30/12/2018

Les marchands de nouvelles

 

Le récent essai d’Ingrid Riocreux, Les Marchands de Nouvelles, est un texte important qui devrait faire date. En une époque ou les médias sont devenus un pouvoir redoutable, planétaire, doté d’ubiquité et de simultanéité, dont l’influence sur les opinions et les comportements est déterminante, il faut un courage intellectuel certain pour développer une réflexion critique sur le phénomène. De courage, Ingrid Riocreux, esprit libre et indépendant, spécialiste du langage et de rhétorique, n’en manque pas. Le sous-titre de l’ouvrage annonce la couleur : Essai sur les pulsions totalitaires des médias.

 Par médias, l’auteur entend les médias dits mainstream, c’est à dire les grands groupes installés de presse et de télévision. Le sujet connexe des médias alternatifs et des réseaux sociaux nés avec le Web n’est abordé que par la bande. Gageons qu’il fera l’objet d’un prochain livre.

 Notons un paradoxe. Alors que les médias sont en principe considérés comme les garants d’une société démocratique permettant la diffusion et la libre circulation de l’information, les voici suspects d’imposer « un code qui formate la compréhension du réel et finalement, formate celui-ci ». Le fait est qu’aujourd’hui, la méfiance envers les médias et leurs principaux représentants, les journalistes, s’est accrue comme en témoigne, avec parfois une violence condamnable, le mouvement des Gilets Jaunes en France voisine.

Avant de porter un jugement, il vaut la peine de se demander pourquoi et l’auteur nous y aide. Le problème trouve son origine dans le fait que les acteurs des médias ont des prétentions qui débordent leur sujet, qui devrait rester la vérification, la diffusion et le commentaire des informations. Ces prétentions tiennent à la mission d’éducation des masses qu’ils se sont fixés en sus. En effet les informations sont traitées en fonction d’une échelle de valeurs implicite qui tend à indiquer au lecteur-auditeur-téléspectateur de quel côté se tiennent le Vrai, le Bien et le Juste. Ce que l’auteur nomme la « moralistique » des médias.

Pour s’en convaincre, il suffit de relever les multiples et incessants emballements liés au délit d’opinion. Celui qui fait entendre une voix dissidente ou discordante n’a pas sa place dans le système. Tel l’hérétique des temps jadis, il se retrouve très vite excommunié et écarté de la scène des vérités officielles. Entre parenthèses, ceci ne préjuge pas favorablement de l’avenir de la liberté d’expression dans nos contrées…

 « Les deux ressorts profonds du totalitarisme, intimement liés l’un à l’autre, sont la sacralisation de la cause et la bonne conscience » écrit l’auteur. Or le totalitarisme est un déni du réel car il n’existe jamais sur cette terre de ligne entièrement juste. Nous vivons au contraire dans un monde équivoque, ambivalent, livré au jeu de l’incertitude, ou le bien et le mal sont inextricablement mêlés et parfois même solidaires l’un de l’autre. Seul l’imprévu, qui en surgissant perturbe tout ce que nous imaginions, est certain. Il n’est pas de thème qui échappe à cette loi d’airain, à commencer par ceux dont on voudrait tant qu’ils fassent consensus tels les migrations, le réchauffement climatique, le pacifisme, le féminisme, l’humanitarisme etc…

Quand à la bonne conscience, elle n’est pas autre chose que la conscience qui fait la belle pour se donner en exemple et se faire applaudir par les autres. La bonne conscience n’est au bout du compte qu’un accessoire du spectacle…

 Donc le projet de ce livre vise à élaborer un outil critique qui permette de garder une distance par rapport au discours médiatique et d’en effectuer le tri. « Pointer, dans un système de pensée offert comme grille de lecture du monde, les hypocrisies et les failles qui minent la concorde d’une société, et dont les mots des médias ne sont finalement que les symptômes. C’est montrer le rôle ambigu des medias, supposés garants de la démocratie, qui entretiennent en réalité des rapports troubles avec les pulsions totalitaires sommeillant en tous les groupes humains ».

