Le déclin de la raison

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Les annonces apocalyptiques relatives à la fin du monde sont une constante religieuse et psychologique de l’histoire occidentale. Une étude publiée le 30 mai dernier par une officine australienne, le National Centre for Climate Restoration, affirme que les systèmes humains et planétaires atteindront un point de non retour vers 2050 avec la perspective d’un effondrement irréversible de la civilisation humaine. Une illustration parmi cent du catastrophisme climatique qui s’empare des esprits, récemment enfièvrés par une canicule précoce. Une nouvelle « discipline » est née, la collapsologie, dont le sujet est précisément cet effondrement. Lors de la présentation de son livre à la télévision, « L’Humanité en Péril », l’écrivaine et militante Fred Vargas s’est faite la porte-parole glaçante de ce courant inquiétant.

De leur côté les collapsologues du Mouvement pour l’Extinction Volontaire de l’Humanité (VHEMT) envisagent une stérilisation généralisée de manière à ce que l’humanité disparaisse et laisse la place à la Nature (on se demande bien pourquoi, d’ailleurs…)

Il n’est pas question de nier que les données scientifiques relatives au changement climatique en cours soient préoccupantes et qu’il faille prévoir de s’adapter sans plus attendre. Mais il est clair aussi que l’écologisme apocalyptique, qui par exemple sanctifie (au sens strict) une jeune handicapée manipulée par sa famille, Greta Thunberg, est absolument contre-productif et nous mène droit dans le mur.

Pour mettre la chose en perspective, il est intéressant de rappeler que ce schéma apocalyptique est traditionnel en Occident. Il prend sa source dans les Ecritures juives (le livre de Daniel et le second Esaïe) et dans les Ecritures chrétiennes (Apocalypse de Jean). En effet le Nouveau Testament a été écrit dans une ambiance de fin du monde que tous attendaient à l’époque, à commencer par Jésus lui-même.

La plus ancienne attestation se trouve dans une épître, la première aux Thessaloniciens. L’apôtre Paul s’y montre convaincu que « nous les vivants serons tous enlevés au ciel » dans les plus brefs délais. Dans un écrit nettement plus tardif, l’épitre aux Hébreux, nous lisons au contraire que l’auteur anonyme se désole des défections croissantes parmi les chrétiens: « N’abandonnez pas nos cultes et nos assemblées… » La raison de cette désertion est l’ajournement progressif de la fin du monde.

Pour autant cette croyance n’a pas disparu. Le Credo, cette très ancienne confession de foi, l’a intégrée en affirmant que le Christ devait revenir pour juger les vivants et les morts. La foi chrétienne fait donc une place à la fin du monde – et certaines mouvances comme les Adventistes sont très sensibles à ce thème. Avant eux en 353 un évêque, Hilaire de Poitier, proclamait l’imminence de la fin pour 365…

Le Moyen Age a connu de nombreuses vagues de ce genre. Tanchelm et Eudes de l’Etoile, la Croisade des Pauvres, les Sauveurs des derniers jours, le faux Baudoin et le Maître de Hongrie, les prophéties de Joachim de Fiore, les mouvements de masse des Flagellants en Italie et Allemagne, les Frères du Libre Esprit ou Amaury de Bohème.

La Renaissance n’a pas été en reste avec les Taborites, Thomas Münzer ou les Anabaptistes de Münster et le règne messianique de Jean de Leyde que Luther écrasa avec l’aide des princes allemands. Le dix-neuvième siècle a donné les puissants « revivals » d’Amérique du Nord dont les germes ont poussé jusqu’à nous.

Et d’une certaine manière, avec les précautions d’usage, les grandes idéologies qui ont dominé le XXème siècle, communisme et nazisme, sont héritières de ce courant. Un historien contemporain s’est amusé à compter les annonces de la fin du monde depuis la rédaction de l’Apocalypse de Jean et donne le chiffre de 183.

A cela il faudrait ajouter les sectes tueuses (Temple Solaire, Jim Jones, David Koresh etc...) sans oublier les spéculations autour du calendrier Maya (le collapse devait avoir lieu fin 2012, vous en souvenez-vous ?), de la planète sumérienne Niribus (qui a réellement inquiété la bourse à un certain moment), de l’inversion des pôles de la terre, du bug informatique de l’an 2000 ou de toute autre rumeur colportée par Internet et les réseaux sociaux.

La ferveur apocalyptique est clairement de nature religieuse. Insérée dans un cadre systématique tel que le Credo, elle reste contenue et alimente une tension féconde. Mais si elle vient à d’affranchir de ce cadre, elle peut s’avérer dévastatrice. Le pire advient lorsque cette ferveur s’empare de l’esprit scientifique. L’effondriste Aurélien Barrau me semble emblématique de ce mélange des genres. Cet astrophysicien français (qui n’est pas climatologue) nous voit tous , dans un proche avenir, griller sous l'effet de la chaleur (encore une réminiscence laïcisée de l'enfer...). Il devrait pourtant être le premier à se souvenir que science et religion sont des domaines distincts de la pensée humaine et que les confondre, c’est prendre le risque d’un sérieux brouillage. Galilée n’avait pas si mal vu les choses, qui aimait à dire que la Bible n’enseigne pas comment va le ciel mais comment on y va…

Finalement avec l’écologisme apocalyptique, c’est du surgissement exponentiel de l’irrationalité qu’il s’agit, dans un monde caractérisé par le retrait des religions classiques qui savaient, elles, comment gérer cela. Nous sommes entrés dans le siècle du déclin de la raison et ce n’est pas une bonne nouvelle. De fait nous sommes en train de nous laisser désarmer intellectuellement et moralement face aux défis qui nous attendent.

