04/10/2018

L'éternité d'Internet

Sait-on que chaque minute, trois personnes inscrites sur Facebook meurent à travers le monde ? A ce rythme, dans les années à venir, le nombre de profils de défunts dépassera celui des vivants. Une rubrique d’aide spécifique est d’ailleurs prévue par le réseau social : Qu’adviendra-t-il de mon compte en cas de décès ?  Ce compte peut soit être laissé tel quel, soit transformé en page de commémoration, soit être supprimé par les proches  à condition qu’ils aient les codes pour y accéder. Un phénomène inédit est en train de se mettre en place, celui de la transformation de pans entiers d’Internet en cimetière numérique.  Il illustre parfaitement la dialectique entre souvenir et oubli propre à la mort.

 Voici quelques mois j’ai accompagné ma mère à sa dernière demeure dans le cimetière d’un petit village perdu dans la campagne. Une partie du cimetière était en rénovation. Faute de place, la mairie faisait  ôter les restes de vieilles tombes non réclamées pour en créer de nouvelles. Ce spectacle, ou se laissait deviner ici et là quelques restes humains mêlés  à jamais à la terre anonyme, m’a laissé  songeur. J’ai eu l’impression que ces morts que l’on effaçait de leur  ultime adresse en ce monde étaient désormais vraiment  morts. Plus personne pour se recueillir sur leurs tombes, pour les fleurir, pour lire leurs noms, plus personne pour se demander à quelle lignée ils appartenaient, plus personne pour se souvenir qu’une fois, ils furent. Oubliés de tous, ce sera comme s’ils n’avaient jamais existé. Le souvenir des vivants est le dernier accès à la lumière de ce monde pour ceux qui sont partis.  Quand ce souvenir s’éteint, il ne reste plus la moindre trace de leur passage.

 Que craignons-nous dans la mort ? Certes le fait d’être congédié de la vie et de ne plus participer à la jubilation silencieuse de l’existence. Mais par dessus tout, nous craignons d’être oublié. Contre l’oubli, l’homme a peint sur les murs des cavernes, conquis des territoires et créé des empires, inventé la science et la philosophie, recherché l’héroïsme ou la sainteté, excellé dans la bonté ou dans le crime, donné naissance à des enfants… Selon la formule célèbre d’André Malraux, l’art est un antidestin, entendons par là que l’œuvre d’art survit à son créateur de façon à maintenir présent dans la vie ce qui devrait appartenir à la mort. C’est pourquoi les musées étaient si importants aux yeux de l’écrivain.

 Il faut également ajouter que le courant transhumaniste se montre très concerné par cette question de l’oubli.  Son espérance ultime consiste justement à  parvenir un jour à sauvegarder, par des moyens numériques,   toute l’expérience accumulée au cours d’une vie qu’un individu emporte avec lui dans la mort. Et de cette manière,  faire reculer la frontière de la mort. Beaucoup de ses recherches sont actuellement consacrées au téléchargement des données de la conscience. Elles devraient, si elles aboutissaient un jour (ce qui est loin d’être assuré), préserver des connaissances jusqu’ici irrémédiablement perdues à cause de la mort, afin d’enrichir l’expérience humaine globale.

 Mais de son côté Internet n’oublie rien. Il y a une sorte d’éternité d’Internet. Des formules, des photos, des déclarations, parfois très circonstancielles, peuvent être exhumées des années après et  retournées contre leurs auteurs. Le mort saisit le vif et le vampirise. Il est devenu très compliqué de faire effacer certains contenus publiés jadis, au point que des sociétés spécialisées dans ce qu’on appelle "l’e-réputation". doivent s’en charger. Encore ce travail n’est-il pas sans lacune.

Ici, à l’inverse de l’oubli, c’est la mémoire non sélective d’Internet qui peut entraver la vie des vivants. Si l’oubli complet est vraiment la mort, l’envahissement du présent par une masse de souvenirs non triés aboutit à une autre forme de mort, puisqu’il empêche la vie de se déployer.

 C’est entre les deux pôles de cette dialectique, entre branchement et débranchement, que nous devons réfléchir à une pratique sage du web. Alors seulement nos technologies seront nos alliées et non pas nos adversaires.

 

 

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Commentaires

Excellent billet malheureusement très réaliste

Écrit par : lovejoie | 04/10/2018

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Je ne pense pas qu'Orwell ai imaginé que "l'iphone/internet" abrutiraient très facilement près de 95% de nos semblables! Internet n'est pas plus éternel que notre civilisation, mais au passage internet aura tout détruit, le commerce, les médias papier et nos contactes sociaux!

Écrit par : Dominique Degoumois | 04/10/2018

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Au sujet du transhumanisme, voyez Luc Ferry dans son livre: La révolution transhumaniste.

Écrit par : NIN.À.MAH | 05/10/2018

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"Que craignons-nous dans la mort ? (...) par dessus tout, nous craignons d’être oublié."

M'oubliera-t-on ou ne m'oubliera-t-on pas après ma mort? Franchement, c'est le cadet de mes soucis!

Et ce n'est certainement pas par crainte d'être oublié que "l'homme a (...) inventé la science et la philosophie".

Écrit par : Mario Jelmini | 05/10/2018

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Fin 20e siècle, la mise à dispo de l'internet eut pour but d'alimenter, nourrir et satisfaire de façon anonyme et globale, l'angoisse sociétale d'individus auxquels 50% de la population s'ajoutait (femmes au travail avec droit citoyen) jusque là habités à fonctionner en encadrement local.
Cela nous a donné l'opium du peuple revisité façon Orwell.

Quelques groupes mondiaux ont su tirer profit de ce qui allait en advenir avant la bulle informatique des années 2000 - pas de surprise.
Et donc, fin 2018: devinez où on en est. Vous le savez. Mais trop bête car prévoir, c'est le boulot des politiques.

Écrit par : divergente | 05/10/2018

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Notre culture religieuse judéo chrétienne et bouddhiste nous apprenait (certains préciseraient nous "fourrait dans la tête"!) selon l'Apôtre Paul que c'est maintenant que nous croyons que nous sommes vivants que nous sommes morts et que c'est quand nous seront morts que nous serons vivants… Saint Jean que nous venons de la lumière, une part de nous, et que nous y retournons… rentrant dans un grand tout océan d'amour

à vrai dire plus encourageant qu'une immortalité entourée de décombres en attendant la mort du Soleil et de cette planète...

A quoi servirons les performances numériques?
A les envoyer sur une autre planète semer le désastre que sème l'inamovible loi du plus fort!?

Écrit par : Myriam Belakovsky | 05/10/2018

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En tous cas si les réseaux sociaux sont bénéfiques l'Etat Français a lui tout de suite compris comment mieux traire la vache à lait
A force de crier sur tous les réseaux sociaux , on est généreux on aide celui ci ou on donne de l'argent pour mieux râler ensuite face aux nombreuses taxes qui s'envolent vers le haut c'était tendre la perche à l'Etat
Celui ci a de suite senti l'aubaine qui se présentait pour mieux renflouer ses caisses
Puisque le peuple est si généreux pourquoi s'en priver ? et hop on trouve de nouvelles taxes ou amendes pour renflouer les comptes déficitaires alors à qui la faute ?
Ah le virtuel et ses pièges ! les soi disant généreux donateurs existent ils vraiment?
On comprend mieux le succès de l'élevage des moutons comme en Pyrénées /rire
Bonne journée

Écrit par : lovejoie | 10/10/2018

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