02/11/2018

Vous avez dit vivre ensemble ?

Le « vivre ensemble » est une expression rabâchée par les discours médiatiques, politiques, sociologiques ou pédagogiques pour désigner le plus petit dénominateur commun qui nous rassemble en société. Si elle n’est pas très heureuse du point de vue grammatical, chacun est sommé de se ranger sans discuter sous sa bannière lorsqu’elle est invoquée comme la valeur suprême. Un ministre démissionnaire a récemment déclaré qu’un jour prochain, il se pourrait que le « vivre ensemble » se transforme en face à face si l’on n’y prenait pas garde.

Interrogeons cette expression qui n’est pas aussi neutre qu’elle le paraît. Elle a été forgée pour remplacer et édulcorer celles de citoyenneté et de communauté de destin, lesquelles ne vont pas assez dans le sens du progressisme à la mode.

Que dit-elle au fond ?

Le poète Lautréamont a eu cette image loufoque: « Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie ». Ces trois objets la table de dissection, la machine à coudre et le parapluie n’ont ici rien en commun sinon d’être rassemblés en un endroit précis. Un ensemble est un groupe de choses qui ont au moins une caractéristique commune, ici le simple fait d’être ensemble justement.

En filigrane nous comprenons que le « vivre ensemble » entend définir la principale vertu d’une société humaine, celle de rassembler des hommes et des femmes qui ont en commun d’être simplement là afin qu’ils puissent vivre sans se combattre les uns les autres. Ceci suppose que la société est un agrégat aléatoire d’individus et de communautés qui poursuivent chacun leur propre but, cultivant leurs propres affiliations en se contentant de coexister avec les autres. La société se réduit à être un contenant sans autre but que de maintenir l’ensemble qu’il contient aussi apaisé que possible.

On reconnaît au passage la thèse de l’ultra-libéralisme qui promeut l’individualisme consumériste en abandonnant l’œuvre d’entraide aux seuls clans et autres lobbies. Les principales victimes du « vivre ensemble » se nomment l’héritage historique, la civilisation commune, la citoyenneté, la frontière, donc tout ce qui jadis faisait – j’ose un gros mot – une patrie. Victime collatérale bien sûr la politique au sens noble du terme, qui se trouve affaiblie dans la définition qu’en donnait le philosophe Aristote, à savoir l’art d’organiser les affaires humaines qui se déroulent dans le cadre d’une Cité ou d’un Etat. S’il n’y rien au-dessus de l’individu et de son épanouissement personnel, il n’y a plus de bien commun ni de destin collectif. Plus vraiment d’Etat ou de Cité dignes de ce nom. Il n’y a rien d’autre à proposer au nouveau venu qui rejoint l’ensemble que de consommer à sa guise et pas d'autre  exigence que s’abstenir de faire trop de vague.

Lors de l’Exposition universelle de Séville en 1992, un panneau de l’artiste Ben proclamait que « la Suisse n’existe pas ». Au delà de la provocation, la formule résume parfaitement la conséquence inéluctable du « vivre ensemble ».

Mais les faits sont têtus. La vague des populismes qui traversent aujourd’hui l’Europe exprime peut-être, certes fort maladroitement, une forme de résistance à cet universalisme liquide qui prétend s’imposer aux peuples. N’en déplaise à Ben, la Suisse est une communauté de destin forgée dans la nuit des siècles et qui dépasse de très loin nos vies personnelles. Comment pourrais-je oublier ce paysan de la Gruyère qui m’apprit l’autre jour qu’il cultivait les terres de ses ancêtres depuis le XVème siècle ?

La même remarque peut être faite pour bien d’autres Etats-nations, Chine et Inde en tête. Prendre conscience de cette profondeur, c’est s’affilier au plus grand que soi dont l’être humain a besoin pour tenir debout pour la durée qui lui est accordée.

Vivre ensemble ou communauté de destin, ce n’est pas un débat abstrait. C’est un choix d’outil, inadéquat ou pertinent, pour aborder les tâches collectives immenses qui nous attendent.

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Commentaires

Excellent billet. Qui résume et clarifie très bien la problématique actuelle...

Écrit par : Géo | 03/11/2018

Bravo! Un très très grand BRAVO!

"On reconnaît au passage la thèse de l’ultra-libéralisme qui promeut l’individualisme consumériste en abandonnant l’œuvre d’entraide aux seuls clans et autres lobbies. Les principales victimes du « vivre ensemble » se nomment l’héritage historique, la civilisation commune, la citoyenneté, la frontière, donc tout ce qui jadis faisait – j’ose un gros mot – une patrie."

Pour plus détails, cher M. Schmid, je vous conseille vivement cette excellente vidéo, tout ce qu'il y a de plus sérieux et fouillé en dépit de ce que pourrait faire croire son titre et les courtes vidéos du début. Vous ne devriez pas regretter de l'avoir regardée. En voici le lien:

https://www.youtube.com/watch?v=FyX4F7y2RFM

Bien à vous,

Armando M.

Écrit par : Armando M. | 04/11/2018

Bonjour Mr Vincent Schmid,

Je vis en France et j'ai du mal à m' imaginer que je vis dans un système ultralibéral quand j'observe mon bulletin de salaire. En cumulantt les charges sociales que je paye et que mon patron paye ( charges prélevées sur mon travail et pas le sien), si je rajoutte la TVA sur mes achats et autres, les impôts nationaux et locaux et autres taxes ( droit de succession etc etc).......et bien j' arrive à la conclusion que vant de disposer de 100 € de pouvoir d’achat réel je dois reverser à 131 € de charges et d’impôts. En France La salarié moyen travaille jusqu’au 27 juillet pour financer les dépenses publiques.......Et vous appellez ça de l' ultralibéralisme???? Moi j' appelle cà du socialisme.

http://www.institutmolinari.org/le-salarie-moyen-francais-recupere,3428.html

Écrit par : Bernard | 09/11/2018

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