Un manuel d'autodéfense intellectuelle

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Avec L’Empire du politiquement correct (1), Matthieu Bock-Coté ne nous offre pas seulement un essai incisif et brillant mais un véritable manuel d’autodéfense intellectuelle. Car prévient-il « les temps tranquilles sont derrière nous. Nous sommes contemporains de la fin de la démocratie apaisée » (p 201).

En ces temps difficiles, le progressisme, ultime avatar du messianisme de gauche, est à la manœuvre dans la plupart des sociétés occidentales. Son objectif ultime, Bock-Côté le définit par « la liquidation des peuples historiques et concrets pour embrasser tôt ou tard la figure de l’humanité réconciliée à la manière d’un démos diversitaire mondialisé» (p143). Le progressisme n’est autre chose qu’une gigantesque entreprise de déconstruction à l’échelle d’une civilisation – la nôtre- visant à purger l’être humain (particulièrement occidental) de son existence historique particulière.

Au cœur du système médiatique, rouage essentiel de la déconstruction, se tient le dispositif du politiquement correct , lequel n’est pas sans faire penser au Miniver – le Ministère de la Vérité - du 1984 d’Orwell. Le politiquement correct ambitionne le contrôle absolu de la pensée en validant les mots pour l’exprimer. De sorte que « certaines zones de la réalité deviennent inaccessibles. Les mots pour la saisir ne sont plus disponibles ou sont décrétés radioactifs. Pire encore : on ne peut faire référence qu’à la manière d’un scandale moral. Certaines pensées deviennent informulables aussi » (p71).

On le constate dans des formules récurrentes telle que la dérive ou le dérapage. Etre accusé de dérapage ou de dérive dans le débat public revient à être accusé de délinquance de la pensée. Comme si, sous le règne de l’empire progressiste, le débat public était comparable à une route étroite, soigneusement balisée, truffée de radars idéologiques prêts à se déchaîner contre le dissident aussitôt verbalisé. La peine encourue par ce dernier est la perte de respectabilité politico-médiatique, sous-titre de l’essai, autant dire une forme de mort sociale.

« Il y a une démonologie propre au politiquement correct, note l’auteur (…) Pour en finir avec certains politiques ou intellectuels du domaine public et les marquer à jamais du sceau de l’infréquentabilité, on les associera à l’odeur du diable, en les décrétant sulfureux, ou encore on les dira nauséabonds, et naturellement la première chose à faire devant un individu aux odeurs pestilentielles, c’est de s’en tenir éloigné » (p 63). C’est d’autant plus facile que l’omniprésence des réseaux sociaux se prête magnifiquement à cette chasse aux hérétiques.

Il s’agit de créer un safe space généralisé, une notion qui nous vient de ce « bouillon de culture empoisonné » que sont devenus les campus universitaires américains. C’est à dire un espace public dans lequel les innombrables minorités émancipées de tout poil et de toute plume pourront donner libre cours à leur ressentiment inépuisable contre l’Occident blanc en général à l’abri d’éventuels contradicteurs. Il ne faut surtout pas offenser les « opprimés » d’hier qui constituent l’avant-garde du progressisme…

Ainsi donc on assiste à la volonté de supprimer le débat intellectuel véritable (forcément contradictoire), le droit à la mise en doute et l’esprit critique. Malheur au sceptique, au questionneur, au souverainiste, à celui qui est attaché à son pays, à sa culture, à son histoire, à son identité civilisationnelle ou sexuelle. Malheur à qui se montre méfiant face aux vertus tant vantées du multiculturalisme, de l’immigration massive, du communautarisme, de l’Islam, de la théorie du genre ou de ce que Bock-Côté nomme le « régime diversitaire ». Quiconque résistera, refusant de se soumettre à la doxa progressiste sera traité «comme un ennemi de l’intérieur contre lequel tout sera permis». Tels sont les « lépreux » du Président Macron dans son tristement fameux discours de Quimper…

Cela va si loin que le sentiment de nostalgie lui-même se trouve criminalisé. « Condamné à une existence parodique dans une civilisation ne sachant plus que courir derrière un progrès dont le sens lui échappe, l’homme sent que le monde d’hier, qui n’était pas sans malheur, n’était pas sans grandeur non plus. Il se laisse dés lors hanter par la nostalgie : cette tentation ne se pardonne pas. Il n’est pas permis de pleurer le monde ses parents » (p 204).

L’emprise du politiquement correct consiste à encadrer le moindre débat public en écartant d’emblée les sujets qui ne doivent pas être abordés (par exemple la question de l’immigration en France lors du Grand Débat inventé par le même Président Macron au plus fort de la crise des Gilets Jaunes). Certaines questions sont considérées comme tranchées une fois pour toutes avant même d’avoir été posées.

Ce n’est pas le moindre mérite de Matthieu Bock-Côté, dans cet ouvrage précis, argumenté et intelligent, d’alerter sur la nécessité de les poser vraiment, ces questions, avant qu’il ne soit trop tard… Il accomplit là une œuvre de salubrité publique. Car, comme l’a dit un philosophe, ce qui ne fait pas le moins du monde question est digne de question.

