• Fin du mois, fin du monde...

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    Ce slogan des Gilets Jaunes traduit assez bien un pessimisme largement partagé aujourd’hui. Désastre écologique, collapse climatique, tsunami financier, menaces terroristes, chômage de masse, submersion migratoire, crise de la vie en commun,  effondrement civilisationnel, pas un jour, que dis-je pas une heure ne se passe sans que les chaînes d’infos en continu ne se fassent l’écho d’une mauvaise nouvelle supplémentaire, vérifiée ou non d’ailleurs. Il est train de se produire à l’échelle planétaire ce que Jacques Ellul  considérait comme un péril majeur, à savoir l’apparition d’un homme subjugué par la violence et la peur (1), un homme à qui il ne reste comme perspective d’avenir que le  consentement au pire.

    Pourtant cet homme postmoderne aurait les moyens d’éviter ces catastrophes  annoncées à condition de se dégager de l’emprise mentale qu’exercent sur lui la violence et la peur,  accédant ainsi  à une autre manière de voir la réalité.

    C’est le moment ou jamais de considérer ce que la sagesse philosophique et spirituelle (au sens large)  nous dit depuis longtemps à propos de cette autre manière de voir.

    Commençons avec Nietzsche qui écrit quelque part que les grands évènements arrivent toujours sur des pattes de colombe. On ne cesse de faire des prévisions, des « futuribles » et d’échafauder des scénarios. Cependant à peu près rien de ce que les analystes ont imaginé depuis 1945  ne s’est produit.  Tout dans l’Histoire (le meilleur et le pire)  a toujours joué sur des accidents que personne n’avait vu venir, que certains ont appelé rétrospectivement des « cygnes noirs ». Par définition l’avenir que nous croyons prévisible se révèle en fin de compte surprenant et inattendu. 

    Le même Nietzsche était  sans illusion sur l’humain, trop humain, « rien ne se fait jamais que malgré ». Le plus banal est l’action opportuniste à court terme et la paresse intellectuelle qui se transforment en panique lorsque les difficultés surgissent. Or la panique peut  laisser la place à l’ingéniosité et le sentiment d’urgence inciter à trouver des solutions.  Manière de dire que nous n’agissons vraiment que lorsque la réalité nous y oblige. Seule la contrainte est efficace et c’est le point ou nous en sommes. Les Chinois ont à ce sujet une jolie métaphore, ils parlent d’apprendre à naviguer par vents contraires.

    Un autre philosophe, Martin Heidegger, a eu une formule magnifique pour désigner l’homme, « un être de projet et de bondissement ».  Si j’entends bien, il s’agit de dépasser ce trop humain qui nous cloue sur place et qui désespérait Nietzsche  pour miser sur le dynamisme et la créativité qui caractérisent  également notre espèce mais qui sont trop souvent en sommeil. Oui, nous avons les moyens de rebondir pour  faire face à l’immensité des problèmes, ne fût-ce que par les sciences et les technologies. On ne s’en sortira pas par moins de science mais par plus de science, en priorité pour résoudre les dysfonctionnements écologiques et sanitaires. De ce point de vue les discours « antiscience » qui ont le vent en poupe  sont  irresponsables  voire carrément suicidaires.

     Sous les effets conjugués de la mondialisation des échanges  et du brassage ethnique, il semble que nos sociétés ont de plus en plus de peine à conserver leur cohérence et leur identité. Nous assistons à une régression de l’humanité de l’état-nation vers les tribus, avec les antagonismes, les exclusions et l’affaiblissement démocratique qui l’accompagnent. Ce n’est pas une fatalité cependant. La mondialisation elle-même pourrait être pensée et infléchie comme un mouvement général en direction de la civilisation humaine universelle qu’avait entrevue Teilhard de Chardin.  Chaque culture particulière devrait s’attacher à puiser dans son originalité propre pour apporter sa pierre à l’édifice commun. Non pour finir par se diluer et se perdre dans le grand magma indifférencié du marché mondial mais pour susciter une inspiration réciproque qui nous propulse au delà du simple « vivre ensemble », expression cache-sexe des apartheids en cours… La revendication identitaire n’a de sens qu’à la condition de se mettre au service des échanges entre les génies des peuples. Sinon elle reste stérile et sans intérêt. L’identité nous sert à sortir par le haut, Internet pourrait aisément s'en faire le vecteur idéal. 

    Enfin, et cela s’adresse surtout aux Occidentaux, il devient impératif surmonter le nihilisme que Heidegger, encore lui, a diagnostiqué. Et comment cela ? En accomplissant une révolution spirituelle. Notre vie ne se résume pas à  l’économie et à la consommation compulsive d’objets dont nous n’avons, pour la plupart, aucun besoin. Notre vie s’organise autour du point d’éternité qui se tient au cœur de chacun d’entre nous. Et cela va bien au delà de telle ou telle foi particulière. Ce n’est pas exclusif d’une approche agnostique. Lorsque dans l’Evangile Jésus affirme que « l’homme ne vivra pas de pain seulement », il prononce une parole  bien plus large que la seule foi chrétienne. L’homme vit aussi d’esprit, de symboles, d’ouverture à ce qui le dépasse absolument. L’expérience la plus immédiate qu’il puisse en faire est celle de l’amour et de l'art.  Revenir à ces fondamentaux trop négligés par les temps qui courent est la condition pour redéfinir l’humanisme. Car c’est d’un humanisme repensé en profondeur que nous avons besoin pour affronter les défis qui nous attendent.

