La Bible, un livre violent ?

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Les attentats djihadistes qui se succèdent en Europe et ailleurs à un rythme soutenu soulèvent une question obsédante. Quel lien ce djihadisme violent entretient-il avec l’Islam en général et le Coran en particulier ? Cette question nourrit des débats enflammés. Ce n’est pas à nous mais aux théologiens de l’Islam à répondre. En revanche les rebonds de ce débat nous atteignent. Nous avons tous entendu un jour ou l’autre ce contre-argument : la Bible aussi est un livre violent.

Il faut admettre qu’il y a du vrai dans cette affirmation.  Cela commence avec le meurtre d’Abel par Caïn. Se poursuit avec l’épuration du peuple d’Israël par Moïse en représailles à l’affaire du veau d’or. Se continue avec la prise de la ville d’Aï par Josué, sa mise à sac et l’extermination de ses habitants. Culmine avec la geste sanglante d’Elie qui fait mettre à mort 400 prêtres de Baal.
Si nous sommes chrétiens, ne nous croyons pas quittes sous prétexte qu’il s’agit là de pages tirées de l’Ancien Testament. Le Christ ne fut pas aussi doux et débonnaire que le rêve la piété populaire. Il conclut la parabole des mines par l’égorgement sans appel des serviteurs improductifs. Certes c’est une allégorie mais elle fait froid dans le dos… Ici il s’emporte contre les marchands du Temple, là il  se laisse aller à des  diatribes qui, de nos jours, l’auraient trainé devant les tribunaux. Son ministère public se termine par la pire des violences, sa mort sur une croix.

Cerise sur le gâteau si je puis dire, le livre des Actes rapporte la liquidation  effarante par les apôtres de deux membres de la communauté primitive de Jerusalem. Leur crime consistait à avoir gardé pour eux une partie de leurs biens au lieu de tout verser au bénéfice de la communauté comme c’était la règle. Ananias et Saphira, c’étaient leurs noms, eurent le tort fatal de ne pas être des communistes convaincus avant la lettre…
Que faire de ces passages, choisis parmi d’autres ? Comment devons-nous les interpréter ? 
Soyons honnêtes: il est arrivé au long du cours de l’histoire chrétienne qu’on les invoque pour justifier des passages à l’acte. Le cas le plus emblématique est celui des guerres de religions en France au XVIème siècle. On voit se mettre en place – de part et d’autre, catholique et huguenot- un théâtre de la cruauté qui n’hésite pas à argumenter à partir de la Bible.
C’est un contemporain, Sébastien Castellion, qui le dénonce avant Montaigne. Dés 1562, début des guerres en France, il perçoit le problème avec sa perspicacité coutumière. Peut-on justifier par des passages bibliques les exactions de la guerre? Est-ce l’expression de la volonté de Dieu ? Pour lui c’est un déficit de lecture et d’interprétation qui est en cause. Il faut apprendre à interpréter correctement. Si nous négligeons cet apprentissage essentiel, nous serions alors semblables dit-il à des " enfants jouant avec une arme chargée"…

L’intention des rédacteurs de la Bible n’était certainement pas d’exalter la créature humaine. Si les auteurs de l’Ancien Testament et des Evangiles avaient cherché à donner du peuple juif et des premiers chrétiens une image avantageuse, exempte de défaut, ils auraient certainement procédé comme les historiographes officiels de tous les régimes. Ils auraient soigneusement effacé de leurs récits toute trace de comportement désobligeant à leur encontre. Ils auraient arrangé les biographies. Ils auraient fait un recueil de morceaux choisis. Rien que de belles âmes. Ils auraient inventé un être humain qui n’existe pas. 
Or nous lisons exactement l’inverse, avec une insistance et une répétition qui ne doivent rien au hasard. Tous les grands personnages bibliques ont leur zone d’ombre. Les Patriarches, Moïse, Josué, Elie, David, les disciples et les apôtres, et Jésus-lui-même. Oui Jésus, à propos duquel Matthieu rapporte la célèbre parole sur l’amour des ennemis mais également, quelques chapitres plus loin, la terrible liste des malédictions prononcées par lui contre ses propres ennemis… 

Pourquoi un tel souci de ne pas embellir les choses ? Un souci de vérité, tout simplement. Pour les rédacteurs des Ecritures, il faut impérativement que le lecteur se souvienne à tout moment de l’extraordinaire violence dont l’humanité (donc lui-même en tant que représentant de cette humanité) est capable. Nul ne fait exception, même pas Jésus, qui incarne l’humanité jusque dans la mort. 
Les écrits bibliques sont semblables à un miroir répète très justement Calvin. Ils nous renvoient l’image de ce que nous sommes. Ils nous parlent de la manière dont nous nous comportons. Ils pointent les pulsions destructrices qui peuvent s’emparer de nous. On a souligné avec raison que la violence dans la Bible est descriptive, elle est de l’ordre du constat. Ce constat est déplaisant et l’image renvoyée est laide mais la vérité peut être  à la fois déplaisante et laide. On ne saurait évacuer cette vérité sans tomber dans le mensonge et le faux semblant.

