24/08/2018

L'animal, ce frère différent

Il vaut la peine de visiter la galerie d’anatomie comparée du Jardin des Plantes réalisée pour l’Exposition universelle de Paris en 1900 et conservée depuis. Plus de mille squelettes de vertébrés y sont présentés, alignés comme à la parade, de sorte que le visiteur est saisi par l’évidence de la continuité entre les espèces tant disparues qu’actuelles qui se dégage de l’ensemble. Il se sent en quelque sorte impliqué dans la parenté universelle du vivant.

Il est beaucoup question ces temps-ci de la relation entre l’homme et l’animal. Les préoccupations environnementales et plus précisément la sixième extinction des espèces que prédisent les scientifiques n’y sont pas pour rien. Entre spécistes en anti-spécistes, le débat peut devenir violent comme cela s’est produit récemment à Genève avec le caillassage de certaines boucheries.

Les monothéismes et la Bible en particulier sont volontiers montrés du doigt  par les défenseurs des animaux au prétexte que l’homme est placé au centre de l’Univers et que tout tourne autour de lui puisqu’il est le destinataire exclusif du salut de Dieu. Ce qui lui donnerait le droit d’intervenir à sa guise sur le monde animal. En réalité, les Ecritures accordent à l’animal une attention soutenue, bien plus favorable qu’on ne le croit d’ordinaire. Ce sont les théologiens qui se sont montrés sur ce sujet plutôt désinvoltes avec les sources.

 Ainsi il est peu relevé que dans les récits de la Création, l’homme primordial Adam se voit assigner un régime strictement végétarien. Les animaux sont là pour lui tenir compagnie et pour témoigner de la créativité inépuisable qui est à l’œuvre dans l’Univers. Certes le verbe hébreu utilisé pour qualifier cette relation est le verbe « assujettir ». L’homme devrait entretenir avec les animaux même type de rapport qu’un roi avec ses sujets. Mais assujettir ne signifie pas tyranniser ou massacrer. Sous le règne d’un roi éclairé et sage les sujets peuvent mener une vie très heureuse. Le problème est que l’homme-roi a gravement dysfonctionné et qu’il est à la veille de déclencher une catastrophe majeure… De fait, l’animal est notre frère différent (la Bible est spéciste) avec lequel il est possible d'entretenir des relations très subtiles.

 Après la sortie de l’Eden, nous entrons dans le monde de l’ambiguité qui est le nôtre. La conflictualité avec les animaux en est le signe le plus sensible. Les récits du Déluge soulignent l’irresponsabilité et l’immoralité de l’homme génératrices des désastres qui parsèment son histoire. Après le Déluge, la peur et la brutalité s’installent entre l’homme et l’animal. Le régime alimentaire carné, qui fait son apparition à ce moment précis du récit, est présenté comme une concession à la méchanceté de l’homme, qui ne doit pas en abuser. La chasse en vue de se nourrir est admise mais pas la chasse récréative. Et encore ne concerne-t-elle pas tous les animaux. La chasse n'est qu'un mauvais pis-aller. De toute façon nous aurons des comptes à rendre pour toute vie prise inutilement puisque les animaux sont explicitement inclus dans l’Alliance de Dieu avec ses créatures.

 La conception dangereuse selon laquelle les animaux n’existeraient que pour l’utilité exclusive de l’homme n’est pas biblique. Ce qui a prévalu est hélas la chosification de l’animal. Le philosophe Malebranche, par ailleurs prêtre oratorien, était un partisan résolu de la thèse de l’animal-machine, très à la mode au Grand Siècle.  Une anecdote raconte qu’il donnait de grands coups de pieds à sa pauvre chienne pour prouver sa théorie en disant : ça crie mais ça ne sent rien…  Malebranche ne devait pas être un très bon exégète.

