20/08/2018

Transmettre

Au mois de mars dernier, le journal La Croix répercutait les résultats d’un sondage selon lesquels les jeunes européens se sentent de moins en moins concernés par l’affiliation à l’héritage chrétien et ce dans des proportions très importantes dans certains pays. Si une timide majorité résiste encore en Suisse, 91% des jeunes interrogés en République Tchèque se déclarent sans appartenance.

Plus récemment, une étude menée par le Pew Research Center a montré que l’identité chrétienne reste un marqueur significatif en Europe même si ceux qui la revendiquent ne sont pas des pratiquants assidus. Le lien au christianisme relèverait désormais plus du marqueur identitaire que de la quête spirituelle.

Force est de constater que la transmission des fondamentaux de la foi chrétienne, au sens vécu de l’expression, devient de plus en plus aléatoire dans notre société. En témoignent les difficultés croissantes que connaissent les Eglises historiques quand à leur fréquentation et leurs finances. Même la vitalité – réelle- des Eglises évangéliques ne suffit pas à compenser la perte. La marginalisation va croissant et il est à peu près certain que l’on assiste à la fin du christianisme de masse, même formel, en Occident. 

Prenons un exemple banal. Je suis l’heureux grand-père d’une petite fille de trois ans, qui est forcément la plus belle du monde. Mais voilà, elle n’est pas baptisée et rien n’indique qu’elle le sera dans un avenir proche - étant entendu que c’est moins le rite dument attesté du baptême qui compte que la transmission symbolique qui l’accompagne. La raison en est très simple, les parents ne semblent pas très intéressés par la question. Pourtant la mère (ma fille) a un père pasteur, elle a assisté à bien des cultes avec un certain intérêt (j’ai la faiblesse de la croire sincère), elle a confirmé dans le prestigieux Temple de Saint-Pierre de Genève, haut lieu s’il en est d’une transmission protestante forte.

Quand je me hasarde à questionner l’air de rien, sans manquer aux règles élémentaires de la courtoisie, je m’entends répondre que la petite choisira plus tard, qu’il ne faut pas l’influencer ni brusquer sa conscience. Ma fille n’étant pas une identitaire revendiquée, je ne puis appeler à mon secours les mânes de l’Europe chrétienne, argument qui la laissera de glace à coup sûr (ce qui ne veut pas dire que l’argument soit à rejeter absolument, il est plutôt à méditer par les temps qui courent).

La petite est donc sommée par ses parents de choisir « plus tard », mais choisir quoi ? Car enfin lorsque l’enfant vient au monde, il ne vient à personne l’idée de lui faire préalablement choisir ses parents, sa famille, sa langue, sa patrie, son sexe, que sais-je encore. L’enfant vient au monde dans un ensemble de données qui le précèdent, dont les données spirituelles font partie, il doit s’y insérer et ensuite faire ses choix en connaissance de cause et de façon responsable. Cela ne peut se faire qu’à partir d’éléments  préalables. On ne choisit pas ce qu’on ne connaît pas. La transmission ne peut s’effectuer dans l’ignorance. Il est indispensable de savoir à quoi on dit oui ou non. De ce point de vue, la montée de l’analphabétisme spirituel est un phénomène assez préoccupant.

Au fond (je crois que tous les gens qui se sont un jour trouvés dans une situation d’enseignement quelconque ne me contrediront pas) il est très difficile de prévoir à l’avance ce qui va être transmis. Car la transmission de l’être de celui qui transmet est souvent plus importante que le contenu qu’il s’efforce de transmettre de manière consciente. Or la première nous échappe bien plus que la seconde. En dépit de nos efforts, bien des contenus explicites ne « passent pas » tandis qu’à notre insu d’autres choses passent, sans que l’on puisse deviner lesquelles. Chacun a croisé, au long de son parcours scolaire voire universitaire, un «grand» professeur qui l’a marqué d’une façon déterminante. Mais il est plus difficile d’expliquer ce qui a marqué vraiment… Pas forcément la matière. Le professeur en question est plutôt celui qui nous a fait aimer la matière. Mais comment exactement et pourquoi ? Cela reste un mystère.

