• De quoi Houellebecq est-il le nom ?

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    Telle est la question en suspens une fois lu le dernier roman de Michel Houellebecq, Sérotonine, en tête des ventes de librairies. Je me garderai d’en faire une critique purement littéraire, ce n’est pas de mon ressort. J’ignore si Houellebecq est un nouveau Céline. De toute manière je n’aime guère Céline, pour des  motifs sans rapport avec son style. Je dirai simplement que l'écriture de Houellebecq est déconcertante et désordonnée pour un récit qui, à certains moments, part dans tous les sens. Comprenez qu’il m'a fallu de la ténacité pour aller jusqu'à la fin, et encore en m’y reprenant à plusieurs fois! C’est peu dire que cette lecture ne fut pas une agréable promenade… Mais, plus habitué à l’essai et aux livres d’idées, j’admets volontiers toucher là une de mes limites.

    Toujours est-il que ce roman est la description, froidement clinique, de la dépression de l’auteur, comme le laisse entendre le titre. La sérotonine est une hormone, souvent appelée « hormone du bonheur », qui exerce une influence sur notre humeur. Elle est utilisée dans le traitement de la dépression. En tout cas, l’auteur devait en manquer beaucoup tant son récit est  glauque, noir et sans espoir. Pas une once d’humour, le ton est terriblement pesant et entraîne par le fond tout ce qu’il touche. L’amour et les passions sont réduits en cendres, les nombreuses pages «érotiques» sont traitées de manière à susciter la nausée du lecteur. Au final il ne reste rien, même pas un  soupçon d’héroïsme face à l’absurde, «il n’y plus rien» chantait Léo Ferré. Nous sommes en présence d’une littérature délibérément et complaisamment nihiliste, à déconseiller aux âmes sensibles.

    La question pendante est celle de son succès. Comment se fait-il qu’un message si peu bienfaisant, aussi dévastateur d’un point de vue psychologique, rencontre un tel écho ? Si l’on admet l’hypothèse selon laquelle un auteur est l’expression de son époque, alors il faut avancer que Michel Houellebecq est le chantre d’une société dépressive et sans projet. Dans ce chant lugubre, beaucoup se reconnaissent et cela devrait constituer un signal d’alarme pour ceux qui conduisent la politique de la France.

    Au premier abord cela n'a rien à voir, mais je rapproche le climat de ce roman du mouvement des Gilets Jaunes, l’un des plus longs et des plus atypiques mouvements sociaux qui ait agité le pays ces dernières décennies. Partis de revendications légitimes liées au pouvoir d’achat début novembre, les Gilets Jaunes semblent désormais se nourrir surtout de colère et d’énervement (la France en colère et la France énervée sont des expressions qui reviennent sans arrêt sur les réseaux sociaux) sans qu’une issue raisonnable ne se profile pour l’instant. En dépit des efforts, de la répression et disons-le des basses manœuvres du gouvernement pour tenter de l’endiguer, le mouvement persiste et se poursuit. Comme une plaie qui ne parvient pas à cicatriser. A l’évidence, il est très dangereux que se prolonge cet état de tension dont il est de plus en plus difficile de saisir les buts. La stratégie du pourrissement dans ce cas particulier est à hauts risques. Rien n’est plus menaçant qu’une colère sans perspective,  parce qu’elle  se trouve alors sans exorcisme. Des scénarios de basculement dans l’hyper-violence (à laquelle pourrait s’agréger, avec un peu de malchance, celle des banlieues) ne sont hélas pas à exclure.

    Bref de Houellebecq aux Gilets Jaunes, l’ambiance chez notre grand voisin est plus que morose. Il faudrait au contraire à la France d’aujourd’hui une source d’inspiration positive ainsi que de vraies raisons d’espérer.

    Qui saura les lui donner ?

     

     

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  • Quand le disciple est prêt, le maître paraît (adage zen)

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    Avec le décès du pasteur Henry Babel, Genève perd une grande voix, même si celle-ci s’était tue depuis quelques années déjà. En cette circonstance triste, j’aimerais rendre hommage à celui qui fut sans doute  l’un des meilleurs orateurs protestants de sa génération par l’évocation de deux souvenirs personnels.

