19/10/2018

Des chrétiens post-identitaires ?

Le mot identité a mauvaise réputation. A tort ou à raison, on lui attribue la paternité de toute sorte de maux, le moindre étant l’esprit de clocher. Les « crispations identitaires » sont devenues un leitmotiv médiatique. Ainsi chaque année, lors de la semaine de prière pour l’unité des chrétiens, on redécouvre (pour la déplorer) cette réalité que le christianisme au cours des siècles a donné naissance à des identités différentes. Dans les faits l’Eglise universelle n’existe concrètement que sous la forme d’identités particulières, parfois antagonistes, elle n’a à ce jour jamais existé autrement.
S’y ajoute le fait que cette coexistence d’identités particulières a pu se montrer dans le passé  très conflictuelle. C’est ce qu’on appelle, selon une expression consacrée, le scandale des divisions.

On se prend alors à rêver. On rêve d’un christianisme post-identitaire qui résoudrait d’un coup de baguette magique ces divisions et qui planerait majestueusement au-dessus des contingences historiques pour embrasser tout le monde dans un même ensemble harmonieux. Une sorte de foi neutre capable de rassembler enfin l’Eglise indivise. Son seul dogme serait l’ouverture tous azimuts à l’autre et son seul péché grave la fermeture à l’autre.

Tout se passe comme si plus personne ne voulait plus entendre parler d’appartenance. Appartenir, cela signifie en effet trier, introduire des séparations, tracer des frontières, se situer...On préfère se lamenter sur nos appartenances, puisqu’elles nous empêchent de tout être à la fois, plutôt que de les assumer. Un auteur britannique a donné un joli nom à  cette lamentation: l’oikophobie, littéralement la détestation de la maison natale, avec l’envie de brader tout le mobilier qu’elle contient.

Vous avez déjà entendu ce genre de discours, qui fait la promotion d’un christianisme dans lequel tous les chats sont gris. C’est le rêve de l’indifférencié qui jette le passé par dessus bord et refuse d’affronter la complexité  des problèmes. Sans doute un rêve sympathique mais un rêve, rien qu’un rêve.
Que cela plaise ou non, il existe des hérédités théologiques, des filiations spirituelles, des incompatibilité spirituelles, des particularismes ecclésiastiques. Il existe des identités spécifiques qui composent la mosaïque chrétienne, laquelle est plus ou moins harmonieuse ou plus ou moins hétérogène. Cela est le réel.

On ne peut pas éviter la question de la vérité, même s’il faut la manier avec un sens infini de la nuance. La logique la plus élémentaire affirme qu’il existe des propositions vraies et des propositions fausses. Au minimum il existe des intervalles admissibles à l'exclusion du reste.  En d’autres termes, la foi ne saurait se réduire à un élan du cœur, à un état d’âme, à une générosité de principe même si rien n’empêche qu’elle soit aussi cela. La foi chrétienne a des contenus de pensée qui peuvent être jugés vrais ou faux par rapport à la norme qui est la sienne –par exemple la norme de l’Ecriture Sainte.  Ainsi il peut y avoir des raisons profondes à une séparation, qui l’emportent sur les inconvénients de cette séparation.

Je me doute bien que ma réflexion est à contrecourant. Au minimum, elle est inactuelle. Notre époque aime les gloubiboulgas inclusifs comme le montre la récente décision de l’Eglise protestante de Genève (EPG) d’ouvrir aux personnes d’autres confessions ou religions la possibilité d’être membre de l’Église, sans renoncer à leurs autres adhésions.

Il reste que ce n’est pas la même chose de croire en Dieu ou de ne pas y croire, de suivre Mahomet ou Jésus-Christ, de croire à l’intercession des saints et de Marie ou de n’y pas croire, le reste à l’avenant. Il arrive toujours un moment où l’on doit se décider.

Ceci m’amène à dire quelques mots de la tolérance. Il y a une bonne et une mauvaise tolérance.

La mauvaise tolérance est le relativisme généralisé. Tout se vaut et s’équivaut. Croire ceci plutôt que cela n’a aucune importance, c’est juste une question de convenance personnelle. On connaît le phénomène du «zapping» religieux par lequel chacun fait ses emplettes spirituelles selon ses goûts et ses couleurs. Ce relativisme généralisé est motivé par la peur des conflits. Si tout se vaut, rien ne vaut, inutile de se disputer. Contentons-nous de consommer ce qui nous plaît sans embêter le voisin. Mais on ne souligne pas assez que la première victime du relativisme, c’est le sens de la nuance c’est-à-dire le sens de la dimension historique propre à chacun et qui permet d’expliquer les choses.

Et puis il y a une bonne tolérance, qui ne recule pas devant la confrontation des idées ou le désaccord : Je lui ai résisté en face ! s'exclame l'apôtre Paul. 
Je l’illustre par un exemple. On cite volontiers l’Andalousie médiévale comme une période de tolérance idéale entre les trois religions monothéistes, juive, chrétienne et musulmane sur la terre d’Espagne. On omet de préciser que ce fut surtout une période qui recherchait intensément la vérité religieuse. Cette recherche se faisait à grand renfort de controverses publiques, de joutes oratoires mémorables organisées par les seigneurs locaux, à l’issue desquelles les spectateurs devaient se déterminer.
En témoigne l’extraordinaire figure du catalan Raymond Lulle. Ce poète, médecin, philosophe et théologien du XIIème siècle a écrit entre autre « Le Livre du Gentil et des trois Sages ». Cette œuvre est très caractéristique de la quête de la vérité religieuse de ce temps-là. Un païen rencontre trois sages, un juif, un chrétien et un musulman. Les sages débattent longuement pour que le païen puisse en connaissance de cause faire le choix d’une foi, qui pour Raymond Lulle ne peut être que la foi chrétienne.

A partir de là, je dirai que la bonne tolérance est un art difficile. Elle demande du courage et des idées claires. D’un côté elle doit servir de cadre à la libre expression des idées ainsi qu’à leur confrontation. Elle permet que l’on résiste en face et que l’on soit en désaccord si nécessaire.
D’un autre côté, elle pose une limite en protégeant l’intégrité des personnes. Elle empêche la violence potentielle que la confrontation pourrait faire surgir.

Tenir son propre ton tout en laissant respirer les autres, telle est la bonne tolérance.

07:51 | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | |

Commentaires

Bonjour, vous n'abordez pas le thème du prosélytisme et les millions, que dis-je, milliards de victimes ?

Écrit par : Corto | 19/10/2018

Les commentaires sont fermés.