• Les marchands de nouvelles

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    Le récent essai d’Ingrid Riocreux, Les Marchands de Nouvelles, est un texte important qui devrait faire date. En une époque ou les médias sont devenus un pouvoir redoutable, planétaire, doté d’ubiquité et de simultanéité, dont l’influence sur les opinions et les comportements est déterminante, il faut un courage intellectuel certain pour développer une réflexion critique sur le phénomène. De courage, Ingrid Riocreux, esprit libre et indépendant, spécialiste du langage et de rhétorique, n’en manque pas. Le sous-titre de l’ouvrage annonce la couleur : Essai sur les pulsions totalitaires des médias.

     Par médias, l’auteur entend les médias dits mainstream, c’est à dire les grands groupes installés de presse et de télévision. Le sujet connexe des médias alternatifs et des réseaux sociaux nés avec le Web n’est abordé que par la bande. Gageons qu’il fera l’objet d’un prochain livre.

     Notons un paradoxe. Alors que les médias sont en principe considérés comme les garants d’une société démocratique permettant la diffusion et la libre circulation de l’information, les voici suspects d’imposer « un code qui formate la compréhension du réel et finalement, formate celui-ci ». Le fait est qu’aujourd’hui, la méfiance envers les médias et leurs principaux représentants, les journalistes, s’est accrue comme en témoigne, avec parfois une violence condamnable, le mouvement des Gilets Jaunes en France voisine.

    Avant de porter un jugement, il vaut la peine de se demander pourquoi et l’auteur nous y aide. Le problème trouve son origine dans le fait que les acteurs des médias ont des prétentions qui débordent leur sujet, qui devrait rester la vérification, la diffusion et le commentaire des informations. Ces prétentions tiennent à la mission d’éducation des masses qu’ils se sont fixés en sus. En effet les informations sont traitées en fonction d’une échelle de valeurs implicite qui tend à indiquer au lecteur-auditeur-téléspectateur de quel côté se tiennent le Vrai, le Bien et le Juste. Ce que l’auteur nomme la « moralistique » des médias.

    Pour s’en convaincre, il suffit de relever les multiples et incessants emballements liés au délit d’opinion. Celui qui fait entendre une voix dissidente ou discordante n’a pas sa place dans le système. Tel l’hérétique des temps jadis, il se retrouve très vite excommunié et écarté de la scène des vérités officielles. Entre parenthèses, ceci ne préjuge pas favorablement de l’avenir de la liberté d’expression dans nos contrées…

     « Les deux ressorts profonds du totalitarisme, intimement liés l’un à l’autre, sont la sacralisation de la cause et la bonne conscience » écrit l’auteur. Or le totalitarisme est un déni du réel car il n’existe jamais sur cette terre de ligne entièrement juste. Nous vivons au contraire dans un monde équivoque, ambivalent, livré au jeu de l’incertitude, ou le bien et le mal sont inextricablement mêlés et parfois même solidaires l’un de l’autre. Seul l’imprévu, qui en surgissant perturbe tout ce que nous imaginions, est certain. Il n’est pas de thème qui échappe à cette loi d’airain, à commencer par ceux dont on voudrait tant qu’ils fassent consensus tels les migrations, le réchauffement climatique, le pacifisme, le féminisme, l’humanitarisme etc…

    Quand à la bonne conscience, elle n’est pas autre chose que la conscience qui fait la belle pour se donner en exemple et se faire applaudir par les autres. La bonne conscience n’est au bout du compte qu’un accessoire du spectacle…

     Donc le projet de ce livre vise à élaborer un outil critique qui permette de garder une distance par rapport au discours médiatique et d’en effectuer le tri. « Pointer, dans un système de pensée offert comme grille de lecture du monde, les hypocrisies et les failles qui minent la concorde d’une société, et dont les mots des médias ne sont finalement que les symptômes. C’est montrer le rôle ambigu des medias, supposés garants de la démocratie, qui entretiennent en réalité des rapports troubles avec les pulsions totalitaires sommeillant en tous les groupes humains ».