    Après avoir accompli mon cursus normal en théologie, j’ai eu le privilège d’achever ma formation de pasteur à ses côtés. Le dimanche matin, avant de monter dans la chaire de Saint-Pierre ou l’attendait une assemblée nombreuse et attentive, il avait pour habitude d’effectuer une grande promenade à pied dans sa chère cité de Genève encore endormie. Cette promenade n’avait rien de récréatif, c’était plutôt l’étape finale d’une maturation intellectuelle indispensable précédant la prise de parole publique. A plusieurs reprises, je l’ai accompagné. Nous marchions en silence au bord du fleuve jusqu’à la pointe de la Jonction, l’un des endroits qu’il préférait. Là les eaux troubles de l’Arve entrent en conflit avec les eaux claires du Rhône et c’était pour lui une métaphore de la vocation qui l’habitait, celle de l’urgence de prêcher. Prêcher c’est faire reculer l’obscur dans les âmes, apporter de la lumière et communiquer de la vie ainsi qu’il le disait. Prêcher est un combat qui se livre dans la dimension spirituelle des choses entre le trouble et le clair. Henry était un combattant très pugnace et efficace qui  se préparait comme un lutteur (il avait pratiqué la boxe dans ses jeunes années). Nous ne prononcions pas un mot mais je devinais que dans son esprit le développement se construisait à mesure que nous cheminions. Les arguments, les images, les formules destinées à frapper les imaginations, les entrées en matière, les conclusions, l’intensité variables des périodes, tout cela se synthétisait et se mettait en musique dans le silence studieux qui prépare la parole. Ces moments dont j’ai été le témoin privilégié étaient des moments de parole intérieure ou il se prêchait à lui-même avant de prêcher aux autres.

    Puis nous remontions vers Saint-Pierre. Il avait coutume d’arriver in extremis, alors même que les grandes orgues faisaient résonner l’entrée. Il remontait lentement les rangées de bancs emplis de fidèles, disparaissait dans la sacristie pour enfiler sa robe puis gravissait l’étroit escalier qui mène à la chaire, l’une des plus belles du monde estimait-il. La musique se taisait et sa voix s’élevait…

    Bien des années plus tard, alors que j’occupais cette même chaire, Henry Babel, passé depuis longtemps à la retraite mais ne pouvant se passer de parole publique, présidait le  samedi des services très suivis à l’Auditoire de Calvin. Un jour de printemps ensoleillé, descendant les escaliers du Bourg-de-Four, je le rencontre assis devant la librairie Jullien l’air abattu, un voile de tristesse sur le visage. Je m’enquiers de sa santé et il me répond : C’est fini pour moi, je n’ai plus la force de continuer, l’âge m’a rattrapé… Puis il s’enferme dans un mutisme qui m’a serré le coeur. A cet instant précis, j’ignore pourquoi, j’ai pensé au roman que Malraux a consacré à De Gaulle, Les chênes qu’on abat. Peut-être parce qu’il vient toujours un moment ou les choses se terminent et ce moment appartient à la tragédie de la condition humaine. Il disait adieu à ce qui avait fait sa vie, la voix, « Je suis une voix » s’écrie Jean Baptiste dans son désert. Son adieu était empreint d’une indéfinissable nostalgie. Pas facile d’être forcé de se contenter désormais d’avoir été. Pas simple de s’en aller en paix, dans la satisfaction du devoir accompli.

    Lorsque disparaît dans l’invisible une vie consacrée à un bien qui ne s’arrête pas à soi, il importe de se souvenir et de remercier pour ce qui a été donné et reçu. « Souvenez-vous des guides qui vous annoncé la parole de Dieu » lit-on dans l’épître aux Hébreux. Dans l’espérance que nous nous retrouverons un jour sur ce versant mystérieux de la vie qu’on appelle la mort, nous ne l’oublierons pas.

    En attendant, Henry Babel prêche aux anges, qui se pressent pour l’écouter. Ils ont bien de la chance, les anges.