 Mais il n’en sera pas toujours ainsi. Une page somptueuse du prophète Esaïe affirme que l’avènement du monde à venir sera marqué par la disparition du cycle de la cruauté : «Veau, lionceau et bélier vivront ensemble et un enfant les conduira… » Manière de dire que la disharmonie régnant aujourd’hui entre les espèces ne constitue pas l’ultime étape de l’évolution du vivant.

A quoi on  devrait ajouter les allusions aux oiseaux en particulier dans la prédication de Jésus, dont il  rappelle que pas un seul, même le moindre, n’est oublié devant Dieu.Trois pistes de réflexion principales peuvent être menées à partir de là.

 La première concerne ce que Albert Schweitzer (repris par Théodore Monod) a nommé le respect de la vie. S’il fallait résumer en une formule contemporaine l’essentiel de l’éthique évangélique, ce serait le respect de la vie sous toutes ses formes.

 La seconde est  qu’un changement d’attitude envers l’animal est une clé pour  la réconciliation avec soi-même. Les animaux nous aident sur le chemin de l'arrachement à la barbarie primitive qui est l'une de nos racines. La relation avec l'animal nous humanise. 

 La troisième piste consistera à clarifier nos idées morales . Nous confondons animalité et inhumanité. Seul l’être humain peut se montrer inhumain et se laisser engluer dans l’injustice. Pourtant le sens commun dit: ce n’est pas un homme, c’est une bête. Rien n’est plus faux. Le problème est justement que l’inhumain reste un homme. L’inhumanité n’a pas d’équivalent dans le règne animal.

 Je rappelle pour finir le célèbre épisode du chien Bobby dont Emmanuel Lévinas parle dans ses Carnets de Captivité. Prisonnier de guerre en Allemagne de 1940 à 1945, il a connu les brimades, les privations et les humiliations que les geôliers faisaient subir aux captifs considérés comme des sous-hommes. Seul point de lumière dans ce sombre tableau, un chien surnommé Bobby. Chaque soir, au retour des travaux forcés, Bobby accueillait les prisonniers en aboyant joyeusement et en exécutant une danse de retrouvaille. Lévinas estime que ce chien était le seul qui les considérait encore comme des êtres humains. « Dernier kantien de l’Allemagne nazie », le chien Bobby par sa présence amicale et fidèle leur rendait cette humanité que la machine totalitaire s’efforçait de leur retirer…

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20/08/2018

Transmettre

Au mois de mars dernier, le journal La Croix répercutait les résultats d’un sondage selon lesquels les jeunes européens se sentent de moins en moins concernés par l’affiliation à l’héritage chrétien et ce dans des proportions très importantes dans certains pays. Si une timide majorité résiste encore en Suisse, 91% des jeunes interrogés en République Tchèque se déclarent sans appartenance.

Plus récemment, une étude menée par le Pew Research Center a montré que l’identité chrétienne reste un marqueur significatif en Europe même si ceux qui la revendiquent ne sont pas des pratiquants assidus. Le lien au christianisme relèverait désormais plus du marqueur identitaire que de la quête spirituelle.

Force est de constater que la transmission des fondamentaux de la foi chrétienne, au sens vécu de l’expression, devient de plus en plus aléatoire dans notre société. En témoignent les difficultés croissantes que connaissent les Eglises historiques quand à leur fréquentation et leurs finances. Même la vitalité – réelle- des Eglises évangéliques ne suffit pas à compenser la perte. La marginalisation va croissant et il est à peu près certain que l’on assiste à la fin du christianisme de masse, même formel, en Occident. 

Prenons un exemple banal. Je suis l’heureux grand-père d’une petite fille de trois ans, qui est forcément la plus belle du monde. Mais voilà, elle n’est pas baptisée et rien n’indique qu’elle le sera dans un avenir proche - étant entendu que c’est moins le rite dument attesté du baptême qui compte que la transmission symbolique qui l’accompagne. La raison en est très simple, les parents ne semblent pas très intéressés par la question. Pourtant la mère (ma fille) a un père pasteur, elle a assisté à bien des cultes avec un certain intérêt (j’ai la faiblesse de la croire sincère), elle a confirmé dans le prestigieux Temple de Saint-Pierre de Genève, haut lieu s’il en est d’une transmission protestante forte.

