03/07/2018

La foi sert-elle à quelque chose ?

 

Voici ce que l’excellent philosophe Raphaël Enthoven, chroniqueur sur Europe 1, a récemment déclaré : « Nous sommes nés par hasard, dans un monde qui s’en fout, et nous allons y mourir sans vraiment savoir pourquoi on est passé par là, et à l’heure de mourir, les seuls buts qu’on s’est donnés dans l’existence nous sembleront des paravents, et une façon de tricher avec ce qu’on a toujours su… 
Si, tous, nous ne savions pas ça, nous n’aurions jamais eu l’idée saugrenue, comme on s’agrippe à quelque chose, de chercher au ciel ou dans l’au-delà le sens d’une vie qui n’en a pas ! La religion n’est pas la preuve de l’existence de Dieu, mais la preuve du besoin de Dieu, c’est-à-dire de la conscience inavouable que Dieu n’existe pas. »

J’aimerais faire appel de ce jugement bien trop catégorique à mes yeux.

D’abord, en matière spirituelle au sens large, on n’est jamais ceci ou cela de façon tranchée. On est bien plus souvent ceci ET cela. Tel un Janus, un jour croyant, le lendemain athée. L’existence de Dieu n’est pas une chose à laquelle un homme ou une femme, bien dans sa tête et son corps, puisse adhérer uniment et de façon continue. Les phases de foi alternent avec les phases d’athéisme. Nous sommes par rapport à cette question, qui par définition nous dépasse, dans une sorte de balancement constant. La frontière entre le croyant et l’athée passe au travers de chacun de nous et cela s’éprouve chaque jour. « Chaque matin, je dois reconquérir tout ce que je croyais la veille » me disait ce vieux pasteur cévenol qui avait combattu dans la Résistance et qui m’impressionnait beaucoup dans ma jeunesse. En écho, Jean Guitton fait remarquer qu’un athéisme conséquent doit être capable de douter même de son doute… S’il est bon que le croyant doute de sa foi, il n’est pas mauvais non plus que l’athée doute de ses certitudes.

Il faut ensuite se demander si l’absurde évoqué ici par Enthoven, lecteur de Camus, est une position que l’on peut tenir durablement? Est-elle respirable et fructueuse à la longue ? Ne débouche-t-elle pas plutôt sur le néant et la dépression qui en découle ? Ne nous oblige-t-elle pas à lui fausser compagnie et donc à reconnaître par là qu’elle est problématique ? Dés lors le débat se transforme en : Est-il possible que l’univers ait pu produire un être qui ne supporte pas le néant et qui à cause de cela, est en conflit permanent avec sa propre condition ?  

Maintenant qu’est-ce que la foi ? Un simple analgésique mental ? Argument de bas étage, mille fois ressassé, auquel l’écrivain Isaac Bashevis Singer a apporté une objection magnifique. A un journaliste qui lui demandait s’il croyait en Dieu, il répondit : « Oui j’y crois, et depuis que j’y crois j’ai beaucoup de problèmes avec ça... ». Réduire nos phases de foi à de banales cures analgésiques, c’est faire preuve d’une indéniable légèreté intellectuelle. On peut être croyant et pas idiot.

En réalité la foi est un certain rapport à la liberté. C’est un choix. Un pari. Un jour, on prend la décision de croire et de s’y tenir. Non pas exactement au sens du pari de Pascal, parce que le pari de Pascal fait miroiter au parieur le lot gagnant du salut. La critique qui peut être adressée à Pascal est de faire dans son argument l’apologie de la foi intéressée. Or la foi véritablement intéressante, c’est la foi désintéressée. Un jour, on prend une décision pour protester contre l’absurde parce que c’est notre liberté et notre bon plaisir. En tout cas cette décision remplace l’absurde par le mystère. Certes ce n’est pas plus clair puisqu’un mystère est ce qui est caché. Mais dans un mystère on avance, on approfondit progressivement alors que l’absurde est à l’image du mouvement perpétuel du hamster dans la roue de sa cage.

Donc décider la foi et s’y tenir. Pour voir ce que ça donne. Postuler la foi par curiosité, pourquoi pas ? Quitte à reconquérir notre décision à chaque fois que l‘athéisme aura refait surface- sans doute pour des motifs valables. Pour se rendre compte que notre existence est parsemée d’étincelles, modestes et minuscules la plupart du temps, mais qui sont autant d’occasions qu’il nous appartient de faire grandir pour mieux habiter notre vie. Ces petites étincelles sont un indice d’une plus grande Lumière, c’est pour cela qu’il faut s’y intéresser. Ces petites étincelles suggèrent que nous ne sommes pas lâchés dans le vide, mais accompagnés. Si Dieu existe, il est le Dieu de ces petits riens qui ont beaucoup d’importance.