Un ami psychanalyste affirme que la plupart du temps, la transmission se fait « malgré ». D’ailleurs le mot lui-même a quelque chose à voir avec celui de tradition et celui de trahison…

Il est  vraisemblable  de concevoir que le dernier mot n’est pas encore prononcé. Ce sont peut-être les trahisons qui permettront un jour de renouer le fil rompu de la tradition. Rien ne dit que nous n’assisterons pas, dans un avenir plus ou moins lointain, à des retours spectaculaires d’une génération à qui l’on n’a spirituellement rien appris. Il est des forces invisibles dont nous n’avons pas conscience qui travaillent notre humanité en profondeur. Nous devons apprendre à faire confiance à ces forces-là en leur remettant les ratages de nos propres efforts de transmission, même si nous ne saurions nous dispenser de tels efforts.

Les premiers Apôtres ne faisaient pas différemment. Selon le chroniqueur Luc, ils avaient parfois l’impression que la Parole se communiquait toute seule, sans leur aide.

A moyen terme, ma petite fille ne sera pas baptisée. Qui sait si à dix huit ans elle ne prendra pas tout le monde de court, à commencer par ses parents ?

Pour paraphraser un célèbre discours d’André Malraux, les chrétiens sont l’éternelle poignée de ceux par lesquels tout recommence toujours… Voilà pourquoi, devant le fil rompu de la transmission, je demeure optimiste.

20:29 | Lien permanent | Commentaires (5) | |  Facebook | | |

Commentaires

L'église doit être le transmetteur de la parole, de la philosophie de Jésus sans y ajouter sa propre morale. Et peut-être qu'à ce moment là, il y aura un retour à l'église.

Lorsqu'il y a conflit entre le message d'amour de Jésus, et certains dogmes, cela participe à la défiance de la population envers l'église.

Néanmoins selon des sondages, il y a un retour à la religion surtout dans les pays où elle est en baisse comme les pays européens occidentaux. A l'inverse l'Amérique du nord et sud, c'est en baisse
Il n'y a pas à perdre la foi quant à l'avenir.

Écrit par : motus | 20/08/2018

Parler du christianisme sans le mettre en rapport avec l'islamisme conquérant, c'est comme parler du bac à sable sans parler de la plage qui avance inexorablement. Face à l'intransigeance des extrémistes et la faible résistance des amis de la liberté les néo-chrétiens auront bien du mal à faire passer leur message.

Écrit par : norbert maendly | 21/08/2018

Première remarque : vous confondez spiritualité et foi, puisque vous parlez de
"la montée de l’analphabétisme spirituel" au vu du déclin du christianisme. Cela me paraît être complétement erroné et cela m'étonne de vous, vos billets étant généralement très pertinents.
De mon point de vue, je voudrais d'abord faire remarquer que la religion chrétienne est née à une époque où savants et prêtres se confondaient. Face à la nécessité de se bricoler une explication générale du monde et du reste de l'univers, rien ni personne ne pouvaient contredire la cosmologie de JC. Même le fait de se prétendre le fils de dieu, puisque c'était pratique courante chez les pharaons, les empereurs romains, etc, etc...
Essayez d'en faire de même sur la place publique, vous verrez...
Aujourd'hui, le fossé entre l'explication du monde selon la bible et celle que l'on entrevoit à travers les connaissances scientifiques est tel qu'il devient pour le moins difficile de faire le joint entre les deux. Un dieu qui nous aurait créé à son image et qui parlait à certains d'entre nous il y a quelques milliers d'années et qui depuis se tairait ? Qui peut y croire ? Personne de raisonnable. Une vie après la mort ? Mais au nom de quoi aurions-nous ce "privilège" et selon quelles voies serait-il possible ? Rien dans la physique ne permet de soutenir de près ou de loin une hypothèse aussi farfelue.

Il est donc juste, normal et très sain que des parents ne procèdent pas à l'endoctrinement de ses enfants et qu'ils leur laissent le choix pour le futur. Vous avez donc très bien élevé votre fille...ce qui est rare de la part d'un pasteur. Je m'étais fait une sorte de loi qui voulait que tous les enfants de pasteur soient un peu cinglés. Christophe Blocher, Christophe Gallaz, Lionel Baier (lisez les chroniques de ces deux-là dans le matin-dimanche, vous verrez...) et quelques copains de gymnase...

Écrit par : Géo | 21/08/2018

Suite : le christianisme, c'est avant tout la vie du Christ comme modèle à suivre, comme mythe héroïque selon Jung. Or ce modèle dissocie fortement le corps et l'esprit et élimine le rôle des femmes dans la vie d'un homme, sauf sous forme idéalisée de la Mère, évidemment pure...
Ce modèle a été vraisemblablement la cause de pas mal de problèmes pour les humains et leur sexualité. Comment les chrétiens font aujourd'hui, je n'en sais rien. Il paraît évident que certains s'en tirent mieux que d'autres. Mais ce n'est certainement pas un hasard s'il y a tant de pervers chez les prêtres catholiques...
Ce qu'il y a de sûr, c'est que ne pas confier son enfant à des responsables religieux pour son éducation paraît être le minimum de déontologie que l'on peut demander aux parents...

Écrit par : Géo | 24/08/2018

Une fillette entend parler de ce qui est bien ou de ce qui ne l'est pas et, un jour, sa conscience s'éveille (d'après le Dalaï lama "Seule la conscience ne naît ni ne meurt"!
Cette fillette devient l'amie d'une autre d'un ans plus jeune et, parfois, venant de Paris, selon ce qu'on lui raconte, s'exclame: "Ò, mon Dieu!"
Très protestante et BSL...la maman de l'autre enfant lui dit qu'il ne faut pas invoquer Dieu en vain.
La fillette se pose des questions sur "Dieu"!
Plus tard, pour ne pas faire de la peine à un vicaire elle accepte d'aller au catéchisme intéressée… passionnée... par la profondeur et l'authenticité des personnes qu'elle rencontre.
A l'époque on parle de et on lit encore l'Imitation de Jésus-Christ mais elle trouve que ce serait imiter, singer…

Il n'y a pas encore de films sur Jésus.
A ce sujet le problème est que les spectateurs touchés risquent de s'identifier non à Jésus tel qu'il fut, ce que nous ignorons, mais à l'acteur… du film...

Plus tard la lecture attentive des évangiles ne lui présentera pas Jésus tel que prêché dans l'Eglise c'est-à-dire parfait…! ce en quoi ainsi présenté il est ou fut un vrai homme… non une "idole" sur un autel!

Vrai Dieu?

Encore plus tard elle abordera les évangiles plutôt comme un inépuisable puits psychologique qu'à un enseignement théologique à proprement parler: un enseignement évangélique "hors les murs" ne nous "inféodant" en rien.


Jésus de Srinagar présente un homme, Jésus, crucifié mais non mort... qui ne sait plus rien de rien sur sa foi.
Il se rend en Inde.

le bouddhisme, seul, le touche

ce qui revient à dire, vu le fondement scientifique de cet ouvrage, roman pour la forme, que les chrétiens qui passent pas une crise telle qu'ils se tournent vers d'autres enseignements tel le bouddhisme ne trahissent en rien… Jésus.

Pour votre petite fille, Vincent Schmid, comme pour nous tous adultes et enfants les rencontres que réservent la vie sont capitales.

Écrit par : Myriam Belakovsky | 24/08/2018

Les commentaires sont fermés.