     Bien entendu, il ne s’agit pas de diaboliser les médias, ce qui serait tomber à son tour dans une posture néfaste. De toute manière ils sont désormais tellement liés à notre quotidien qu’on ne voit pas comment on pourrait s’en passer. Mais il est impératif de prendre conscience des catastrophes probables devant l’accumulation des moyens, des puissances et des pouvoirs mis à disposition par le progrès technologique. Il y a évidemment un usage sain et utile des médias à condition que les acteurs restent lucides sur le réel, clairs sur eux-mêmes et pour tout dire humbles d’une humilité véritable. Les journalistes ne sont pas là pour refaire le monde mais pour nous aider à le voir tel qu’il est.

    De plus, ils ne sont pas seuls en cause. Le lecteur-auditeur-téléspectateur est également interpellé. « Il lui faut apprendre à développer un métadiscours, un discours sur le discours de l’information : je ne sais pas si ce qu’on me dit est vrai mais la manière dont on me le dit m’incite à penser que. Ce type de raisonnement pose un filtre entre le discours entendu et ma pulsion d’assentiment ». Ce n’est que du côté d’une telle mise en tension dialectique qu’une amorce de solution pourra être entrevue.

    La réflexion d’Ingrid Riocreux, hors des sentiers battus, est à mettre entre toutes les mains.

     Les Marchands de Nouvelles, essai sur les pulsions totalitaires des medias par Ingrid Riocreux, 523p, Editions de l’Artilleur 2018.

     

     

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  • La faute à Calvin ?

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    Et revoici la crise financière … L’autre jour une mienne connaissance m’a lancé : Ah, voilà ou mène le capitalisme financier que votre Calvin a autorisé !

    La faute à Calvin, vraiment ? Il est vrai que le Réformateur est connu pour avoir déclaré légitime le prêt à intérêt dans un monde chrétien ou il était officiellement proscrit. Mais il l’a fait avec une prudence et un sens des nuances que je veux rappeler ici.

    Cette question est abordée dans la Bible. Du coup il existe un intense débat rabbinique à ce sujet qui précède le Réformateur. Pour Baya et Ibn Ezra, l’ordre de prêter à intérêt au non juif  est un ordre facultatif. Maïmonide est d’un avis contraire. Mais l’idéal est exprimé dans les «Réponses aux Gaonim» (29b et 40a) de la façon suivante «celui qui est vraiment pieux ne prend pas d’intérêt, même d’un non juif».

    En tout état de cause, les Sages s’accordent à souligner que l’usure ne doit jamais devenir une morsure. Ils appuient cela par le rapprochement entre le mot hébreu nêchek (intérêt) et le verbe nachak (mordre, tourmenter). Dans tous les cas, ils recommandent la juste mesure et l’équité en matière de prêt et plus généralement d’éthique commerciale, y compris dans le commerce avec les non juifs.

    Une recommandation talmudique va jusqu'à souligner que « voler un non juif est pire que voler un juif, à cause de la profanation du nom de Dieu». Pourquoi ? Parce qu’un juif qui vole un autre juif, répond le Rav Josef Telushkin, viole la Loi biblique mais c’est un seul délit. Or s’il vole un non juif, il y ajoute le déshonneur de son peuple, à cause du nom de Dieu.


    Enfin les Sages s’accordent sur le point suivant: la légitimité du profit est une zone intermédiaire entre le permis et le défendu. Dieu tolère le profit dans des limites raisonnables mais celui qui prend son profit doit prendre garde à ce que ce profit n’entraîne pas un tourment insupportable pour le débiteur...

    Calvin reprend ce débat à son compte. Dans un sermon sur le Deutéronome, il semble même suivre pas à pas ces discussions.
  En avait-il connaissance ? On peut l’affirmer en constatant qu’il argumente de manière identique à partir des racines hébraïques. Avait-il accès directement au Talmud ? Rien n’est moins sûr. Plus probablement sa source fut un recueil de morceaux choisis traduit à l’intention du public chrétien, comme celui de Nicolas de Lyre, édition typique de l’esprit de la Renaissance.

    Calvin commence par rappeler un principe de base: «Maintenant il reste à appliquer ceci (la Loi) à notre usage. Il est vrai que cette police a été propre aux juifs (Quelle police ? L’interdiction du prêt à intérêt entre juifs. C’est une règle politique liée à la situation spéciale d’Israël parmi les nations avant le Christ). Mais aussi bien cette Loi s’adresse aussi bien à nous : c’est à savoir que nous ne tourmentions point outre mesure ceux qui nous doivent ».