     

    (1) La foi au prix du doute, par Jacques Ellul , 1980

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  • Les inconvénients d'une idole

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    Le dernier émoi planétaire en date qui agite les réseaux sociaux a été provoqué par la diffusion du documentaire de Dan Reed intitulé Leaving Neverland. Ce film enquête sur la face sombre de la défunte star mondiale Michael Jackson. Il présente celui qui de se donnait volontiers pour un Peter Pan des temps modernes comme un redoutable prédateur, paranoïaque et pédophile. L’onde de choc s’est immédiatement propagée à divers pays. Aux Etats Unis et au Canada plusieurs stations de radios ont pris la décision de déprogrammer la musique de Michael Jackson. Les radios de Nouvelle Zélande ont suivi en bannissant ses titres. En France, une chaîne de télévision a annoncé la diffusion prochaine du documentaire. Déjà paraît-il plusieurs dizaines de personnes ont envoyé un signalement « préventif » au CSA, sans avoir vu le film… En Suisse cela ne saurait tarder, n’en doutons pas. Quant aux sociétés qui exploitent l’œuvre musicale et les produits dérivés, elles ont des états d’âme et envisagent des mesures.

    Mon intention n’est pas d’ajouter une couche à l’indignation générale. A contre-courant il faut souligner qu’un documentaire, aussi bien réalisé et étayé soit-il, ne constitue pas une enquête judiciaire, seulement un témoignage à charge qui doit encore être vérifié. Outre que le principal intéressé n’est plus là pour se défendre, les formidables intérêts financiers liés à cette affaire invitent à la plus grande prudence. 

    Ce qui m’intéresse est la profonde déception ressentie par les innombrables admirateurs du chanteur. Ils font là l’expérience, difficile mais somme toute banale, de la chute de l’idole qu’ils ont choisi d’aduler. Comment un même homme peut-il créer des choses sublimes (les connaisseurs jugent que la musique de Michael Jackson est, en son genre, de qualité supérieure) et profiter de sa notoriété pour assouvir des pulsions criminelles ? Comment un même individu peut-il s’avérer une sorte de génie et un vilain bonhomme infréquentable ?

     Dans les années soixante, Johnny chantait « Certains m’appellent l’idole des jeunes ». Le bien nommé star system a connu depuis un développement foudroyant avec la prolifération des médias de masse. Il offre aux foules des vedettes, dont la production n’est pas toujours aussi probante que celle de Jackson, que l’on peut admirer, vénérer, auxquelles chacun peut s’identifier.

    Ne sous-estimons pas la valeur de l’admiration qui joue un rôle important dans la construction de la personnalité. Sans admiration, pas d’apprentissage ni de transmission véritable. Mais que se passe-t-il quand l’objet de l’admiration s’avère être défaillant ? Il se passe ce que les psychanalystes nomment une blessure narcissique. Si l’idole que nous vénérons présente des ombres et des failles, ces ombres et ces failles rejaillissent sur nous. Elles nous touchent et nous avons l’impression qu’elles nous salissent. Nous nous sentons atteints par la salissure de l’idole désormais déchue. D’ou un sentiment naturel de colère et de dégoût.

     Mais en fait il ne s’agit de rien d’autre que d’un retour brutal au réel de l’être humain, lequel est essentiellement soumis à la faiblesse et aux pulsions qui le traversent. Il faut être très naïf pour croire qu’un génie est obligatoirement un géant de l’éthique. Cela est certes requis par l’opinion publique, qui demande par exemple à des footballeurs millionnaires de se comporter en modèles héroïques pour la jeunesse. Une telle attente est compréhensible mais elle ne peut qu’être déçue. Un proverbe dit que plus un homme est grand, plus son ombre est longue…

    Il se pourrait d’ailleurs que l'expérience du fétichisme brisé soit la conclusion normale du processus. En se détruisant elle-même, l'image appelle à devenir adulte, comprenez apprendre à vivre avec des contradictions insolubles. D’un côté il est très probable que Michael Jackson fut un prédateur paranoïaque dans sa vie privée. D'un autre côté, sa musique lui survit par ses vertus propres. C’est désagréable mais vivre, n’est-ce pas naviguer souvent avec des désagréments ? Cela se nomme  aussi la lucidité.

     Tout ceci fait irrésistiblement penser à la deuxième parole du Décalogue, « Tu ne te feras pas d’image ». Ne t’incline pas devant une personne ou un objet censé incarner l’absolu, car plus dure sera la chute. Sans que nul ne puisse décider si la faute incombe à l’objet ou aux projections de celui qui s'incline devant.

    Je me demande parfois si notre société sans Dieu ne serait pas retournée à ses vieilles amours idolâtres, quitte à en payer périodiquement le prix.

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