 Bien entendu, il ne s’agit pas de diaboliser les médias, ce qui serait tomber à son tour dans une posture néfaste. De toute manière ils sont désormais tellement liés à notre quotidien qu’on ne voit pas comment on pourrait s’en passer. Mais il est impératif de prendre conscience des catastrophes probables devant l’accumulation des moyens, des puissances et des pouvoirs mis à disposition par le progrès technologique. Il y a évidemment un usage sain et utile des médias à condition que les acteurs restent lucides sur le réel, clairs sur eux-mêmes et pour tout dire humbles d’une humilité véritable. Les journalistes ne sont pas là pour refaire le monde mais pour nous aider à le voir tel qu’il est.

De plus, ils ne sont pas seuls en cause. Le lecteur-auditeur-téléspectateur est également interpellé. « Il lui faut apprendre à développer un métadiscours, un discours sur le discours de l’information : je ne sais pas si ce qu’on me dit est vrai mais la manière dont on me le dit m’incite à penser que. Ce type de raisonnement pose un filtre entre le discours entendu et ma pulsion d’assentiment ». Ce n’est que du côté d’une telle mise en tension dialectique qu’une amorce de solution pourra être entrevue.

La réflexion d’Ingrid Riocreux, hors des sentiers battus, est à mettre entre toutes les mains.

 Les Marchands de Nouvelles, essai sur les pulsions totalitaires des medias par Ingrid Riocreux, 523p, Editions de l’Artilleur 2018.

 

 

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Commentaires

Je découvre son nouvel ouvrage grâce à vous.
J'ai beaucoup apprécié le précédent, La langue des médias, autant pour sa très belle écriture que son contenu.

"La bonne conscience n’est au bout du compte qu’un accessoire du spectacle…" : voilà qui est dit crûment et qui fait du bien à lire.

Écrit par : hommelibre | 30/12/2018

Je précise juste au passage que la formule que vous citez est de moi, pas d'Ingrid Riocreux...

Écrit par : vincent schmid | 30/12/2018

Merci pour ce billet, encore une fois excellent. Je vais m'acheter ce livre dès que je peux...
Cela commence à faire beaucoup, d'ailleurs :
- le dernier Zemmour
- Christophe Guilly, No society
- le dernier Dick Marty
- le dernier Houellebecq
- et le dernier Stephen Smith, "La ruée vers l'Europe, la jeune Afrique en route vers le Vieux Continent"
Mon libraire va être content...

Écrit par : Géo | 30/12/2018

Bonsoir Monsieur Schmid,

Euh ... et ... l'argent ?

Inexistant dans le paysage que décrit d’Ingrid Riocreux, "spécialiste du langage et de rhétorique" ?

Et ... et ... et ... la publicité ?

Ces fake "nouvelles" ... insérées à répétition dans ... "la vérification, la diffusion et le commentaire des informations" ... pour dire ... "Croyez moi!", ... "Aimez moi!", ... "Achetez moi!", ... "Donnez moi!", ... et "Taisez vous!", ... le propre des médias à ruissellement à sens unique en somme, hérité de la théorie de prospérité économique du même nom ... le propre des "médias dits mainstream", quoi !

https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9orie_du_ruissellement


"mainstream", c'est de l'anglais. Encore de l'anglais.

Y'a le mot "stream" ... dans "mainstream".

"A stream is a body of water flowing within the bed and banks of a channel. ..." ... qu'il dit le oui-oui-skikipedia d'éducation des masses.

(- https://en.wikipedia.org/wiki/Stream_(disambiguation) -)

En français ...

... Un "stream" est un corps d'eau s'écoulant entre le lit et les bords d'un canal" ...

... mais par la magie des "marchands" de culture et des "changeurs" de _monnaie_ ... qui "opèrent dans l'enceinte du Temple" ...

(- https://fr.wikipedia.org/wiki/Purification_du_Temple -)


... le oui-oui-skikipedia français convertit le mot "stream" en ...

"Un ruisseau est un petit cours d'eau peu profond, au débit modéré, ..."