Quand je me hasarde à questionner l’air de rien, sans manquer aux règles élémentaires de la courtoisie, je m’entends répondre que la petite choisira plus tard, qu’il ne faut pas l’influencer ni brusquer sa conscience. Ma fille n’étant pas une identitaire revendiquée, je ne puis appeler à mon secours les mânes de l’Europe chrétienne, argument qui la laissera de glace à coup sûr (ce qui ne veut pas dire que l’argument soit à rejeter absolument, il est plutôt à méditer par les temps qui courent).

La petite est donc sommée par ses parents de choisir « plus tard », mais choisir quoi ? Car enfin lorsque l’enfant vient au monde, il ne vient à personne l’idée de lui faire préalablement choisir ses parents, sa famille, sa langue, sa patrie, son sexe, que sais-je encore. L’enfant vient au monde dans un ensemble de données qui le précèdent, dont les données spirituelles font partie, il doit s’y insérer et ensuite faire ses choix en connaissance de cause et de façon responsable. Cela ne peut se faire qu’à partir d’éléments  préalables. On ne choisit pas ce qu’on ne connaît pas. La transmission ne peut s’effectuer dans l’ignorance. Il est indispensable de savoir à quoi on dit oui ou non. De ce point de vue, la montée de l’analphabétisme spirituel est un phénomène assez préoccupant.

Au fond (je crois que tous les gens qui se sont un jour trouvés dans une situation d’enseignement quelconque ne me contrediront pas) il est très difficile de prévoir à l’avance ce qui va être transmis. Car la transmission de l’être de celui qui transmet est souvent plus importante que le contenu qu’il s’efforce de transmettre de manière consciente. Or la première nous échappe bien plus que la seconde. En dépit de nos efforts, bien des contenus explicites ne « passent pas » tandis qu’à notre insu d’autres choses passent, sans que l’on puisse deviner lesquelles. Chacun a croisé, au long de son parcours scolaire voire universitaire, un «grand» professeur qui l’a marqué d’une façon déterminante. Mais il est plus difficile d’expliquer ce qui a marqué vraiment… Pas forcément la matière. Le professeur en question est plutôt celui qui nous a fait aimer la matière. Mais comment exactement et pourquoi ? Cela reste un mystère.

Un ami psychanalyste affirme que la plupart du temps, la transmission se fait « malgré ». D’ailleurs le mot lui-même a quelque chose à voir avec celui de tradition et celui de trahison…

Il est  vraisemblable  de concevoir que le dernier mot n’est pas encore prononcé. Ce sont peut-être les trahisons qui permettront un jour de renouer le fil rompu de la tradition. Rien ne dit que nous n’assisterons pas, dans un avenir plus ou moins lointain, à des retours spectaculaires d’une génération à qui l’on n’a spirituellement rien appris. Il est des forces invisibles dont nous n’avons pas conscience qui travaillent notre humanité en profondeur. Nous devons apprendre à faire confiance à ces forces-là en leur remettant les ratages de nos propres efforts de transmission, même si nous ne saurions nous dispenser de tels efforts.

Les premiers Apôtres ne faisaient pas différemment. Selon le chroniqueur Luc, ils avaient parfois l’impression que la Parole se communiquait toute seule, sans leur aide.

A moyen terme, ma petite fille ne sera pas baptisée. Qui sait si à dix huit ans elle ne prendra pas tout le monde de court, à commencer par ses parents ?

Pour paraphraser un célèbre discours d’André Malraux, les chrétiens sont l’éternelle poignée de ceux par lesquels tout recommence toujours… Voilà pourquoi, devant le fil rompu de la transmission, je demeure optimiste.

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16/08/2018

Frontières

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