14/10/2018

Religion et politique, un couple infernal ?

« La question religieuse est la première de toutes les questions politiques » affirmait Ferdinand Buisson, l’un des principaux artisans de l’école laïque en France. Nous en avons eu ces jours une saisissante illustration. Le Patriarcat de Constantinople, chapeauté par Bartholomée 1er, reconnu comme primus inter pares dans le monde orthodoxe, a reconnu le 11 octobre dernier l’autocéphalie (l’indépendance) de l’Eglise orthodoxe ukrainienne. Il a d’un trait de plume annulé une tutelle directe du Patriarcat de Moscou qui durait depuis 1686.

S’il est trop tôt pour parler de schisme, il est certain que la décision de Bartholomée 1er est un geste politique majeur. Les conséquences seront sans aucun doute importantes dans le conflit aigu qui oppose Kiev à Moscou.

 Que la foi et la politique se mettent si facilement en ménage ne devrait pas nous étonner. Après tout, le Dieu biblique est un Dieu des évènements. Il libère son peuple de la servitude égyptienne, il lui promet une terre, il se manifeste par la naissance d’un enfant sous le règne de César Auguste. Et s’il est un Dieu des évènements, il assume une part de l’ambiguïté qui imprègne le déroulé de l’Histoire humaine. C’est là une conséquence logique de ce qu’on appelle l’incarnation.

Quelle part Dieu prend-il dans nos combats et dans nos paix ? N’en prend-il aucune ? Existe-t-il des guerres justes, au minimum légitimes ? Toute guerre est-elle par principe une trahison des idéaux de l’Evangile ? Faut-il la paix à tout prix ou existe-t-il des paix injustes voire nocives ? Selon les périodes diverses réponses à ces questions ont été formulées par le monde chrétien.

 En même temps, les Ecritures mettent en garde contre les risques inhérents à une alliance trop étroite entre foi et politique. L’Evangile selon Luc offre au chapitre 4 le fameux récit des tentations de Jésus au désert à la veille de son ministère public. La seconde tentation concerne explicitement notre sujet: «Je te donnerai tout ce pouvoir avec la gloire de ces royaumes ». Jésus est invité à prendre le pouvoir. Il est significatif que Luc fasse dire au diable, puisque c’est le diable qui est censé soumettre Jésus à la tentation, que le pouvoir lui appartient, «c’est à moi». Non que l’action politique soit diabolique par nature mais nous sommes avertis que si la foi fréquente de trop près les pouvoirs terrestres, elle risque de se dénaturer. Ce qui peut être qualifié de diabolique sont les amours illégitimes entre Dieu et César. Car nous nous tenons ici au seuil de l’instrumentalisation réciproque de l’un par l’autre.

Or Jésus a rejeté cette possibilité. Son message consiste même, pour une part non négligeable, en une critique en règle du pouvoir, surtout exercé au nom d’une religion. Et par un effet logique implacable, c’est la conspiration des puissances religieuses et politiques de son époque qui l’a éliminé de la scène publique. Il est mort de ce qu’il a dénoncé.

 Force est de constater qu’une tension à ce sujet traverses les Ecritures elles-mêmes.Saurons-nous en tirer les conséquences ?

Une Eglise quelle qu’elle soit n’a pas à se constituer en pouvoir à côté ou contre d’autres pouvoirs. Elle n’a pas à se comporter comme le parti de Dieu, encadrant les masses et mettant la société en coupe réglée. Elle n’a pas non plus à se nourrir des pouvoirs existants.

Ce qui est attendu des chrétiens aujourd’hui me semble-t-il n’est pas une parole de pouvoir (à l’image d’un parti qui énonce des slogans et des mots d’ordre) mais une parole d’autorité qui inspire, qui éclaire le vécu et qui donne à penser. Une parole dont l’autorité sera d’autant plus grande qu’elle sera désarmée.

Est-ce à dire qu’un chrétien doive s’interdire l’engagement politique ?Evidemment non mais en se souvenant que ni la Bible, ni la foi, ni les conciles ne font une constitution. Il n’y a pas de politique chrétienne, il y a des chrétiens dans la politique qui peuvent se répartir d’une extrémité à l’autre du spectre social et partisan.

 Primum non nocere (d’abord ne pas nuire) devrait devenir la maxime favorite des responsables religieux de tout acabit, sous peine d’être consumés par le feu de l’Histoire.

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Commentaires

Vous écrivez, Vincent Schmid, que les Ecritures "mettent en garde contre les risques inhérents à une alliance trop étroite entre foi et politique"!