 

(1) L’Empire du politiquement correct, essai sur la respectabilité politico-médiatique, par Matthieu Bock-Côté, Ed. Du Cerf , 2019, 300p.

Lien permanent 8 commentaires

Commentaires

  • La séparation entre l'Etat et l'église a commencé à la fin du XVIIIe et la première loi a vu le jour en 1905.
    Heureusement, aujourd'hui, les blogs permettent à des personnalités de s'exprimer librement qu'ils soient journalistes, politiques ou ministres spirituels.
    Comme je le suggère dans mon dernier billet, les journalistes ne semblent pas avoir compris cet espace de liberté ou ils ne savent comment le faire coïncider avec leur déontologie.
    Les politiques sont pires, ils utilisent ces espaces comme des vitrines et trient tout ce qui ne leur convient pas.
    Vincent Schmid semble faire exception en venant ici nous exprimer ses sentiments, très honnêtement et en se foutant de cette vieille retenue. C'est un pasteur atypique qui préfigure peut-être la nouvelle mouvance spirituelle. Si le religieux n'est pas capable de se réinventer il fondra comme les glaciers.
    http://posttenebraslux.blog.tdg.ch/archive/2019/07/20/le-roi-est-mort-vive-le-roi-299835.html

  • Tout comme la colline de Sion-Vaudémont chère à Maurice Barrès, il est des lieux où souffle l'esprit.
    En prolongement à ce qui précède, voir aussi ceci: http://www.politique-autrement.org/IMG/pdf/LeDebat-LeGoff.pdf

  • Il est franchement curieux que Pierre Jenni, qui est le pape du mésusage des blogs en ouvrant le sien au pire du pire, en vienne à penser que les blogs, lus par quelques dizaines de personnes sur toute la Suisse romande, aient un avenir quelconque. Il fait partie de ceux qui ont créé leur déliquescence, en toute conscience.

  • Geo vous êtes trop pessimiste avec les blogs. On est parfois surpris de constater l'écho de certaines notes. Tout le monde ne commente pas, loin de là. Ce sont les mystères d'internet. Et puis il est agréable de disposer d'un carnet de route bien ordonné. C'est une petite discipline personnelle très utile. Quant au reproche de laisser paraître des commentaires "out of the sphere", j'ai moi-même fait quelques expériences cuisantes... C'est peut-être l'exercice le plus délicat....

  • "Geo vous êtes trop pessimiste avec les blogs."
    Le pessimisme de Géo est presque une marque de fabrique. Je n'ai pas souvenir de l'avoir lu sur un sujet où il manifeste de l'enthousiasme, du plaisir et de l'optimisme. Tout au plus un accord du bout de la langue mais ça reste l'exception.
    On ne pourra en tous cas pas l'accuser de ne pas animer le débat.

  • Merci à Vincent Schmid pour ce billet. J'ai acheté le livre de Bock-Côté.

    À propos de Géo, je dois dire que j'ai vu au moins deux commentaires de sa part, peut-être plus, où le plaisir était présent. L'enthousiasme, on le sent poindre quand il parle de son travail. Mais l'ours est en général bien là! Assez cash, il faut s'y faire, j'ai eu pas mal de difficultés mais j'apprécie les autres côtés que j'ai vus, quand il est en apesanteur, ou quand il livre quelques traces personnelles sensibles.

  • Comme vous avez raison! Malheureusement cela semble avoir commencé avec la dénonciation du "racisme". Et bien que le terme recouvre à peu près n'importe quoi maintenant, le racisme lui-même n'a probablement pas diminué du tout. Contrairement à la liberté d'expression.

  • Merci et bravo pour cet excellent billet.
    Merci aussi à Bock-Côté de formuler les choses de façon aussi claire et percutante.

    "Nauséabond" est devenu une sorte de joker passe-partout, le bouclier qui stoppe tout débat. Ca en devient ridicule. Il serait temps aussi qu'on arrête de brandir le racisme à tort et à travers, ce mot a perdu toute signification. Comme ces jeunes MNA qui débarquent en Suisse et qui revendiquent plein de choses - si on les leur refuse, on est raciste. Ras le bol.

    La presse devrait aussi faire son autocritique. Il y a les dérapages excessifs qui entraînent des démissions hâtives (de Rugy) mais aussi de véritables faits chocs qui passent totalement inaperçus, comme la fuite d'une enième princesse arabe
    http://www.leparisien.fr/international/la-princesse-haya-de-jordanie-denonce-un-mariage-force-avec-l-emir-de-dubai-30-07-2019-8126283.php
    L'info est disponible sur tdg.ch, mais il faut la chercher. Où sont nos dames en violet pour manifester sur la place des Nations en faveur de la dignité et de l'égalité des femmes, pour leurs droits et qu'on cesse de les considérer comme des pondeuses? La princesse Haya est la 6ème épouse de l'Emir, qui est par conséquent en infraction avec la charia même, qui ne tolère "que" 4 épouses.

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