11/06/2018

Le Bataclan est un tombeau

Voici que nos voisins Français s’enflamment à nouveau pour une polémique hexagonale dont ils ont le secret. Dans le cas particulier, il faut reconnaître qu’il y a de quoi. Il vient d’être communiqué que la direction privée de la salle parisienne du Bataclan, rendue tristement célèbre par le terrible attentat de novembre 2015, a décidé de programmer deux concerts du rappeur Médine au mois d’octobre prochain. Le rappeur Médine est un artiste de banlieue, islamique militant, proche de Mme Houria Bouteldja, cheftaine du Parti des Indigènes de la République et de M. Tarik Ramadan, lequel connaît actuellement quelques démêlés avec les justices française, suisse et américaine. Les paroles des chansons de Médine et les titres de ses albums, par les thèses qu’ils évoquent, fleurent bon la provocation. Il n’en fallait pas plus pour que les réseaux sociaux, les associations de victimes et la presque totalité de l’arc politique, de la droite de la droite au parti socialiste en passant par les soutiens de M.Macron, bruissent de colère et d’indignation.

La solution de la sagesse consisterait, pour la direction de la salle, à reconnaître sans barguigner la gaffe, en l’espèce monumentale, en déprogrammant Médine. Quitte à lui offrir une autre salle dans Paris ou ailleurs. Car il ne s’agit pas ici de liberté d’expression, comme on le prétend déjà à tort et à travers. Ce qui est en cause est le lapsus symbolique d’un concert de cet artiste-là, avec tout ce qu’il représente (il se définit lui-même comme une «islamo-caillera») dans cette salle là, avec le cortège d’horreurs et de souffrances qu’elle charrie. Persister serait aller au devant de l’exacerbation des passions avec tous les aspects aléatoires et imprévus que cela comporte. On ne danse pas sans conséquence sur le ventre des morts. Le peuple de France, qui vit depuis plusieurs années sous tension, n’a vraiment pas besoin de ce « stress test » en ce moment.

Mais je voudrais pousser ma réflexion au delà du cas particulier de Médine dont nous verrons bien comment il se résoudra. Après les attentats de novembre 2015, la salle du Bataclan m’apparaît comme un vaste tombeau (90 morts et des dizaines de blessés), quelque chose comme un petit Oradour-sur-Glane au cœur de Paris. Etait-il concevable qu’un tel lieu, avec tout ce qui lui restera attaché devant l’Histoire, redevienne une banale scène musicale ? Etait-il sage d’effacer au plus vite les traces du drame et tourner la page pour restituer l’endroit au culte du dieu Festivus et au commerce spectaculaire ? Y a-t-on seulement réfléchi ? Affirmer, de façon bravache, que la meilleure manière de résister est de continuer à prendre un verre en terrasse est un peu court. Le concert inaugural de Sting aura été la première fausse note de ce replâtrage disharmonieux.

Au livre de l’Ecclésiaste, nous lisons cette profonde sentence : Au jour du bonheur, réjouis-toi ; au jour du malheur, réfléchis. Il semble qu’ici, la réflexion a manqué. Le Bataclan est un tombeau. L’attentat a mis fin à sa destination première. Il est à jamais hanté par le souvenir de celles et ceux qui y ont perdu la vie. Telle est la raison pour laquelle beaucoup ressentent cette vague impression de sacrilège à la perspective qu’on puisse à nouveau venir s’y amuser et danser "comme avant".

Rien ne sera plus jamais "comme avant". Il aurait fallu imaginer un autre avenir pour ce lieu, plus conforme à ce que les évènements en ont fait : un lieu de mémoire. Un lieu où l’on puisse réfléchir, se souvenir, méditer, prier pourquoi pas ? Les options ne manquaient pas : un musée, une bibliothèque spécialisée, un centre de documentation, un mémorial comme à Ground Zero… Bref un endroit qui élève l’esprit et invite à faire silence. Il est temps que nous réapprenions le respect élémentaire dû aux morts.

Je garde néanmoins une modeste espérance, en vérité déraisonnable : et si la boulette Médine aidait à cette prise de conscience ?

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08/06/2018

La visite du Pape à Genève

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07/06/2018

Radicalisation

J’écoute en ce moment une passionnante série documentaire diffusée par France Culture, intitulée « Ma fille sous influence » et basée sur une longue enquête auprès d’une famille française vivant à Trappes. En parallèle je lis le non moins remarquable ouvrage de Daniel Sibony « Un amour radical, croyance et identité » (Odile Jacob 2018).

Il en ressort un éclairage précis à propos de ce qu’on appelle la radicalisation islamiste.

Tout d’abord la radicalisation ressemble à un processus d’emprise sectaire tel qu’on a pu le voir à l’œuvre à de nombreuses reprises dans les sectes dites tueuses, à savoir celles de Jim Jones, de David Koresh, du gourou nippon Aum ou du Temple Solaire. Le recrutement, l’embrigadement, la manipulation mentale fonctionnent de façon similaire. Les parents de la jeune Emma décrivent cette emprise sectaire par une image frappante: «Notre fille était prise dans une véritable toile d’araignée». Autre point commun avec les sectes,  le climat intensément religieux de ce processus. Les adeptes se sentent absorbés par un Tout qui les «guérit » de leurs manques et de leur mal de vivre.

Ensuite le radicalisé est par définition celui qui se tient près des racines qui s’expriment dans le texte sacré (le Coran). Alors que les autres les contournent, les négligent ou les taisent parce que certaines de ces racines sont agressives et contraires à une vie normale dans une société ouverte, le radicalisé veut les faire revivre par fidélité à une instance transcendante. Les "autres" sont à ses yeux des tièdes voire des traîtres. Faire revivre les racines, cela signifie pour lui les prendre au pied de la lettre et les mettre en application telles quelles.

Si la déradicalisation ne marche pas, note Sibony, c’est parce que ceux qui la promeuvent  sont eux-mêmes dans un déni par rapport à ces racines agressives, du genre  «ce n’est pas ça l’islam». Tariq Ramadan lui-même a reconnu dans une interview déjà ancienne qu’on ne peut pas se contenter de répéter que les djihadistes n’ont rien à voir avec l’islam alors que manifestement, il existe un rapport...

Il ne faut pas oublier non plus que  traversons une époque qui fait suite à la disparition des idéologies porteuses d’utopies révolutionnaires auxquelles les jeunes générations sont particulièrement sensibles. L’islam extrémiste s’est engouffré dans ce vide où il ne rencontre aucune concurrence dissuasive.  Tant et si bien qu’il ressuscite le rêve épuisé d’une révolution mondiale d’autant plus fortement qu’il  prétend s'inspirer directement du divin.

Raison pour laquelle les radicalisés ne sont pas des nihilistes. Au contraire, ils ont de croyances chevillées au corps et sont prêts à mourir pour elles. Une phrase de Sartre, à propos des révolutionnaires, dit que nul n’est un homme au sens plein tant qu’il n’a pas découvert une cause pour laquelle il est prêt à donner sa vie. Le djihadiste sacrifie la vie des autres et la sienne pour que vive une Cause nécessairement plus grande que lui.

Le plus problématique au final est que nous n’avons pas encore trouvé le moyen de contrer efficacement un dispositif idéologique aussi viral…

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