14/11/2018

Le marronnier des années 30

Devant la floraison de ce qu’il convient d’appeler les populismes, il se dit souvent que nous serions revenu aux années 30 du précédent siècle. De sonores Cassandres préviennent que nous serions engagés dans une sorte de répétition générale de la période la plus sombre de notre histoire. Ainsi se justifierait la formule fameuse de Brecht « le ventre est encore fécond d’ou est sortie la bête immonde ». Comme si dans l’histoire des peuples les mêmes démons resurgissaient de façon cyclique. L’Histoire ne serait qu’un éternel recommencement. Aujourd’hui le retour aux années 30 fait le bonheur des éditorialistes en mal d’inspiration, des orateurs en mal d’effets rhétoriques et même celui d’un Président en campagne pour les prochaines élections européennes.

Nul évidemment ne peut prédire avec certitude ce que demain sera. Si le pire n’est pas toujours sûr, il n’est cependant jamais exclu, quelle que soit la forme qu’il prenne.

L’Europe actuelle ressemble à un géant à terre, incapable de se lever pour marcher. Rien ne garantit que cette situation d’impuissance ne produise pas à la longue des effets néfastes sur les peuples qui la composent. Pour la petite Suisse, entourée par ce géant incertain, la plus grande attention et la plus grande prudence sont requises. Il est donc vrai que l’avenir à moyen terme n’est pas lisible.

Pour autant la comparaison avec les années 30 est un anachronisme qui nous empêche de comprendre la nouveauté et l’originalité de la période actuelle. A l’image du lit de Procuste, elle découpe les morceaux de réel qui dépassent pour la faire entrer de force dans un cadre posé d’avance.

Car il y a des différences de taille à 80 ans de distance. Plus de nazisme militariste allemand ni de fascisme italien ne cachant pas leur soif de conquête et d’espace vital. Aucune loi raciale nulle part. Plus de dictature au Portugal ni de guerre civile ravageuse en Espagne servant de terrain d’exercice aux armes des tyrans. Plus de totalitarisme stalinien inventeur et pourvoyeur du Goulag. Plus d’empires coloniaux, disparus depuis les années 60. Par dessus tout, aucune trace de ressentiment nationaliste à l’endroit des voisins, conséquence d’un traité de paix mal conçu et mal ficelé.

J'ajoute à cela les différences apportées par les progrès technologiques de l’après-guerre. La dissuasion nucléaire d’abord qui paradoxalement a beaucoup fait pour le maintien de la paix concrète. La conquête de l’espace ensuite qui a permis la mise en orbite de satellites d’observation et de communication de plus en plus sophistiqués. Enfin la création du web, de l’information instantanée et des réseaux sociaux qui enserrent la planète dans leur filet serré grâce auxquels, pour paraphraser l’Evangile, il n’est rien de caché qui ne finisse peu ou prou par être dévoilé.

Ceux qui emploient le terme populisme l’entendent comme une variante contemporaine des idéologies antidémocratiques des années 30. Mais en vérité personne ne sait exactement ce que recouvre ce terme même si l’on voit bien les réalités politiques qu’il désigne. Il souffre d’une absence de définition précise. C’est plus un fourre-tout qu’un moyen de comprendre ce qui se passe.

J’en risque une toutefois. Le populisme m’apparaît comme une protestation des peuples contre le retrait de leur souveraineté et une expression de leur inquiétude civilisationnelle. Il trouve ses origines dans le processus de mondialisation qui brasse et nivelle tout. Il pose au fond deux questions centrales. La première est celle de la démocratie et de son fonctionnement. La deuxième est celle du choix de civilisation. Selon les réponses apportées par les décideurs (les fameuses « élites »), les populismes reculeront ou pas.

Une chose est certaine: cela n’a rien à voir avec les années 30.

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Commentaires

Le terme "populiste" est utilisé à charge pour dénigrer, dévaloriser, rabaisser la valeur moyenne qui s'exprime par le demos, le peuple, souverain suggéré qui l'est rarement.
Le fonctionnement démocratique mérite assurément attention et développement. Notamment au regard du constat que le plus grand nombre semble effectivement avoir raison.
https://laviedesidees.fr/Le-nombre-et-la-raison.html
Encore faut-il que ce grand nombre soit véritablement grand et on peut en douter lorsque l'on prend acte des taux de participation dans les divers scrutins.
C'est pourquoi j'appelle au développement de nouvelles formes de démocraties qui permettent, grâce aux outils numériques tels que la blockchain, de favoriser l'engagement citoyen et la participation par la délégation directe et ciblée de son pouvoir à des experts du moment.
https://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9mocratie_liquide

Écrit par : Pierre Jenni | 14/11/2018

Bravo!
Enfin une parole raisonnable après les discours assimilant sans le moindre esprit crtique les mouvements dits "populistes" (pourquoi pas populaires?). Comme Cuénod qui voit des fascistes où il n'y en a pas, et qui ne voit pas les fascistes là où ils sont.
Vous avez raison de dire que la dissuasion nucléaire calme le jeu. Et nous pouvons remarquer que les guerres du MO se font essentiellement par proxy ou mercenaires interposés. Même les yankees n'osent plus lancer leurs propres troupes, car au pays la population n'accepterait pas que leurs enfants soient sacrifiés pour les intérêts des plus riches et pour les multinationales. En Ukraine, à part les nazis (proxy des yankees), les jeunes ne veulent pas aller mourir pour le Donbass. Grande sagesse!
Le problème est que les dirigeants des partis "populistes" une fois au pouvoir risque de se comporter comme les autres. Exemple: la Grèce. Voyons ce qu'il va advenir avec l'Italie...
Il n'y a pas de démocratie du moment que l'élite peut prendre des décisions sans en référer au peuple.

Écrit par : Daniel | 14/11/2018

Ce billet montre que les blogs sont bel et bien un contre - pouvoir face à la presse mainstream, celle des poissons morts emportés par le courant...

Écrit par : Géo | 15/11/2018

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