Appréciez vous autant que moi la différence ?

Dans le oui-oui-skikipedia en anglais, c'est un "body", ... un _corps_, ... et dans le oui-oui-skikipedia français, c'est un ... _cours_.

Vous êtes bien d'accord que ... un "corps" ... ben ... c'est pas la même chose qu'un ... "cours", ... n'est-ce pas ?

Déjà le mot "mainstream" est une association de deux mots "main" et "stream", chacun véhiculant des sens, des tropes et des images différentes.

La différence entre ... un "main" *corps* ... et un ... "main" *cours*.

Alors quand vous écrivez ...

... "pourquoi et l’auteur nous y aide." ...
... "Le problème trouve son origine dans le fait que les acteurs des médias ont des prétentions qui ... tiennent à la mission d’éducation des masses qu’ils se sont fixés en sus.".

... le sens de "éducation des masses" prend-il ici celui de, ...

... donner un corps aux masses ? ou,
... donner des courses aux masses pour les faire courir en rond, sans but, pour qu'ils ne viennent pas déranger les *particuliers* et leurs intérêts ... très particuliers ?

Parce que personnellement, décrite telle quelle, je trouve cette "origine" un peu ... réductrice, ou simpliste, selon le "traitement" que cette "information" a subie, ... en tout cas, ... potentiellement trompeuse, ... attendu que ... les "acteurs des médias", ... ben ... ça fait abstraction de ... _l'énergie_ ... qui permet aux acteurs ... d'acter ... et d'animer les lèvres de leur bouche pour faire du bruit, ... et de faire bouger leurs petits doigts pour taper sur des boutons avec des lettres inscrites dessus.

Cette "énergie" ... de l'énergie verte, (vert dollar US précisément) rappellant les champs d'herbe à brouter, ... et de l'énergie noire (noir pétrodollar US précisément) rappellant les champs de pétrole à sucer.

( Le oui-oui-skikipedia nous rappelle que ... "le mot « dollar » est une dérive phonétique du mot allemand thaler ou taler (de thal, 'vallée' en allemand". Vallées dans lesquelles généralement on trouve des ruisseaux, n'est-ce pas ? ).

En effet, vous omettez d'évoquer les financiers-commanditaires-commandeurs-contrôleurs-réunis (le cartel) des "médias" et des _croyants_ des "médias", ... ceux qui font pleuvoir sur les médias ... l'herbe à brouter pour les "acteurs", ... et le pétrole à sucer pour les "machines" des acteurs, ... mais surtout et d'abord ... pour les "machines" du Cartel des financiers-commanditaires-commandeurs-contrôleurs des médias, ... aussi créateurs d'information, ... dont des informations servant au juge de valeurs à l'établissement d'états de profits, de pertes, et de faillites des "acteurs", mais surtout des "financiers". Sommes nous d'accord ?

Aussi, suggérez vous que ces financiers sont immunisés contre la tentation de créer de la ... "fake" information ?


- "En effet les informations sont traitées en fonction d’une échelle de valeurs implicite qui tend à indiquer au lecteur-auditeur-téléspectateur de quel côté se tiennent le Vrai, le Bien et le Juste. Ce que l’auteur nomme la « moralistique » des médias. "

Quand vous écrivez ... "les informations sont traitées", ... voulez vous dire ... traités par qui ? Par les "acteurs", ... ou par les "machines", ... ou par les financiers qui contrôlent les deux ?

Vous évoquez, (une forme de validation ?) l'existence d'une "morale" des médias, apparemment désignée en tant que tel par l'auteur.

C'est ennuyeux parce que par définition les financiers, ... de surcoît un cartel de financiers, par définition, ... et les machines, par leur nature ... n'ignorent-t'ils justement pas la "morale" ? Alors par quel miracle les "médias" serait-ils, devraient-ils être, ... dotés de ... "morale" ?

Quelle curieuse idée !

Il me semble que l'auteur baigne dans l'ignorance de la réalité de la fabrication, de la distribution, et de la consommation de l'information, la méchanisation (la mécanique) des composants de la chaîne, et leur automatisation.