Si, éventuellement en premier, la politique puisque tous nous n'avons pas la foi:

la Liberté l'Egalité la Fraternité, d'une part... la Foi, l'Espérance et la Charité de l'autre... ne formeraient-elles pas une sacrée alliance, une Alliance sacrée!?

Bonne soirée à vous.

Écrit par : Myriam Belakovsky | 14/10/2018

Votre texte reflète parfaitement cette union étroite et malsaine du pouvoir religieux et politique dans toutes les civilisations

Écrit par : Noëlle Ribordy | 15/10/2018

Commentaires O Monsieur le pasteur?

On se donne de la peine et cela prend du temps

mais peut-être n'avez-vous pas encore pris connaissance de mes lignes.

Bonne soirée.

Écrit par : Myriam Belakovsky | 15/10/2018

Je découvre votre question. SI vous écartez la foi, nous sortons du sujet, ne croyez-vous pas ?

Écrit par : vincent schmid | 16/10/2018

Qui peut écarter la foi?
On ne peut pas l'imposer ou la balayer quand une personne est croyante.

Par la terreur ou le marchandage parades ou semblant de foi.

Je crois en la réincarnation.
Plusieurs vies certaines avec la foi, d'autres, non… ou sans savoir exactement.

Je comparerai les temps de foi comme temps de promenades au grand soleil… temps sans foi, ou sans savoir exactement, comme temps à l'ombre.

Les temps au soleil, où tout est clair, n'appellent pas de questions, les temps moins éclairés ou, franchement à l'ombre, si.

On dit que les questions confortent la foi.

Malheureusement il semble que trop souvent l'amour du Christ l'emporta sur l'écoute et la mise en pratique de son enseignement.

Le commandement nouveau figurant au livre du Lévitique ne l'est pas.
Le Notre Père, ancienne prière juive, n'a pas été inventé par Jésus.

Mais ces précisions ne modifient pas le commandement d'aimer Dieu de tout son coeur et son prochain comme soi-même.


Que penser du christianisme d'un pays ex fille aînée de l'Eglise dont le président, chanoine de Latran, sert les riches en desservant les pauvres?

Du silence du clergé?
En ce cas de la laïcité?

Écrit par : Myriam Belakovsky | 16/10/2018

Certes, certes, c'est très intéressant et sans doute vrai. Mais le rapport avec mon sujet (politique et religion) n'est pas très évident.

Écrit par : Vincent Schmid | 16/10/2018

Si l'on voulait mettre en rapport, comme écrit plus haut, mon premier commentaire qui semblait ne pas devoir être publié, "dans le respect de votre texte": la foi l'espérance et la charité ((la religion) avec la devise française (la politique avant l'économique) de liberté égalité et fraternité!

Une personne qui incarnait les vertus théologale (religion) et la devise des Français (politique) à l'évidence... fut l'abbé Pierre.

Écrit par : Myriam Belakovsky | 16/10/2018

Ah je vous comprends mieux ! Vous vous demandez si finalement il ne pourrait pas y avoir une sorte d'alliance (positive) entre les deux. Sans doute l'abbé Pierre est un bon exemple. Il reste que ce n'est pas dépourvu d'ambiguité potentielle. Pas plus que le chef de l'Eglise de Rome qui est en même temps un chef d'Etat, celui du Vatican. Certes cela peut rendre de grands services. Mais aussi mener parfois à des compromissions regrettables, là ou l'on attendrait enrôle plus prophétiques des Eglises. C?est une question de choix et de pesée de risques...

Écrit par : vincent schmid | 16/10/2018

Ne devrait-on pas lancer un débat sur la laïcité?

Monsieur Vincent Schmid,

En France y a-t-il dans l'hémicycle des députés sans ambition autre que de servir les plus défavorisés…?

Or il y a des personnes religieuses qui ont cette "vocation"!

Imaginez soeur Emmanuelle religieuse et députée, voile de travers, voix haut perchée dans l'hémicycle...

Il y a des religieux remarquables... travailleurs sociaux dans l'âme.

Bonne soirée en direction du cap de Bonne Espérance… celui... invisible... des gens de bon coeur, de persévérance et de suite dans les idées.

Écrit par : Myriam Belakovsky | 16/10/2018

Monsieur Schmid, je vyais vous faire le même commentaire laissé à Pierre Scherb cet après-midi. Faites-y un saut et vous comprendrez.....

Tournez la page Pierre Scherb, ou vous ne sortirez pas de l‘auberge....

Billet: Canonisation de saint Paul VI et saint Oscar Romero

http://pierrescherb.blog.tdg.ch/archive/2018/10/14/canonisation-de-saint-paul-vi-et-saint-oscar-romero-294880.html

Écrit par : Patoucha | 16/10/2018

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