29/12/2018

La faute à Calvin ?

 

Et revoici la crise financière … L’autre jour une mienne connaissance m’a lancé : Ah, voilà ou mène le capitalisme financier que votre Calvin a autorisé !

La faute à Calvin, vraiment ? Il est vrai que le Réformateur est connu pour avoir déclaré légitime le prêt à intérêt dans un monde chrétien ou il était officiellement proscrit. Mais il l’a fait avec une prudence et un sens des nuances que je veux rappeler ici.

Cette question est abordée dans la Bible. Du coup il existe un intense débat rabbinique à ce sujet qui précède le Réformateur. Pour Baya et Ibn Ezra, l’ordre de prêter à intérêt au non juif  est un ordre facultatif. Maïmonide est d’un avis contraire. Mais l’idéal est exprimé dans les «Réponses aux Gaonim» (29b et 40a) de la façon suivante «celui qui est vraiment pieux ne prend pas d’intérêt, même d’un non juif».

En tout état de cause, les Sages s’accordent à souligner que l’usure ne doit jamais devenir une morsure. Ils appuient cela par le rapprochement entre le mot hébreu nêchek (intérêt) et le verbe nachak (mordre, tourmenter). Dans tous les cas, ils recommandent la juste mesure et l’équité en matière de prêt et plus généralement d’éthique commerciale, y compris dans le commerce avec les non juifs.

Une recommandation talmudique va jusqu'à souligner que « voler un non juif est pire que voler un juif, à cause de la profanation du nom de Dieu». Pourquoi ? Parce qu’un juif qui vole un autre juif, répond le Rav Josef Telushkin, viole la Loi biblique mais c’est un seul délit. Or s’il vole un non juif, il y ajoute le déshonneur de son peuple, à cause du nom de Dieu.


Enfin les Sages s’accordent sur le point suivant: la légitimité du profit est une zone intermédiaire entre le permis et le défendu. Dieu tolère le profit dans des limites raisonnables mais celui qui prend son profit doit prendre garde à ce que ce profit n’entraîne pas un tourment insupportable pour le débiteur...

Calvin reprend ce débat à son compte. Dans un sermon sur le Deutéronome, il semble même suivre pas à pas ces discussions.
  En avait-il connaissance ? On peut l’affirmer en constatant qu’il argumente de manière identique à partir des racines hébraïques. Avait-il accès directement au Talmud ? Rien n’est moins sûr. Plus probablement sa source fut un recueil de morceaux choisis traduit à l’intention du public chrétien, comme celui de Nicolas de Lyre, édition typique de l’esprit de la Renaissance.

Calvin commence par rappeler un principe de base: «Maintenant il reste à appliquer ceci (la Loi) à notre usage. Il est vrai que cette police a été propre aux juifs (Quelle police ? L’interdiction du prêt à intérêt entre juifs. C’est une règle politique liée à la situation spéciale d’Israël parmi les nations avant le Christ). Mais aussi bien cette Loi s’adresse aussi bien à nous : c’est à savoir que nous ne tourmentions point outre mesure ceux qui nous doivent ».

Puis il aborde la question du prêt d’argent. «Tu pourras prêter avec intérêt à l’étranger » doit désormais être discuté d’une façon universelle puisqu’à ses yeux la révélation s'est universalisée avec le Christ et implique désormais tous le peuples de la terre. 

Il remarque que cette autorisation entre en tension avec le huitième commandement.
 «Dieu ne fait point cela licite, mais il le laisse impuni. Devant les hommes, cela ne sera point condamné comme un larcin mais devant Dieu il nous en faudra rendre compte». Si cela était permis aux enfants d’Israël, en revanche «ravir le bien, il ne leur était point permis». Idem  pour nous : « L’équité que devaient garder les juifs entre eux, nous devons la garder entre nous »

Il ne nous sera jamais permis de « ronger nulle créature vivante par usure. Or notons que ce mot d’usure (nêchek) vient du verbe ronger (nachak). Il est dit : tu ne rongeras point de rongure ou tu ne mordras point de morsure ».

En effet l’usure ronge une personne pauvre et finit par la rendre encore plus pauvre qu’elle n’est.

Question: Quand commence la morsure?
 A nouveau, Calvin recourt à une note rabbinique sur Ezéchiel 18, passage dans lequel le prophète condamne le prêt à intérêt. Là le mot hébreu employé pour intérêt est différent. Il s’agit du mot tarbît qui emporte l’idée d’une démesure dans le profit. Le prophète condamne cette démesure et non le profit lui-même.
Calvin explique ce tarbît par «ce qui est par dessus le gain».
 Il y a ainsi un intérêt relativement légitime – mais relativement seulement – car tout ce qui vient par dessus est illégitime, c’est du vol. 
La juste mesure se trouve quelque part entre le dédommagement qui doit revenir au créancier et «les loups ravissant la substance d’autrui».