Qu'est-ce qui constitue une "information" ? Pour qui ? Pour quoi ? Quelle différence entre

... une information et un fait ? ou, une information et une donnée ?
... une information et une banalité ?
... une information et un bruit ?
... une information de valeur et une information sans valeur ?

Quelle différence entre ... éducation et ... abrutissement ?

Etre critique, commence par se poser des bonnes questions de validation. Et chercher des réponses. Où sont les financiers ?

Il fut un temps où, les financiers prenaient la peine de mettre une séparation entre eux et les politiciens, et entre eux et la religion.

Que faut-il croire ?

Que les financiers n'ont plus autant besoin d'autant de journalistes pour s'acheter une "morale" parce qu'ils en ont une prête-à-vendre, prête-à-porter, prête-à-consommer ?

Ou que les financiers ont désormais une tel contrôle sur les "lecteurs-auditeurs-téléspectateur", en plus du contrôle financier des politiciens, qu'ils n'ont même plus besoin de se parer d'une ... "morale" ?

Qu'il leur suffit juste, comme un certain Macron, prendre des cours de théâtre et ... faire semblant ? Afficher une "fake" morale ?

Écrit par : Chuck Jones | 30/12/2018

"La bonne conscience n’est au bout du compte qu’un accessoire du spectacle…"
Effectivement et cette bonne conscience est très généralement présente aussi sur ces blogs. Car que constate-t-on quand il s'agit des Gilets Jaunes? Des éditocrates et des commentateurs spectateurs qui se contentent d'assister au spectacle fournit par les médias. A distance et qui s'autorisent moult réflexions qui ne sont que spectacles eux-mêmes. Et en conséquence: aliénation. Les Gilets Jaunes ne sont plus spectateurs, mais acteurs. C'est insupportable pour le pouvoir qui n'a besoin et qui ne fabrique que des spectateurs.

Pour comprendre si besoin, je vous livre ces quelques lignes:
http://www.aline-louangvannasy.org/article-explication-de-texte-la-societe-du-spectacle-guy-debord-fiche-methodique-112899447.html

Écrit par : Daniel | 30/12/2018

Chuck Jones@ Vous êtes abscons. Et disons-le, difficilement compréhensible.
Pourquoi tant d'efforts à rendre votre message si ésotérique ? J'ai bien une réponse, mais je préférerais la vôtre...

Écrit par : Géo | 31/12/2018

Cher Géo,

"Pourquoi tant d'efforts à rendre votre message si ésotérique ?"


Hmmmmm ... Des "efforts", dites vous ?

Si je vous disais que je n'ai pas l'impression de faire des "efforts".

Ptet parce que je m'efforce pas vraiment à convaincre.
Hmmmmmm ... ça doit être ça.
Pas assez de conviction, ... ou trop de doute si vous préférez.

Hmmmmmm ... d'ailleurs est-ce que l'on peut avoir les deux en même temps, pour répartir le risque ? Beaucoup de doutes et beaucoup de convictions en même temps ?

Par contre, je vous assure que dénaturer mon message pour le rendre plus simple, ça, ca me coûte (0.0) !

En vous souhaitant au passage une très bonne année 2019!

Écrit par : Chuck Jones | 01/01/2019

Les "masses", en tout premier lieu, n'est pas signe de respect de l'autre, des autres quels qu'ls soient.

Ensuite il ne devrait pas être question d'éducation de masses mais d'information apportée aux lecteurs, auditeurs, téléspectateurs, etc
Un journaliste n'est pas un éducateur.

Le public a sa part de responsabilité.
En Suisse romande des responsables d'une permanence pour les chômeurs leur demandèrent en vain de ne pas accepter de dire qu'ils allaient se vendre mais qu'ils allaient se présenter pour un entretien d'embauche.

Impossible de leur faire admettre ou réaliser que se vendre est faire de soi non un être humain mais un produit.

Écrit par : Myriam Belakovsky | 08/01/2019

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