02/09/2018

L'appropriation culturelle ou le retour de la ségrégation

 Les campus des universités américaines et canadiennes sont l’incubateur de modes idéologiques qui ne tardent pas à devenir virales sur les médias et les réseaux sociaux. Ainsi en va-t-il pour la notion, très débattue en ce moment, d’appropriation culturelle. Selon l’ethnologue Monique Jeudy-Ballini cette notion consiste en la dénonciation de l’usage « par des membres de la société dominante occidentale des biens matériels et immatériels issus de pays anciennement colonisés ou de minorités historiquement opprimées ».

Il est ainsi reproché aux Rolling Stone d’avoir pillé le répertoire des bluesmen noirs américains, à Kim Kardashian d’arborer des tresses façon afro, à Scarlett Johansson d’apparaître à l’écran en héroïne manga, à Beyoncé d’avoir tourné un clip sur les rives du Gange en costume indien traditionnel, à Tom Cruise de s’être déguisé en samouraï, à Picasso, Modigliani ou Gauguin d’avoir assimilé les arts africains ou océaniens dans leurs propres créations et bien sûr au consommateur lambda occidental d’apprécier les sushis, le couscous, le tandoori ou les tapas…

 Certaines de ces accusations ne sont pas sans fondement. Il est rigoureusement exact que le rock and roll et tout ce qui en a découlé par la suite trouve ses origines principales dans la musique noire américaine sans la plupart du temps reconnaître la dette contractée, ce qui mettait en colère le grand Muddy Waters. De même est-il regrettable que le premier disque de l’histoire du jazz (récemment exposé à la Fondation Bodmer) ait été enregistré par un orchestre blanc, les noirs ne pouvant à l’époque accéder aux studios d’enregistrement en raison de la ségrégation. Ce qui n'empêche pas qu'il y ait eu de très importants musiciens de jazz blancs, Art Pepper ou Bill Evans pour ne citer qu'eux.  De même la restitution il y a quelques années par un pays européen de têtes humaines sur modelées maoris à ce peuple de Nouvelle Zélande en raison de leur importance spirituelle dans les croyances traditionnelles me paraît une démarche assez juste.

Il ne faut cependant pas être naïf. L’appropriation culturelle est aussi – et surtout – un argument du racisme anti-blanc et anti-occidental déjà dénoncé dans ce blog. A ce compte-là on pourrait aisément retourner la politesse à la terre entière en l’accusant par exemple de s’être appropriée la technique occidentale. La bombe atomique des Indiens, Chinois, Pakistanais, Coréens du Nord et demain peut-être des Iraniens, appropriation culturelle ? Le web, né au CERN, qui a tissé sa toile en Asie, en Afrique et en Amérique latine, appropriation culturelle ? La médecine occidentale, tellement critiquée mais tellement efficace, appropriation culturelle ? Les Airbus, Boeing et autres TGV qui se répandent dans tous les pays, appropriation culturelle ?

Soyons sérieux. Hormis certains cas sur lesquels il est souhaitable de mener une réflexion approfondie, l’appropriation culturelle est une arme de combat idéologique destinée à entretenir et si possible accroître le sentiment de culpabilité de l’homme blanc. En espérant en tirer une meilleure rente victimaire, bien entendu.

Il y a pourtant un effet pervers qui se retourne contre les utilisateurs de l’argument. En effet il fait obligation aux « peuples opprimés » de s’en tenir strictement à leur identité réelle ou supposée, il les assigne à résidence et les voici « essentialisés » malgré eux. C’est le retour à l’envers de la ségrégation, ce rêve insidieux d’ethnies chimiquement pures, vierges de toute influence extérieure. Ce qui revient en définitive à la glorification paradoxale de l’apartheid, qui signifie littéralement développement séparé.

 Le problème est qu’il n’existe pas (et qu’il n’a probablement jamais existé) de culture chimiquement pure, vierge d’influence extérieure. Au contraire. Par essence, l’être humain est un être de relation. Il n’est pas bon que l’homme soit seul, écrit sobrement la Bible. Il se nourrit, se construit et vit des échanges qu’il entretient en permanence avec les autres. Des biologistes comme le regretté Albert Jaccard nous disent que la conscience humaine est au départ un produit collectif, la notion d’individu n’apparaissant qu’ensuite, ce que montre le fameux exemple des enfants sauvages. Nous sommes des êtres de liens et d’échanges. Rien que nos langues s’inspirent les unes des autres. Il en va de même pour les cultures. Elles ne sont riches, vivantes et créatives que si elles sont en lien et en échange. La mondialisation ne fait qu’accélérer un processus qui est à l’œuvre depuis toujours au sein de l’humanité. Tu aimeras ton prochain comme toi même, tout est dans cette célèbre formule.

 A la campagne d’accusations aussi stériles que néfastes qui s’abat sur nous, j’oppose la Civilisation de l’Universel chère à Léopold Sédar Senghor. Lui, qui n’était certes pas ignorant des maux engendrés par la relation du colonisateur au colonisé, a entrevu la possibilité d’une civilisation mondiale à laquelle chaque culture particulière apporterait sa pierre. Il a réfléchi en termes de rencontre du donner et du recevoir, de symbiose et de dialogue dialectique entre les cultures. « L’édification de la Civilisation de l’Universel sera l’oeuvre commune de toutes les races, de toutes les civilisations ou ne sera pas ». Une sorte de conversation à l’échelle planétaire dont la vertu première sera de nous questionner sur nous mêmes.

Il se pourrait au bout du compte que seul le questionnement soit à même de nous sauver de nos démons…

 

 

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