Mais il se peut qu’on ne  prenne conscience de cela qu’après, ni avant ni  pendant. A l’image de Jacob se réveillant de son songe et s’exclamant : l’Eternel était ici et je ne le savais pas !

Je conclus ce billet avec un autre philosophe, qui certes n’était pas croyant mais qui a beaucoup réfléchi à ces questions, l’autrichien Ludwig Wittgenstein : « Le croyant honnête est comme un danseur de corde. Il marche en apparence presque uniquement sur l’air. Son sol est le plus étroit qui se puisse concevoir. Et pourtant on peut réellement marcher sur lui ».

10:15 | Lien permanent | Commentaires (6) | |  Facebook | | |

01/07/2018

LA CULTURE VICTIMAIRE

La culture victimaire est le titre d’un ouvrage, non encore traduit en français, de deux chercheurs américains, Bradley Campbell et Jason Manning. Par culture victimaire les auteurs désignent non pas une nouvelle tendance artistique ou littéraire mais le fait de cultiver – comme on cultive des plantes sous serre – les sentiments de frustration et de préjudice que chacun peut ressentir envers la condition qui est la sienne.

Quelles blessures m’ont été infligées par la société ? Quelles vexations mes ancêtres ont-ils subi ? A quelle oppression l’ethnie à laquelle j’appartiens a-t-elle été exposée ? Et comment tout cela m’empêche-t-il de vivre aujourd’hui ? Cette idéologie du ressentiment soigneusement entretenu est née et prospère sur les campus des universités américaines et canadiennes. Elle commence à déferler sur la vieille Europe. De plus en plus fréquemment, nous sommes tenus d’envisager et d’analyser le rapport à notre biographie sous l’angle de la victimisation. De quels traumatismes suis-je la conséquence ? Dans cet ordre d’idées, il est même possible de se définir comme « poly-opprimé » c’est à dire victime d’oppressions multiples.

Le but ultime de l’exercice est de tirer de cette posture de victime une sorte de rente morale et d’exiger des réparations de la part des oppresseurs désignés ou supposés tels.

Attention, il  existe évidemment de vraies victimes, qui méritent d’être entendues. Il ne s’agit pas de prétendre que briser le silence sur des maux réels qui ont fait trop longtemps l’objet d’un déni soit une mauvaise chose. Nos sociétés connaissent des situations d’injustice qui doivent être inlassablement dénoncées et corrigées. De ce point de vue, la responsabilité de chacun est engagée en permanence. Nous n’aurons jamais fini de réparer et d’améliorer le monde auquel nous avons à prendre part.

Mais il reste qu’aujourd’hui le règne de la plainte pose question. Le statut symbolique qui donne droit à l’attention des autres semble désormais être celui de la victime. Etre une victime, réelle ou imaginaire, confère une indéniable supériorité morale. Se plaindre à propos de ce que les autres vous ont fait ou ne vous ont pas fait est devenu une sorte de prédication nimbée d’un halo de sacré. Quitte dans certains cas à tutoyer l’absurde : Se souvient-on de l’arrêt Perruche, une affaire judicaire française qui a défrayé la chronique ou il était question de criminaliser et d’indemniser l’inconvénient d’être né, rien de moins…

Il faut bien reconnaître qu’à ce règne de la plainte, ce qu’il est convenu d’appeler le système médiatique apporte une complicité ambigüe en lui faisant un large écho. Peut-être parce que la victime donne à celui qui la plaint le sentiment trouble d’être un redresseur de tort, peut-être parce que le journaliste contemporain, à l’instar de l’universitaire, s’attribue désormais la mission de rééduquer les masses ignorantes et fautives, ou plus prosaïquement parce que l’argument est vendeur.  

Cette mode victimaire serait simplement ridicule si elle n’était dangereuse. De fait elle alimente les dérives identitaires actuelles et aggrave la fragmentation générale de nos sociétés. Si chacun se regroupe sous la bannière de l’identité de victime qui lui convient, si chacun ressasse des griefs à l’infini et s’emploie à la culpabilisation des autres, ce sera la dissolution programmée du lien citoyen qui nous unit. Il ne faudrait pas, par exemple, que la diversité culturelle, qui nous est présentée comme une promesse (et qui peut l’être en effet à certaines conditions), soit promue sous l’angle du reproche, de la culpabilisation et de l’interdiction de débattre par crainte de stigmatiser tel ou tel. Car alors nous entrerions dans un âge sombre, celui de la guerre de tous contre tous.

08:43 | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook | | |