• A propos d'athéisme

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    Michel Onfray,  écrivain prolixe, vient de publier un épais volume (528 pages) intitulé Sagesse, savoir vivre au pied d’un volcan. La question qui traverse ce livre est à la fois simple et très complexe : Comment vivre debout ?  L’auteur se place sous le patronage de la philosophie romaine (les grecs seraient trop spéculatifs selon lui) dans sa version athée. Traumatisé par son éducation chez les sœurs et les  bons pères selon son propre aveu, Onfray a découvert l’athéisme chez Lucrèce, théoricien du matérialisme antique et plus généralement auprès de l’école stoïcienne.

    Ce qui vaut au lecteur quelques pages antichrétiennes au vitriol pas toujours bien informées, comme souvent chez Onfray, on se souvient du très approximatif Traité d’Athéologie. Il oublie en effet – ou feint d’oublier- que les Pères de l’Eglise, de Clément de Rome à Clément d’Alexandrie, se sont profondément inspirés des stoïciens en qui ils ont vu des alliés bien plus que des adversaires.

    Mais puisqu’il est question d’athéisme, apportons  une modeste contribution.

    La Bible pose pour sa part le problème de manière très concrète. L’athéisme (si le mot n’existe pas encore, il s’agit bien de cela) n’est jamais présenté comme une doctrine abstraite mais toujours lié à une manière de vivre. Ce qui compte d’abord est ce que nos croyances font de nous, puisque après tout l’athéisme est une croyance comme une autre.

    La première forme à laquelle se confrontent les auteurs bibliques est ce que j’appelle l’athéisme du malheur. Tel est le cas de celui qui, à la suite d’un traumatisme, d’une épreuve ou d’un malheur, perd  sa foi et proclame qu’il n’y a pas de Dieu. C’est l’argument bien connu : Si Dieu existe, pourquoi m’a-t-il laissé tomber ? 

    Expérience somme toute banale. Qui peut affirmer catégoriquement qu’il croit en Dieu de façon continue chaque jour de sa vie, sans varier ni ne fléchir à aucun moment ? Confronté à une prière non exaucée ou une injustice criante, qui ne s’est pas demandé si sa foi était une illusion ?

    Les écrivains bibliques se montrent très sévères, trop sans doute, à l’égard de cet athée-là. Ils lui reprochent un manque de courage et un défaut de consistance spirituelle. Ils redoutent surtout qu’une telle attitude, forcément démobilisatrice, se répande autour de lui et favorise l’abandon général au désespoir et au jeu du hasard.

    Cependant, au delà des reproches, cette forme d’athéisme n’est pas sans issue ni même sans utilité. Celui ou celle qui, à la suite d’un drame personnel ou collectif, proclame qu’il n’y a pas de Dieu exprime un point de vue qui doit être replacé dans le devenir global de sa vie intérieure. Pour le dire à la manière de Hegel, c’est le moment négatif de la foi par lequel il faut passer  afin de déboucher sur une autre conception de Dieu, plus mûre, plus adulte. Un moment d’athéisme peut s’avérer indispensable pour  épurer la foi des fantasmes et des scories arbitraires dont elle est remplie. Admettre par exemple qu’il est des miracles que Dieu ne fait pas est une étape nécessaire dans la construction de la foi.

    Le Nouveau Testament situe l'acmé de ce moment négatif avec les paroles de la croix prononcées par le Christ : Père, pourquoi m’as-tu abandonné ? C’est pourquoi lorsque je rencontre un athée, je lui demande toujours de quel Dieu il est athée. Il est arrivé que nous tombions d’accord… Comme le disait Karl Rahner, Dieu merci 95% de ce que les gens appellent Dieu n’existe pas !

    La seconde forme d’athéisme  relevée par la Bible m’apparaît beaucoup plus redoutable. Elle est dépeinte par Jésus dans la fameuse parabole du riche insensé (Luc 12, 16-21). Voilà un homme qui amasse des biens de façon compulsive. Il engrange et accumule toujours plus, prétextant qu’un jour il pourra se reposer tranquillement sur sa fortune. On comprend qu'il n'en fera rien, c'est un compulsif. Jésus le traite d’insensé parce que cette nuit même il va mourir. Au bilan il aura raté son rendez-vous avec la vie. Son avidité inextinguible lui aura fait manquer l’essentiel, à savoir sa rencontre avec Dieu et avec lui-même.

    Cet athéisme-là, je le qualifie de pratique. Il ne consiste pas à nier Dieu consciemment. Il consiste à vivre comme si la question de Dieu n’avait ni importance ni intérêt.  Comme si Dieu était un lointain cousin de Patagonie dont on se souviendrait éventuellement une fois par année. Dieu n’est pas nié par les mots mais par la manière d’être. Le personnage de la parabole se repose sur ses seules richesses et son seul sens des affaires. Dans la pratique c’est un sans Dieu, un indifférent. Pour le dire crûment, il s’en fiche.

    L’athéisme pratique n’est même pas incompatible avec une appartenance religieuse formelle. C’est juste que l’interrogation « Combien puis-je encore gagner ? » l’emporte sur « Quel est le sens de tout ça ? ». Seulement une fois mort, il sera trop tard.

    Impossible d’ignorer ce défi redoutable qui s’impose à nous aujourd’hui comme jamais. Le philosophe Martin Heidegger nous a fortement alerté sur le fait que nous étions entrés dans une époque ou l’homme, affairé par l’exploitation de tout ce qui lui tombe sous la main, mobilisé par l’éphémère  et la consommation frénétique, est transformé en animal de labeur. Une époque de détresse qui peut être qualifiée de véritablement nihiliste ou le mot d’ordre dominant est « toujours plus ».  La conséquence la plus  évidente est ce que Heidegger nomme la dévastation du monde, voyez la crise écologique qui ne cesse de s’aggraver.

    J’en conclus provisoirement que la première forme d’athéisme pointée dans la Bible  (Pourquoi m’as-tu abandonné ?)  doit être considérée comme un moment de la vie de la foi, pourvu bien entendu qu’il finisse par être dépassé. Seul celui qui a ressenti en son âme et sa chair la morsure de l'absence de Dieu et son oppressant silence peut valablement parler de sa présence.

    Mais l’athéisme pratique du riche insensé est une prison dont même le texte biblique ignore comment on sort. Ce personnage incarne ce qui est devenu aujourd'hui une crise de civilisation. Peut-il être saisi par une remise en cause fondamentale de lui-même ? La parabole ne le dit pas mais il faut le lui souhaiter.

    A titre personnel, je ne suis pas très optimiste sur son cas…

     

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  • Eglises genevoises et laïcité, le oui de la raison

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    Les trois Eglises historiques de Genève (protestante, catholique romaine et catholique chrétienne) se sont prononcées dans un communiqué commun sur la prochaine votation relative à  la loi pour la laïcité de l’Etat. Pour une fois, nul ne se plaindra de ce que les Eglises interviennent dans le débat politique car la laïcité les concerne au premier chef. Leur silence, plutôt, aurait été un mauvais signal.  

    Dans leur prise de position, très attendue, les trois Eglises ont su résister (pour une fois aussi !) à la tentation du conformisme idéologique et du politiquement correct auxquels elles ont trop souvent habitué le public. Elles appellent clairement à voter oui à la loi et  l'on doit s’en féliciter sans réserve.

    Certes le lecteur attentif devinera sans peine que l’accouchement n’a pas dû être très facile. Le texte ne manque pas de contorsions typiquement cléricales.

    Après avoir salué l’ouverture d’esprit du législateur sur les points précis de l’accompagnement spirituel (les aumôneries art. 8), de l’enseignement du fait religieux à l’école (art. 11) et de la perception de la contribution volontaire (art. 5), il en vient à la question, devenue véritablement radioactive, des signes religieux ostensibles. En effet c’est l’un des points qui a motivé l’action des référendaires contre la loi.

    «  En plénière, le détail des débats montre clairement que, réduite à une seule lecture socio-politique, la disposition des signes extérieurs a été votée de manière ciblée contre la communauté musulmane, alors que d’autres situations sont concernées ou concernables, et que ces procédés parlementaires ne favorisent en rien la paix religieuse. De ce point de vue, en regard des auditions effectuées, nous regrettons que l’intérêt de la Commission des droits humains n’ait pas été mieux assumé auprès des communautés musulmanes, pour leur laisser l’opportunité d’une meilleure présentation, information et positionnement. »

    Ce paragraphe est pour le moins ambigu. On fait mine de regretter que la communauté musulmane ait été plus particulièrement ciblée dans les travaux préparatoires en omettant de préciser que le débat autour des signes religieux dans les domaines qui sont de la compétence de l’Etat a été rouvert précisément à cause de la présence de plus en plus marquée de l’Islam dans notre pays, inséparable sur ce plan du contexte européen global. S’il reste vrai que d’autres communautés peuvent être concernées par cette disposition, c’est tout de même là un fait massif. Préconiser l’opportunité d’une meilleure présentation, information et positionnement auprès des musulmans ne signifie tout simplement rien.

     Article 6 : « Même s’il est pris appui sur l’usage administratif actuel, plutôt libéral mais souvent inquiet, nous demeurerons particulièrement attentifs à la manière dont sera appliqué l’art. 6 sur le possible usage du domaine public pour des activités cultuelles. » Si l’usage administratif s’est révélé jusqu’ici libéral, pourquoi en irait-il autrement désormais ? La loi ne fait que réaffirmer ici des principes de bon sens. A moins que les Eglises, pure hypothèse de ma part, aient pensé aux prières de rues, par ailleurs inexistantes à Genève ?

     Le reste est à l’avenant mais l’essentiel  n'est pas là. Il est réconfortant de constater que les chrétiens, dans leur immense majorité, ont intégré depuis longtemps le principe de laïcité et qu’ils ne sont pas prêts de l’abandonner, en dépit des sirènes multiculturalistes et différentialistes qui pullulent en ce moment. Il ne s'agit pas d'une acceptation résignée de la laïcité mais de sa compréhension en profondeur. Lorsque la première épître de Pierre  recommande de se soumettre à toute autorité établie parmi les hommes, soit au roi comme souverain soit au gouverneur comme envoyé du roi, elle pose en filigrane la dignité éminente de la loi civile et du monde profane qu'un chrétien ne doit jamais perdre de vue. En sens inverse, la loi civile ne proclame jamais l'indignité de la sphère religieuse. Les initiateurs historiques de la laïcité en avaient pleinement  conscience. La loi sur laquelle le peuple genevois va être appelé à se prononcer n'est absolument pas une machine de guerre anti-religieuse, bien au contraire. Elle est un outil visant à maintenir la paix confessionnelle et l'harmonie dans un paysage spirituel de plus en plus diversifié. Elle n'est pas une loi du passé mais une loi d'avenir. Elle n'est pas l'adversaire des Eglises et communautés religieuses mais leur meilleur allié. Que ces dernières le reconnaissent et invitent la population à y souscrire est plus qu'une bonne nouvelle.C'est la garantie  que la liberté de conscience  justement comprise  a encore de beaux jours devant elle...

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