C’est une chose très remarquable que la première mention du terme technique de "péché" dans  le récit biblique ne se trouve pas ou on l'attendrait, dans l’histoire du jardin d’Eden, mais dans celle de Caïn et Abel. Au moment précis ou Caïn médite de trucider son frère, une voix intérieure le met en garde : Attention le péché te guette, à toi de le dominer!  
Il découle de cet avertissement à Caïn deux remarques.
La première est programmatique: les pages violentes de la Bible doivent être comprises comme autant d’illustrations du péché qui s’attache à la vérité de l’être humain. 
La seconde est une injonction faite à l’homme: Domine cela, domine  le désir de mort qui monte en toi ! C’est une sorte de confrontation initiale. La Bible décrit la violence humaine mais refuse de la normaliser, de l’annexer ou de l’enrôler. Elle n’est pas prescriptive, elle n’encourage pas la violence pour la plus grande gloire de Dieu. Au contraire. Si la violence est une donnée immédiate de notre existence, obligation nous est faite d’y résister, de la réguler et de nous en départir. Au cœur du Décalogue se tient le commandement : Tu ne tueras point, mieux traduit par : Tu ne seras pas meurtrier. 

C’est donc le rôle de la loi de venir contrecarrer le chaos des pulsions humaines. A ce titre la loi, y compris civile, est indispensable. La civilisation est basée sur la répression et la régulation de la violence en sorte que la sécurité de tout le monde soit assurée. La sécurité n'est elle pas le minimum que l’on puisse demander pour vivre en société? 
En même temps ce minimum est un maximum. Car si la loi contrarie et réprime la violence humaine, elle ne sait pas la changer ou la transformer, elle ne la fait pas disparaître. La loi n’est donc pas le remède absolu.

C’est pourquoi le verbe utilisé dans l’avertissement à Caïn est  la racine hébraïque MCHL qui signifie règner, dominer. L’homme doit apprendre à dominer sa propre violence, à règner sur elle. C’est différent de la nier ( elle n’existe pas) ou de l’éradiquer (elle n’existe plus). Elle existe et j’essaie d'en prendre le contrôle. Le texte biblique recommande qu’on prenne le contrôle des énergies négatives qui nous traversent pour en faire autre chose que du chaos. Un peu à l’image d’une rivière qu’on détourne. L’eau reste de l’eau, l’important est la direction générale. 

Mais comment un homme peut-il faire cela ? Peut-il seulement renoncer à la violence qui l’habite ? La réponse est oui. Nous avons dans le Nouveau Testament un exemple grandeur nature avec le personnage de l’apôtre Paul. Nous sommes passablement renseigné sur lui par ses propres écrits et par ceux de son biographe Luc, l’auteur des Actes. Paul, a-t-on pu dire, c’est l’homme en deux (1). 
Il apparaît d’abord sous les traits d’un inquisiteur fanatique du nom de Saül. Pendant des années, il se livre à une chasse aux chrétiens impitoyable. Les Actes insistent sur sa criminalité « il respirait la menace et le crime contre les disciples du Seigneur». Avant de devenir l’apôtre que l’on sait, Paul est d’abord un bourreau enfermé dans la nuit de sa propre violence assassine. Certes il le fait « légalement » puisqu’il vient demander au Grand Prêtre une lettre de mission pour épurer la synagogue de Damas. Mais cette justification officielle ne fait que témoigner du côté obscur d’une religion instituée. 
Et puis sur le chemin de Damas, tout se renverse. Il traverse une crise spirituelle profonde qui le fait renoncer à sa violence et embrasser la cause que jusque-là il combattait. Il devient un créateur d’Eglise et en vérité on a de la peine à suivre ce qu’il a réalisé et accompli en si peu d’années ! Pourtant ce n’est pas un autre homme. C’est le même homme mais orienté différemment. Il est parvenu à dominer sa pulsion de mort pour la mettre au service de la vie. C’est la même énergie mais elle a changé de signe, elle est passé du moins au plus. 
Paul y insiste, c’est la foi qui a rendu son changement possible. Sa trajectoire personnelle montre que Dieu nous aide dans le renoncement à la destructivité qui nous habite. Avec l’aide de Dieu, cette destructivité peut être déviée et orientée autrement.

L’issue pourtant n’est pas  uniquement spirituelle. Tout le monde n'a pas le privilège de bénéficier de visions transcendantes. Et les exemples de croyants violents foisonnent. Donc l'issue est  tout autant morale. Il est requis de la part de chacun du courage et de la volonté pour se dresser contre soi-même. Se faire violence pour ne pas agresser autrui.  Il n'existe pas d'autre voie  vers la civilisation.  
A cette condition seulement nous pourrons espérer vivre en paix avec tout le monde. Tel est l’idéal chrétien formulé par Paul lui-même. Un idéal pacifique. Pacifique mais non pacifiste. « S’il est possible, autant que cela dépende de vous, vivez en paix avec tout le monde » (Romains 12 :18).
Car il peut arriver que la paix ne dépende pas de nous, parce que c’est l’ennemi qui nous désigne et nous choisit.  
Que faire alors ? 
Ceci est une autre histoire. 