    Puis il aborde la question du prêt d’argent. «Tu pourras prêter avec intérêt à l’étranger » doit désormais être discuté d’une façon universelle puisqu’à ses yeux la révélation s'est universalisée avec le Christ et implique désormais tous le peuples de la terre. 

    Il remarque que cette autorisation entre en tension avec le huitième commandement.
 «Dieu ne fait point cela licite, mais il le laisse impuni. Devant les hommes, cela ne sera point condamné comme un larcin mais devant Dieu il nous en faudra rendre compte». Si cela était permis aux enfants d’Israël, en revanche «ravir le bien, il ne leur était point permis». Idem  pour nous : « L’équité que devaient garder les juifs entre eux, nous devons la garder entre nous »

    Il ne nous sera jamais permis de « ronger nulle créature vivante par usure. Or notons que ce mot d’usure (nêchek) vient du verbe ronger (nachak). Il est dit : tu ne rongeras point de rongure ou tu ne mordras point de morsure ».

    En effet l’usure ronge une personne pauvre et finit par la rendre encore plus pauvre qu’elle n’est.

    Question: Quand commence la morsure?
 A nouveau, Calvin recourt à une note rabbinique sur Ezéchiel 18, passage dans lequel le prophète condamne le prêt à intérêt. Là le mot hébreu employé pour intérêt est différent. Il s’agit du mot tarbît qui emporte l’idée d’une démesure dans le profit. Le prophète condamne cette démesure et non le profit lui-même.
Calvin explique ce tarbît par «ce qui est par dessus le gain».
 Il y a ainsi un intérêt relativement légitime – mais relativement seulement – car tout ce qui vient par dessus est illégitime, c’est du vol. 
La juste mesure se trouve quelque part entre le dédommagement qui doit revenir au créancier et «les loups ravissant la substance d’autrui».

    Juste mesure et zone grise sont à remettre à sa conscience: 
«Dieu n’a pas défendu tout gain qu’un homme ne puisse faire son profit. Car que serait-ce ? Il nous faudrait quitter toute marchandise et il ne serait point licite de trafiquer de quelque façon que ce fut les uns avec les autres».

    Calvin ajoute que ce qui est valable pour l’argent est valable pour les autres marchandises et prend l’exemple d’une hypothèque. 
Si j’emprunte 100 écus en hypothéquant une pièce de terre qui en vaut 200, le créancier n’a pas le droit, en cas de défaut de ma part, de prendre plus sur cette hypothèque que 100 écus et l’intérêt légitime. Le reste continue de m’appartenir.

    Calvin fixe le taux légitime à 5%. A 5,5% commence pour lui l’usure et l’illégitimité.
 Donc en cas de défaut de ma part, le créancier a le droit de récupérer ces 100 écus plus 5% de profit mais pas plus.

    Et le Réformateur de mettre en garde contre les juristes filous qui établissent des contrats tortueux pour piéger les emprunteurs, pratique courante à l’époque déjà. Le droit ne doit en aucun cas servir de maquillage à la morsure. 
«Quand on prête, qu’on abuse pas de la nécessité de son prochain» Sinon «nous ne sommes pas plus que des pillards qui mangent le bien d’autrui».

    Pour conclure, Calvin a été le passeur d’une éthique qui existait bien avant l’ère chrétienne et qu’il a introduite dans le monde non juif à partir de son propre commentaire de la Loi. Il avait compris que l’avidité financière est une ubris insatiable et que sans un cadre éthique et légal très strict, elle finirait par nous détruire tous.

    A méditer au seuil d'une nouvelle vague probable de dévastation du capitalisme financier...

    Les citations de Calvin sont toutes extraites du Sermon cinquième sur le chapitre 23 du Deutéronome, prononcé à Saint-Pierre le 28 janvier 1556.

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  • Laïcité 2.0

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     Le peuple genevois va se prononcer bientôt sur le projet de loi sur la laïcité destiné à préciser et compléter l’article 3 de la nouvelle Constitution de 2012. Même si l’auteur de ces lignes juge que ce projet n’est pas sans faiblesse, il en reste un partisan résolu. Il est essentiel, aujourd’hui plus que jamais, que l’Etat préserve des espaces de neutralité dans lesquels les diverses composantes de la société puissent se retrouver sur un plan de rigoureuse égalité. La faiblesse principale du projet consiste à n’avoir pas suffisamment pris en compte certaines données majeures de notre modernité dont les effets se font sentir de plus en plus fort sur notre vie commune.