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  • Virus mutant

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    L’antisémitisme ressemble à s’y méprendre à un virus mutant. Alors que d’aucuns le disaient disparu de la scène européenne après les atrocités de la Shoah, il n’était qu’assoupi, en attente de nouvelles formes pour rebondir. Il en va de cette haine très spécifique comme de l’hydre de Lerne : bien que tranchée, sa tête finit toujours par repousser. L’agression dont Alain Finkielkraut vient d’être la victime en marge d’une manifestation des Gilets Jaunes (que le philosophe a pris soin de dissocier de l'ensemble du mouvement) est hélas exemplaire de la mutation en cours et du lourd climat qui s’installe dans nos pays.

    Il existe bien sûr un vieux fond d’antisémitisme « traditionnel », relié à Drumont, Maurras et consorts, mais somme toute résiduel et jusqu’ici sous contrôle. Cette mouvance idéologique s’est une fois pour toute déshonorée devant l’Histoire. Son réservoir d’arguments pseudo-théologiques s’est asséché, avec le puissant examen de conscience accompli par les Eglises chrétiennes depuis soixante ans. Le philosophe et avocat Gerhart Riegner, qui fut secrétaire général du Congrès Juif Mondial, estimait que c’est du côté des chrétiens que les progrès les plus significatifs ont été accomplis dans l’éradication des préjugés antisémites et l’enseignement du respect. Il a écrit à ce sujet un beau livre, Il ne faut jamais désespérer…

    C’est toutefois sur ce résidu que sont venus se greffer d’autres éléments qui ont ressuscité le monstre, l’antisionisme d’une part et l’islamisme d’autre part.

    Rappelons que le sionisme, initié par Théodore Herzl, avait pour objectif la renaissance d’un Etat pour le peuple juif sur ses terres historiques, ce qui se réalisa en 1948. Rien de très original au fond que cette aspiration patriotique, toute entière déjà exprimée dans le psaume 137, « Si je t’oublie Jérusalem… ». Cette renaissance entraina un conflit territorial toujours ouvert avec la population locale palestinienne. Il est raisonnable de penser qu’en sept décennies ce conflit aurait pu être réglé à la satisfaction des deux parties si de nombreux Etats, pas seulement arabes et de loin, ne s’en étaient mêlés pour l’envenimer tant et plus en l’enrôlant dans des agendas politiques sans rapport avec le sujet. De ce bouillon de culture soigneusement entretenu est né l’antisionisme que nous connaissons, bien différent de la critique politique d’un gouvernement donné, qui elle est normale et acceptable. Il ne s’agit rien de moins, pour les antisionistes, que de délégitimer l’existence même de l’Etat d’Israël, c’est à dire de refuser aux juifs le droit à posséder leur terre.   A partir de ce point, cela devient de l’antisémitisme. Il est d’ailleurs remarquable que le sionisme, qui est stricto sensu un patriotisme localisé et pas autre chose, soit systématiquement transformé par ses adversaires en un complot mondial visant à dominer la planète. A l’évidence ce pur délire est un recyclage du Protocole des Sages de Sion, faux bien connu forgé par la police tsariste. Un antisémitisme dissimulé derrière le glorieux drapeau du droit des peuples, tel est l’antisionisme, à ne pas confondre avec la contestation de la ligne politique d’un gouvernement, encore une fois légitime en démocratie.

    L’autre facteur décisif de la mutation provient du suprématisme islamiste qui se répand chez nous à la faveur du brassage des populations caractéristique de la mondialisation. Chacun se souvient du procès retentissant intenté par le CCIF à Georges Bensoussan pour avoir simplement relayé les propos d’un sociologue algérien à propos des préjugés ancrés dans sa propre culture. Il existe une ligne dure de l’islam qui ne reconnaît pas le droit à l’altérité aux juifs et aux chrétiens pour ne parler que d’eux. Ce qu’a récemment illustré la triste affaire de la chrétienne Asia Abibi au Pakistan. Nul doute qu’il y ait là, pour les intellectuels et les théologiens musulmans, un champ prioritaire de réflexion, de réinterprétation et d’aggiornamento…

    J’ignore si l’antisémitisme pourra être effacé définitivement un jour, le virus ne cessant de muter. Ce n’est pas une raison pour le tolérer. Comme disait Guillaume d’Orange, point n’est besoin d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer.

    PS : Ce sujet étant hautement sensible, seuls les commentaires courtois et raisonnables seront retenus, merci d'avance.

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