01/07/2018

LA CULTURE VICTIMAIRE

La culture victimaire est le titre d’un ouvrage, non encore traduit en français, de deux chercheurs américains, Bradley Campbell et Jason Manning. Par culture victimaire les auteurs désignent non pas une nouvelle tendance artistique ou littéraire mais le fait de cultiver – comme on cultive des plantes sous serre – les sentiments de frustration et de préjudice que chacun peut ressentir envers la condition qui est la sienne.

Quelles blessures m’ont été infligées par la société ? Quelles vexations mes ancêtres ont-ils subi ? A quelle oppression l’ethnie à laquelle j’appartiens a-t-elle été exposée ? Et comment tout cela m’empêche-t-il de vivre aujourd’hui ? Cette idéologie du ressentiment soigneusement entretenu est née et prospère sur les campus des universités américaines et canadiennes. Elle commence à déferler sur la vieille Europe. De plus en plus fréquemment, nous sommes tenus d’envisager et d’analyser le rapport à notre biographie sous l’angle de la victimisation. De quels traumatismes suis-je la conséquence ? Dans cet ordre d’idées, il est même possible de se définir comme « poly-opprimé » c’est à dire victime d’oppressions multiples.

Le but ultime de l’exercice est de tirer de cette posture de victime une sorte de rente morale et d’exiger des réparations de la part des oppresseurs désignés ou supposés tels.

Attention, il  existe évidemment de vraies victimes, qui méritent d’être entendues. Il ne s’agit pas de prétendre que briser le silence sur des maux réels qui ont fait trop longtemps l’objet d’un déni soit une mauvaise chose. Nos sociétés connaissent des situations d’injustice qui doivent être inlassablement dénoncées et corrigées. De ce point de vue, la responsabilité de chacun est engagée en permanence. Nous n’aurons jamais fini de réparer et d’améliorer le monde auquel nous avons à prendre part.

Mais il reste qu’aujourd’hui le règne de la plainte pose question. Le statut symbolique qui donne droit à l’attention des autres semble désormais être celui de la victime. Etre une victime, réelle ou imaginaire, confère une indéniable supériorité morale. Se plaindre à propos de ce que les autres vous ont fait ou ne vous ont pas fait est devenu une sorte de prédication nimbée d’un halo de sacré. Quitte dans certains cas à tutoyer l’absurde : Se souvient-on de l’arrêt Perruche, une affaire judicaire française qui a défrayé la chronique ou il était question de criminaliser et d’indemniser l’inconvénient d’être né, rien de moins…

Il faut bien reconnaître qu’à ce règne de la plainte, ce qu’il est convenu d’appeler le système médiatique apporte une complicité ambigüe en lui faisant un large écho. Peut-être parce que la victime donne à celui qui la plaint le sentiment trouble d’être un redresseur de tort, peut-être parce que le journaliste contemporain, à l’instar de l’universitaire, s’attribue désormais la mission de rééduquer les masses ignorantes et fautives, ou plus prosaïquement parce que l’argument est vendeur.  

Cette mode victimaire serait simplement ridicule si elle n’était dangereuse. De fait elle alimente les dérives identitaires actuelles et aggrave la fragmentation générale de nos sociétés. Si chacun se regroupe sous la bannière de l’identité de victime qui lui convient, si chacun ressasse des griefs à l’infini et s’emploie à la culpabilisation des autres, ce sera la dissolution programmée du lien citoyen qui nous unit. Il ne faudrait pas, par exemple, que la diversité culturelle, qui nous est présentée comme une promesse (et qui peut l’être en effet à certaines conditions), soit promue sous l’angle du reproche, de la culpabilisation et de l’interdiction de débattre par crainte de stigmatiser tel ou tel. Car alors nous entrerions dans un âge sombre, celui de la guerre de tous contre tous.

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Commentaires

Il existe peut-etre un effet de mode dans la victimisation mais, humainement parlant, n`est-il pas bon que les plaintes des victimes soient d`emblée prises au sérieux par la société, quitte a avoir quelques fausses victimes en prime? Il est a parier que ceux qui se trouvent du "bon" coté de la relation "victime-victimisateur" nous diraient que non. J`imagine que les auteurs du livre cité se sont particulierement inspirés des nombreuses plaintes récentes de femmes ayant été ou prétendant avoir été discriminées, voire violées par des hommes.

Écrit par : JJ | 01/07/2018

Trop juste!

Écrit par : Mireille Vallette | 01/07/2018

"Si chacun se regroupe sous la bannière de l’identité de victime qui lui convient, (...)"

Une mode victimaire qui fait fureur en ce moment consiste à se plaindre des arbitres, qui favorisent systématiquement l'autre équipe...

Écrit par : Mario Jelmini | 02/07/2018

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