(1) Selon le petit-grand livre de Jean Michel Hirt  "Paul, l’apôtre qui respirait le crime"  Actes Sud 2014.

Lien permanent 11 commentaires

Commentaires

  • La différence est que les Juifs ne suivent pas la bible à la lettre, quant aux religieux qui en sont imprégnés, ils n’ont jamais assassiné en son nom!

  • Comment qualifierez-vous alors le massacre du Tombeau des Patriarches en 1994 à Hébron, lorsque Baruch Goldstein, un colon israélien membre du parti messianiste Kach et Kahane Chai, a tué 29 palestiniens durant leur prière? un acte de miséricorde?

  • PSYCHANALYSE ET RELIGION. L'INTELLIGENCE ET DIEU Broché
    de SAUTY ROGER (Auteur)
    Lecture stimulante, bien qu'en partie daté (1962)

  • Et Notre Dame de Paris qui brûle quelques jours avant ............Pâques!! Osera t on nous dire la vérité sur cet incendie???

  • Patoucha@ "quant aux religieux qui en sont imprégnés, ils n’ont jamais assassiné en son nom!"
    C'est un peu vite dit.
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Baruch_Goldstein

    Vincent Schmid@ "Que faire alors ? Ceci est une autre histoire. "
    Votre billet ressemble un peu aux contes de fées qui se terminent invariablement par "ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants". Alors que c'est précisément là que débute l'aventure principale...

  • Décidément Géo! Pro- Israël contre les mahométans en Europe, mais toujours anti...... pour faire sa UNE avec un cas unique d’un Juif qui a vengé l’assassinat de celui qu’il considérait comme son second père, (Wikipedia) , et de nous rappeler le mot « Goy» - dont j’ignorais l’existence.... - faisant abstraction de « Roumi »..... très courant pour désigner les Chrétiens et tous les Européens par les mahométans.

  • Comme le rappelait Schopenhauer, "à vrai dire, l'intolérance n'est indispensable qu'au monothéisme. Un Dieu unique est par nature jaloux qui ne tolère pas l'existence d'un autre Dieu (...).
    L'histoire de chacun des 3 monothéismes est parsemée de persécution et d'intolérance et si on trouve moins d'exemple de répression chez les Juifs c'est tout simplement qu'ils n'ont pas souvent exercé le pouvoir excepté au temps des Macchabées, au IIe siècle av. J.-C., quand Hyrcan de Judée a conquis Edom.
    La question centrale n'est pas de savoir si la Bible est oui ou non un livre violent. Le véritable problème c'est que certains hommes ont fait de la religion une idéologie (aussi bien les fondamentalistes wahhabites que les évangéliques américains ou les messianiques Juifs) et les tenants de ces idéologies sont aujourd'hui au pouvoir en Iran, aux Etats-Unis et ailleurs. C'est sous couvert d'identités ethniques que les 3 monothéismes s'affrontent aujourd'hui. Nous sommes très loin de la philosophie de Maitre Eckhart ou de celle de Lao Tseu.

  • La bible parle d'une histoire violente mais n'incite pas à la violence, sauf pour qui y cherche prétexte à violence.
    -La bible exprime l'objectif de respect de l'autre et de respect de la vie.
    -Elle institue les tribunaux afin d'éviter que les gens ne se fassent justice par eux-mêmes.
    -Elle introduit le principe de proportionnalité (le œil pour œil, dent pour dent, si mal compris)
    -Elle protège l'esclave et l'étranger
    -Elle donne des règles de protection de l'animal, etc.
    Quand aux juifs messianiques que vous citez (si c'est bien d'eux qu'il s'agit, ce n'est pas clair) ; c'est un courant chrétien.

  • Merci archi-bald pour votre réponse. Je ne pouvais mieux répondre, sinon que je n’ai pas parlé des crimes envers les Juifs au nom de l’église catholique !?

  • Quand à Baruch Goldstein, il a commis l'abominable assassinat de masse qu'on connaît.

    Il faut toutefois considérer que non seulement ces cas sont extrêmement rares malgré les centaines, voire milliers d'israéliens assassinés ces dernières années, mais ils sont fermement condamnés par les autorités israéliennes qui n'ont pas hésité à détruire tout ce que les sympathisants de cet assassin ont construit (notamment une sorte de mausolée en sa mémoire). De l'autre côté, l'autorité palestinienne encourage à travers ses médias, ses financement, son système éducatif et son système de justice l'assassinat d'israéliens non combattants.

  • Apparemment vous mettez plus de forme dans vos commentaires que moi archi-bald

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