     Je rappelle pour commencer que la laïcité n’est nullement une idéologie (et encore moins une pseudo-religion comme le prétendait Charles Maurras!) mais un outil juridique et politique concrétisé à ce jour par la séparation de l’Eglise et de l’Etat et signifiant la neutralité réciproque des pouvoirs civils et religieux. A Genève cette séparation a été décidée par le peuple en 1907, même si le débat s’est ouvert au milieu du XIXème siècle. L’Eglise fondée par le peuple genevois en 1536 et façonnée par Calvin était jusqu’à cette date une Eglise d’Etat. A partir de 1907, la République se désengage du champ religieux. Il faut être conscient qu’à l’époque les buts principaux étaient d’apaiser les tensions nées du Kulturkampf et de stabiliser la concorde civile.  

     Les temps ont beaucoup changé.

     En 1907 le canton comptait moins de 150.000 habitants, en 1960, 250.000 habitants et actuellement près de 500.000. Compte tenu du statut international dont Genève a su se doter, la population y extrêmement diversifiée. Par voie de conséquence notre canton compte aujourd’hui au moins 400 communautés religieuses différentes. Ce n’est donc plus de séparation de l’Eglise et de l’Etat qu’il faut parler désormais mais de séparation des religions et de l’Etat.

     En effet une telle diversité est à la fois intéressante et problématique. L’histoire prouve surabondamment que les religions sont spontanément très politiques (elles ont chacune leurs propres agendas) et très identitaires. Ferdinand Buisson, artisan de l’enseignement laïque en France, estimait que toute question religieuse est au premier chef une question politique. Multiconfessionnel rime potentiellement avec multi-conflictuel et mieux vaut prévenir que guérir la fragmentation de la société.  

     La loi sur laquelle nous allons nous prononcer redéfinit la laïcité genevoise dans ce nouveau contexte, bien plus large que celui de 1907. En ce sens elle est désirable, bonne et nécessaire.

     Elle est cependant encore incomplète parce que le processus de communautarisation de notre société va bien au delà des seules religions. Depuis 2011 et le déclenchement des printemps arabes, on commence à apercevoir la puissance phénoménale d’internet et des réseaux sociaux sur la vie politique. Cela se constate actuellement avec la dynamique organique des Gilets jaunes, qui n’est pas prête de s’éteindre. Pour une large partie de la population, les réseaux sociaux (Facebook typiquement) sont devenus une source privilégiée d’information et d’identité. Ces réseaux sont dans leur conception même communautaristes, séparatistes et identitaires. Les algorithmes sophistiqués qui les dirigent sont structurés en ce sens. Ils nous incitent à nous regrouper par affinités, donnant naissance à de nouveaux types d’ethnies virtuelles pas forcément religieuses mais qui peuvent facilement se radicaliser pour exiger toujours plus de droits et de privilèges. Les réseaux sociaux parviennent à remplacer les corps intermédiaires traditionnels en perte de vitesse et alimentent la fragmentation de la société en favorisant des sécessions de nature tribale. Pour reprendre l’expression de Fabrice Epelboin, chercheur à Science Po, observateur avisé de ce phénomène inédit, ils s’avèrent aussi efficaces que des fusils AK47 pour fomenter une révolution…

     La population utilisatrice se retrouve donc éclatée par des séparations multiples, sans projet commun ni citoyenneté assumée. Il est à craindre que ce processus aille en s’accentuant.

     La laïcité est directement concernée par ce processus, dans la mesure ou elle vise à surplomber toutes les formes d’appartenances particulières en mettant au premier plan la citoyenneté et le bien commun qui rassemblent et unifient le corps social. Ultime rempart contre les assignations identitaires et les revendications de droits d’exception, elle se trouve là devant un champ inusité de difficultés à penser et à résoudre. Il faut dés lors souhaiter que la mise en musique d’une laïcité 2.0 constitue la prochaine étape de la modernisation de notre appareil législatif.

     

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