Contrition

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Sa Sainteté le Dalaï Lama vient de présenter ses excuses pour des propos jugés sexistes. Alors qu’une journaliste de la BBC lui demandait si une femme pourrait lui succéder un jour, il s’est déclaré ouvert à cette possibilité à condition, a-t-il ajouté, "qu’elle soit plus attirante que moi!". Horreur, malheur, que n’avait pas dit là le chef spirituel des Tibétains en exil ? Aussitôt les réseaux sociaux, de Twitter à Facebook, se sont mis à bruisser de colère, en particulier du côté de ce que la planète numérique compte d’enchevêtrement d’associations féministes de toute obédience et de tout profil. A tel point que le service de communication de Tenzin Gyatso a jugé bon d’opérer un rétropédalage prudent. Il faut espérer que la journaliste se soit remise de l'énormité de l'offense.

Ce genre de bouffonnerie est en train de devenir un marqueur de notre époque, que n’aurait pas renié Orwell. Outre le fait que le Dalaï Lama cumule deux tares rédhibitoires sur trois (il est un mâle, hétérosexuel selon toute probabilité, de plus de cinquante ans…), il se trouve qu’il est doté d’un solide sens de l’humour et qu’il peut se montrer taquin à l’occasion. L’auteur de ces lignes, qui a eu le privilège de le rencontrer personnellement, peut en témoigner. Malheureusement notre époque semble avoir perdu sans retour le goût du rire. Elle est plutôt habitée par cet esprit de sérieux que fustigeait jadis… Simone de Beauvoir elle-même. Il s’est donc excusé, ce que pour ma part je regrette. Car dans cette affaire la balourdise n’est pas de son côté.

Mais il y a le paysage pesant qu’elle révèle. Désormais avant de faire une déclaration publique, aussi modeste soit-elle, il faut tenir prête une déclaration d’excuse. Parle et repens-toi ! Exprime-toi et dés qu’un sourcil, féministe ou pas, se fronce, roule-toi dans la poussière de la repentance. Mea culpa, mea maxima culpa, ce que tu vas dire est peut-être un forfait abominable, alors tiens-toi prêt à demander pardon tous azimuts. Ce que tu considères comme une peccadille est pour d’autres un péché gravissime. Tu es potentiellement coupable de les avoir agressé. Nous voilà prévenus. Reconnaissons que le sinistre précédent de Charlie Hebdo  confère une certaine gravité à tout cela.

Par certains côtés, nous assistons à la victoire posthume de Mao Tsé Tung : étendre l’autocritique publique à la terre entière. Il est un fait que le maillage judiciaire visant à criminaliser la parole se resserre toujours plus, y compris de la part de démocraties jusqu’ici considérées comme libérales (voyez par exemple ce que le parti de porteurs d’encens de M. Macron est en train de concocter en matière de liberté d’expression sur le web et dans la presse). L’autocritique devient un sésame de la survie dans un univers médiatique ou la délation et la chasse aux sorcières peuvent vous prendre à partie sans qu’on s’y attende.

L’empire du politiquement correct (1) ne cesse de croître et produit ses propres anticorps. Parmi les principaux, l’insincérité généralisée. En effet qui peut croire, ne fût-ce qu’une seule seconde, à l'authenticité d'excuses obtenues sous la vindicte des réseaux sociaux ?

J’ai la conviction que  vers Daramsala (2), on doit bien se moquer de ces Occidentaux si facilement effarouchables. Ils ne comprennent plus la plaisanterie ? Ils veulent des excuses ? Qu’on leur en donne, puisque c’est leur nouvelle conception de la civilité. Mais bien sûr, on continue de n’en pas moins penser.

Tel est le paradoxe. Les efforts visant à rendre vertueuse l’expression publique n'aboutissent qu'au règne du mensonge et de la tartufferie.

Un jour il sera dit que notre génération s’est montrée ridicule. A ce propos , certain-e-s seraient bien avisé-e-s de relire et méditer Les Précieuses Ridicules d’un dénommé Molière qui, le pauvre, ne passerait plus rampe des censeurs s’il vivait parmi nous aujourd’hui...

 

(1)Titre d’un essai roboratif de Matthieu Bock-Côté

(2)Résidence d’exil du Dalaï Lama en Inde du Nord

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Commentaires

  • On comprend parfaitement la pensée du. Dalaî lama.

    Les féministes deviennent lassantes, certes, mais les Orientaux n'ont pas forcément le sens de l'humour.

    Une initiatrice indienne au yoga expliquait que l'Esprit Saint parle par un inspiré comme si l'inspiré était un micro.

    A ce moment le bruit de la respiration de cette initiatrice dans le micro fait entendre un son nasillard:

    le Saint-Esprit ainsi audible!

    Fou rire d'une personne présente inhabituellement assise devant non loin de l'initiatrice

    qui lui lance alors un regard plus que noir…

    De quoi penser, cette initiatrice se présentant "comme le Christ devant vous" qu'au ciel les anges ne rigolent pas forcément tous les jours.

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