De la mort volontaire

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La très douloureuse et très délicate affaire Vincent Lambert, qui n’en finit pas de rebondir, a relancé chez nos voisins français le débat sur la fin de vie volontaire. Classiquement la foi chrétienne est réputée opposée, par principe et par dogme, à ce geste fatal : Tu ne tueras point.

Pourtant le Musée International de la Réforme expose une lettre que Jean Calvin écrivit à la famille d’un jeune homme qui s’était suicidé. Surprise, dans cette lettre aucune condamnation du malheureux, aucun reproche, au contraire beaucoup d’empathie et de mots de consolation. En une époque ou, en Europe, le suicidé était considéré comme un réprouvé et exclu d’office de la sollicitude de l’Eglise, l’attitude du Réformateur était résolument nouvelle.

A titre d’hypothèse, je me suis demandé quels arguments bibliques et théologiques pourraient (d’un point de vue protestant s’entend) être invoqués en faveur de la fin de vie volontaire, étant posé que ces arguments n’ont qu’une valeur expérimentale et sont naturellement réfutables.

Je rappelle pour commencer qu’en Suisse exercent légalement depuis 2005 des associations comme Exit qui offrent un accompagnement permettant à des malades incurables d’abréger eux-mêmes leurs souffrances. Cette pratique a donné lieu il y a quelques années à un film documentaire remarquable de finesse, Le Choix de Jean. Elle est toutefois très encadrée. La personne aspirant à mettre fin à ses jours doit être mentalement responsable, affirmer une volonté répétée de mourir et accomplir elle-même l’acte. Sa souffrance doit être manifeste et reconnue, l’ordonnance des produits doit être rédigée par un médecin. Tel est l'usage actuel.

Cette question de la mort volontaire est une réalité que les Écritures bibliques n’éludent pas. Saül, Élie, Job, Paul, toutes ces figures nous sont montrées comme saisies à un moment ou à un autre par l’envie d’en finir avec la vie. Certaines comme Saül, Samson ou Judas franchissent le pas. D’autres expriment un désir passager. Il s’agit donc d’un état limite du comportement humain qui est constaté sans être jugé. À chaque fois, il apparaît dans un registre bien déterminé de l’expérience humaine.

Il  serait donc possible d’appréhender la mort volontaire comme un ultime acte de liberté. La liberté dernière d’un homme face à l’inéluctable, c’est de le choisir plutôt que de le subir. Il vaut la peine de rappeler la manière dont les Evangiles, et particulièrement le quatrième, celui de Jean, présentent l’attitude de Jésus en face de la croix. Alors qu’il aurait pu facilement échapper à ses adversaires (en se cachant ou en fuyant au loin, car les complicités n’auraient pas manqué pour l'aider), il va souverainement au-devant d’eux. Il choisit d’être un acteur de sa mort. « Personne ne m’enlève la vie, mais je la donne de ma propre volonté» (Jn 10,18). Il ratifie par sa mort volontaire sa parole publique. 

En cela il s’apparente à bien des philosophes du monde antique qui admettaient l’idée de marcher au devant de la mort. Comme le Christ, Socrate estimait qu’il est des causes plus hautes et plus importantes que la seule conservation de la vie individuelle. Ainsi les chrétiens suivent un Maître qui a donné sa vie de façon volontaire, « non ma volonté mais la tienne » (Luc 22,42). S’il ne leur nullement demandé de l’imiter, cela leur est-il interdit par principe et dans tous les cas ?

Ensuite une autre approche de la souffrance induite par la destruction physique est possible. À contre-courant de bien des clichés doloristes qui circulent encore en dépit des progrès de la médecine, il faut redire avec force que la souffrance n’est pas une valeur en soi. Elle ne sauve pas, elle ne purifie pas, elle n’élève pas. La souffrance est de l’ordre de la tragédie et non de l’expiation ou de la rédemption. Elle est la contrepartie exorbitante de la vie sensible, cette dernière étant forcément ambivalente. Vouloir l’éviter ou l’abréger lorsqu’il n’y a aucun espoir de guérison est une attitude qui se justifie.

La mort volontaire n’est pas non plus dénuée d’intention dirigée vers les autres. Le malade incurable qui accomplit sur lui le geste fatal refuse d’infliger à ceux qu’il aime et à ses proches le spectacle de sa propre destruction par la maladie. Il veut leur épargner le fardeau d’une dépendance de plus en plus oppressante. C’est une manière pour lui d’éviter que les autres en viennent à souhaiter secrètement sa mort à partir du moment où la situation devient intenable. Nous serions alors en présence d’une forme de don de soi au meilleur sens de l’expression « il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime » (Jn 15,13). 

La mort volontaire enfin n’entame pas la dimension spirituelle de l’être humain. Il se pourrait que le Psaume 139 fasse allusion à cet état limite qu’est le désir de mort :  « Si je dis que les ténèbres me couvrent, même les ténèbres ne sont pas obscures pour toi. » C’est fort intéressant puisqu’est sous entendue par ces mots la volonté de l’homme d’échapper à Dieu par la mort. Et voilà que le psalmiste affirme que même cet état limite ne parvient pas à nous couper du lien spirituel nous reliant à Dieu. L’acte le plus radical qu’un être humain puisse effectuer sur lui-même, et quelles qu’en soient les raisons, ne saurait décourager l’amour de Dieu envers nous. Ce que confirme l’épître aux Romains : « Ni la mort ni la vie ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu… » (Rm 8,38).

On m’objectera avec raison qu’aucun de ces considérants ne s’applique à la situation de Vincent Lambert. Personne en effet ne sait ce que dernier ressent. Il est incapable de discernement et dans l’impossibilité d’exprimer quoique que ce soit. Il n’a laissé aucune directive à ce sujet. Ce qu’on appelle les soins se limitent dans son cas à pas grand chose, hydratation et alimentation. Dés lors on est placé face au redoutable dilemme de l’euthanasie qui me semble assez différent. Et là, il faut avoir l’humillité d’admettre qu’on ne saura jamais comment agir de façon juste...

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