentir son influence sur le vieux Continent.

D’entrée de jeu, Bock-Côté refuse d’être qualifié de réactionnaire. A ce sujet, il établit une distinction très éclairante entre réaction et conservation.

Le réactionnaire est un antimoderne qui congédie son époque en bloc. Il reste prisonnier d’un passé idéalisé. Réactionnaire est la posture qui consiste à se lamenter sur un âge d’or disparu: c’était mieux avant… Faute de proposer de réelles perspectives, la posture réactionnaire se condamne à tourner en rond. 

Le conservateur au contraire reconnaît la modernité pour ce qu’elle est, un état de fait dans lequel nous sommes impliqués que ça nous plaise ou non. Mais il s’interroge sur les limites de cette modernité. Et la première limite de la modernité est le refus de la notion de limite. « L’homme entreprend l’infini » notait déjà prophétiquement Vicor Hugo. Cette formule est devenue la devise de la modernité. En notre époque de progressisme forcené, il semble en effet qu’il n’y ait plus de bornes à la quête prométhéenne de la surpuissance humaine. Tout ce qui lui fait obstacle doit être déconstruit. Aucun secteur de la vie personnelle ou sociale n’échappe aux effets de la déconstruction globale en cours. Conceptualisée par Jacques Derrida, la déconstruction est le maître mot du progressisme (j’y reviendrai). Elle nous promet que le salut viendra de la table rase car la vérité de l’homme est au bout de la déconstruction de tout ce qui le constitue.

Le conservateur ne nie pas que les changements soient parfois nécessaires mais ils ne sont pas automatiquement bons du simple fait qu’ils sont des changements. Il n’est pas question de nier les bienfaits que le progrès nous apporte mais on commence à mesurer, avec l’expérience, les effets pervers de ces avancées.

Car il est des choses qui méritent d’être perpétuées, protégées, transmises et cultivées. Il n’est par exemple pas vrai que nous serons d’autant plus libres, d’autant plus nous-mêmes que nous serons débarrassés de notre héritage culturel et civilisationnel. Il n’est pas vrai que ne pourrions nous accomplir en tant qu’individus qu’à la condition d’être désaffiliés de tout ce qui nous précède. Car il ne faut pas s’y tromper, le programme de la déconstruction est clairement au service de l’agenda transhumaniste…

 Le conservateur pour sa part est conscient d'une vérité très simple, à savoir que le propre de l’homme est de trouver sa place dans une temporalité infiniment plus vaste que lui. De l’enfant qui naît, le langage courant dit qu’il vient au monde. C’est à dire qu’il entre dans une continuité qui était là avant lui, qui sera là après lui et dans laquelle il doit prendre sa place pour la durée de sa vie.

Le vrai et bon conservatisme est celui d’une pensée qui a le courage d’assumer les limites parce qu’on ne se construit que grâce aux limites. Le vrai et bon conservatisme est au fond celui qu’Albert Camus a si magistralement défini dans son Discours de réeception du Prix Nobel :

"Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu'elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à  empêcher que le monde ne se défasse ».

 Vincent Schmid

09:17 | Lien permanent | Commentaires (9) | |  Facebook | | |

Commentaires

Que de bon sens dans ce billet qui remet certaines pendules à l'heure.
Mais il manque à mon avis un élément pas anodin qui bouleverse les repères. Nous ne vivons que rarement des révolutions industrielles comme la troisième que nous traversons en ce moment et qui provoque d'énormes dégâts collatéraux auxquels ne sont pas préparés nos élus qui ne peuvent que réagir pour tenter de sauver les meubles.
Et le changement est si rapide et profond que celui qui s'accroche à son acquis risque bien d'être emporté par le flot.

Écrit par : Pierre Jenni | 26/02/2018

"porte drapeau d’une pensée conservatrice nouvelle manière"

Il a révolutionné le conservatisme ?

Écrit par : Saint Guy Gnolo | 26/02/2018

Il me semble qu'il lui donne une coloration nouvelle en empruntant un certain nombre d'éléments à la pensée classique de la gauche. C'est une sorte de repositionnement qui aboutit à dépoussiérer la pensée conservatrice en la distançant du libéralisme tous azimuts qui nous est aujourd'hui présenté comme l'alpha et l'omega du progrès. Sur les questions de la nation, de la laïcité, des services publics ou de la protection sociale par exemple, il s'inscrit plutôt dans la trajectoire de la gauche classique.