Il faudrait commencer par en finir avec le mythe de la Nature-mère bienveillante et providentielle déifiée en Gaïa…

Se souvient-on par exemple que de 1347 à 1352 a sévi en Europe une peste noire qui a emporté entre 30 et 50 % de la population de l’époque ? Que ce sont des famines dues à de mauvaises récoltes qui ont préludé à la Révolution française ? Que la terrible canicule qui a sévi de juillet à septembre 1911 en France a fait plus de 40.000 morts ? Que la grippe espagnole a fait 50 millions de victimes en 1918-1919 alors que la première guerre mondiale en avait fait 18 millions au total ? Rien ne garantit que de telles hécatombes ne se reproduiront pas,  y compris  à une échelle bien plus importante. Mais quand bien même la moitié de l'humanité disparaitrait, ce ne serait pas encore la fin du monde. La Nature est une marâtre que de tout temps l’humanité s’est efforcée de dompter. Avec le changement climatique, c’est encore et toujours de cela dont il est question.

Il n’est rien de plus urgent que de reprendre nos esprits.La raison doit l'emporter. Nous sommes pressés, alors prenons notre temps…

Lien permanent 4 commentaires

Commentaires

  • Oui, très bien. Brillant, comme d'habitude. Mais...
    Si du temps de ceux qui ont écrit l'Apocalypse, il n'y avait pas de raisons objectives de s'inquiéter pour le futur de l'Humanité - la planète va très bien, merci pour elle -, il n'en est plus tout-à-fait de même aujourd'hui. La courbe de croissance démographique de nous bipèdes est un faux plat jusqu'au Néolithique et sa révolution agricole, le début du capitalisme, et depuis là, cette courbe est quasi verticale. Un milliard d'humains en 1800, deux milliards en 1930, trois milliards en 1960, sept milliards en 2010 et bientôt dix milliards.
    Les accidents d'avion ne se produisent pas à cause d'une seule panne, mais lorsque survient une deuxième par-dessus la première. Seuls les très bons pilotes peuvent sauver la situation.
    Les sociétés humaines sont encore plus difficiles à gérer que des tankers, pour lesquels il faut prévoir 20 km à l'avance. A mon avis, on a déjà perdu une bonne partie du contrôle. Prendre des mesures de guerre comme la Suisse entre 1939 et 1945 serait impossible aujourd'hui et il n'existe aucune autorité qui pourrait imposer quoi que ce soit à une population hétéroclite qui n'a que très peu de valeurs communes. La démographie s'effondre dans les pays avancés, elle explose en Afrique. La moitié des Africains ont moins de vingt ans et n'en font qu'à leur tête. Et ce qu'ils veulent, c'est émigrer, principalement ici chez nous. Avec le soutien de tous les Aquarius et autres inconscients... Vers 2050, il y aura en Europe plus d'Africains que d'Européens en Europe.
    Cette énorme confusion sociale de gens qui ne pourront se comprendre vous fera sûrement penser à la Tour de Babel, puisque vous aimez les références bibliques...
    Dans ces circonstances, un enchaînement d'événements catastrophiques déclencheront sans aucun doute la bonne vieille trilogie "guerres, famines, épidémies", probablement dans une spirale qui pourrait bien ne pas s'arrêter à la moitié de l'humanité.
    L'Empire romain a collapsé. Lorsque les Romains se sont aperçus que les légions censées les défendre étaient constituées des mêmes ethnies que ceux qui les attaquaient...
    Cela a commencé comme ici maintenant...
    Alors effectivement, le catastrophisme naïf des réchauffistes est ridicule, mais il y a aussi des raisons objectives de s'inquiéter. La surpopulation...

  • Merci pour cette mise au point.
    Elle me semble parfaitement d'actualité, nécessaire, saine et rassurante.

  • Une petite voisine… dans son jardin nourrissait deux ou trois lapins.
    Pourquoi ces petites bêtes semblaient-elles affolées en avalant?Les animaux ont-ils une forme de "langage" propre?
    Tant de lapins passent dans les cages...

    Puis un jour, il manqua un lapin.
    Ma petite voisine, lorsqu'elle appris qu'il ne fallait pas le chercher vu ce qu'elle avait mangé la veille, fut traumatisée.

    Nous faisons semblant d'être bons… que devient ce bon berger, pas question de religion, maintenant, en parlant par image, lorsque la bête voit briller le couteau et comprend à sa façon qui était, qui est le "loup"!?

    Fermes usines, élevages intensifs.
    Souffrance animale.

    Les horreurs guerrières de "décision" et de main d'homme.

    Les uns qui meurent de faim, les autres qui ne savent plus quoi faire de leurs fortunes…

    Y a-t-il, nous concernant, un problème génétique provoquant nos cruautés, nos férocités, nos trahisons?

    Quelle mesure rechercher en vue d'un revirement fondamental?

    Une fois la mesure trouvée pour une intervention de cet ordre n'y verrait-on pas une nouvelle forme de "baptême"... les êtres humains devenant pour de vrai des enfants de l'amour étant par le fait des amours d'enfants!?

  • Je suis d’accord avec vous sur le fait que la démographie est aujourd’hui la menace numéro un...

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