Juste mesure et zone grise sont à remettre à sa conscience: 
«Dieu n’a pas défendu tout gain qu’un homme ne puisse faire son profit. Car que serait-ce ? Il nous faudrait quitter toute marchandise et il ne serait point licite de trafiquer de quelque façon que ce fut les uns avec les autres».

Calvin ajoute que ce qui est valable pour l’argent est valable pour les autres marchandises et prend l’exemple d’une hypothèque. 
Si j’emprunte 100 écus en hypothéquant une pièce de terre qui en vaut 200, le créancier n’a pas le droit, en cas de défaut de ma part, de prendre plus sur cette hypothèque que 100 écus et l’intérêt légitime. Le reste continue de m’appartenir.

Calvin fixe le taux légitime à 5%. A 5,5% commence pour lui l’usure et l’illégitimité.
 Donc en cas de défaut de ma part, le créancier a le droit de récupérer ces 100 écus plus 5% de profit mais pas plus.

Et le Réformateur de mettre en garde contre les juristes filous qui établissent des contrats tortueux pour piéger les emprunteurs, pratique courante à l’époque déjà. Le droit ne doit en aucun cas servir de maquillage à la morsure. 
«Quand on prête, qu’on abuse pas de la nécessité de son prochain» Sinon «nous ne sommes pas plus que des pillards qui mangent le bien d’autrui».

Pour conclure, Calvin a été le passeur d’une éthique qui existait bien avant l’ère chrétienne et qu’il a introduite dans le monde non juif à partir de son propre commentaire de la Loi. Il avait compris que l’avidité financière est une ubris insatiable et que sans un cadre éthique et légal très strict, elle finirait par nous détruire tous.

A méditer au seuil d'une nouvelle vague probable de dévastation du capitalisme financier...

Les citations de Calvin sont toutes extraites du Sermon cinquième sur le chapitre 23 du Deutéronome, prononcé à Saint-Pierre le 28 janvier 1556.

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Commentaires

Le taux de la "Banque Centrale Européenne" est de 0.0 vous pouvez nous expliquer comment ça se fait cher Monsieur???

Écrit par : Dominique Degoumois | 29/12/2018

Très intéressant. Merci.

Écrit par : Mère-Grand | 29/12/2018

Certainement très intéressant mais je doute fort que Calvin ait eu une grande part dans le développement du capitalisme. Les gens qui mettaient leur capital en jeu pour affréter un navire au long cours et aux risques élevés ne le faisaient qu'à condition que cela leur profite, et que les risques soient couverts au moins en partie. La notion du prêt sans intérêt est profondément liée au féodalisme. L'argent est gratuit pour le seigneur. Pas pour le bourgeois. Après, l'intendance idéologique suivra vaille que vaille, si j'ose dire...

Écrit par : Géo | 30/12/2018

Geo, vous avez raison de dire que Calvin n'a pas eu une si grande part dans la naissance du capitalisme. De ce point de vue on lui a prêté beaucoup, si j'ose dire, aussi bien pour le glorifier que par polémique. La banque protestante a été précédée par les banques lombardes ou vénitiennes qui pratiquaient le prêt à intérêt. Ce qui est intéressant chez Calvin est son souci éthique.

Écrit par : vincent schmid | 30/12/2018

Jacques Attali in Les juifs, le monde et l'argent écrivait que les Juifs se prêtaient entre eux sans intérêts mais non envers les non juifs et, d'autre part, selon la Bible, que les juifs fortunés doivent une part de leur argent aux pauvres, pourcentage précisé du montant imposé.

Paul précisait qu'il ne doit pas "y avoir de pauvres dans nos communautés".

Jésus, évangiles, que "des pauvres vous en aurez toujours parmi vous"!

Le protestantisme longtemps enseigna que la pauvreté est "signe de sanction divine".

Le bouddhisme que la naissance, heureuse ou non, dépend des actions (karma) passées en nos vies antérieures… combine pour justifier les pires oppressions et inégalités?

Écrit par : Myriam Belakovsky | 30/12/2018

Chère Madame, jamais le protestantisme n'a enseigné que la pauvreté est un signe de la sanction divine! On trouve éventuellement cette idée dans des mouvances évangéliques (pas toutes, loin de là) qui prêchent une théologie de la prospérité. Mais ceci n'a pas de rapport avec le protestantisme originel. En tout cas pour Calvin, la pauvreté est un défi lancé à l'ensemble de la société qu'il appartient aux fidèles de relever. C'est la raison pour laquelle à Genève, l'Hospice a été institué sous son autorité. La question pour lui était de chercher comment aider les pauvres à sortir de leur pauvreté. Outre l'assistance, forcément temporaire, une des réponse est pour lui le travail...

Écrit par : vincent schmid | 30/12/2018

Merci, Monsieur Vincent Schmid, d'avoir l'honnêteté de préciser ce qui concerne l'enseignement de certaines mouvances évangélique au sujet de la pauvreté. Très bons vœux.

Écrit par : Myriam Belakovsky | 30/12/2018

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