Écrit par : vincent schmid | 26/02/2018

La question-clé est celle de la religion. La révolution n'est pas transhumaniste, écologiste, végane ou je ne sais quelle farfeluterie. La révolution que l'Humanité doit aborder en tout premier lieu est celle de la remise en cause de sa cosmologie, celle qui date d'un temps où savants et prêtres étaient les mêmes personnes. Le fait de laisser la plus grande masse des humains nager dans cette soupe indigeste qu'on appelle religion, qu'elle s'appuie sur n'importe lequel des monothéismes, est le crime majeur de notre temps. Les humains doivent aujourd'hui aborder de façon adulte que leur vie terrestre n'a pas forcément un sens comme le promettent les religions et qu'en conséquence il est de leur responsabilité de prendre en mains leur destinée. Pour les Africains, par exemple, changer leur pays plutôt que d'envahir l'Europe pour faire plaisir à maman au nom de dieu...
Pour les gens simples des ONG, qu'ils pensent aux conséquences de leurs actes avant que d'agir au nom de religions venues d'autres cultures...

Écrit par : Géo | 26/02/2018

Toujours le droit du plus fort?

Se débarrasser des étiquettes slogans

Actuelle effarante résignation

comme si l'on avait sournoisement introduit dans notre eau potable un produit psychiquement parlant lobotomisant au service de la pensée unique et des plus fortunés richissimes

Écrit par : Myriam Belakovsky | 26/02/2018

J'ai aussi écouté Matthieu Bock-Côté. Une tête bien faite.
Il semble avoir gagné le respect de ses interlocuteurs. Tant mieux. Il tient un discours clair.

La phrase de Camus semble avoir été écrite spécialement pour notre époque.

Écrit par : hommelibre | 26/02/2018

En effet. Et pourtant ce n'était pas gagné d'avance. Le plateau était plutôt hostile au départ (comme l'a montré après coup le reportage à charge sur le Printemps Républicain et la participation de cette députée LREM d'origine tunisienne qui a tallé d'emblée les gens qui se soucient de la laïcité.
Mais Bock-Côté dominait par la vivacité de son intelligence.

Écrit par : vincent schmid | 26/02/2018

Notre temps est voué uniquement aux gains et profits.
A capturer.

"Civilisation" (?!) à laquelle on pourrait donner le nom même de Caïn, c'est-à-dire "J'ai acquis"!

Écrit par : Myriam Belakovsky | 26/02/2018

L'identité n'est pas une valeur conservatrice mais universelle.
L'identité comme valeur de supériorité est une valeur d'une partie des conservateurs.
Une certaine gauche minoritaire a des problèmes avec l'identité parce qu'elle le prend que dans sa définition la plus restrictive, celle de la supériorité.

"Mais il s’interroge sur les limites de cette modernité"
Ce n'est pas seulement le conservatisme. Le mouvement comme les Vert est une sorte de conservatisme contre la fuite en avant. Et la gauche aussi.
Dans tous les courants, il y a un facteur de modernisme et de conservatisme. La question n'est pas seulement la limite, mais sa position, exemple : le divorce / ultralibéralisme.

La société conservatrice est comme le nid de fourmis où chacun a sa tâche. Le progressisme, est une partie des fourmis qui décident elles-mêmes ce qui est bien pour eux et se moquent des autres qui continuent leurs tâches assignées.
Dans le nid, si il y a trop de fourmis progressistes, celui-ci va disparaître parce que son fonctionnement devient chaotique.
Pourtant, ces progressistes peuvent améliorer la vie du nid.

Ce qu'il manque, est un Régulateur.
Le Régulateur, c'est l'Etat, et c'est de notre responsabilité de l'imposer par les votations si nécessaires.
Mais dans une certaine droite, aussi conservatrice, la "régulation" est un gros mot lorsqu'il s'agit d'économie.
Les politiciens conservateurs suisses sont plein d'incohérences.

En résumé, ce n'est vraiment pas un thème appartenant à la gauche ou la droite, mais à tous, parce que dans le nid, on y est tous.

Écrit par : motus | 26/02/2018

Les commentaires sont fermés.