• Vers une gouvernance mondiale ?

    Imprimer

    En ce 1er août 2019, méditons quelques instants un texte très ancien, le récit de la tour de Babel, qui se trouve au chapitre 11 du livre de la Genèse. Il est clair que ce récit doit être pris pour ce qu’il est, une parabole sur l’ordre politique de la cité humaine.

    Au premier abord, le lecteur est séduit par le tableau de ces gens groupés en une communauté mondiale unique. « Toute la terre avait une seule langue et les mêmes mots » précise le texte. Ils forment un seul peuple, réunis par un grandiose projet collectif et ils mettent toutes leurs forces pour le réaliser. Chacun semble trouver sa place dans cette machine soigneusement huilée qui tourne rond.

    La Tour de Babel représente de façon troublante cette gouvernance mondiale prônée par Jacques Attali (1) avec une constitution et une monnaie mondiales. C’est une bonne illustration de l’utopie des mondialistes.

    Mais d’emblée une nuance de taille apparaît. Le récit est conjugué au passé et non au futur. Les mondialistes projettent leur utopie dans un avenir plus ou moins lointain. C’est pour eux un objectif à atteindre. La Bible suggère au contraire qu’il s’agit d’une vision dépassée ou, à tout le moins, devant impérativement être dépassée.

    Pourquoi ?

    D’abord parce que l’établissement d’un tel ordre universel est envisagé comme un acte ne dépendant que de Dieu lui-même, auquel l’homme n’a pas à se substituer sous peine d’idolâtrie. S’il a lieu ce sera dans le monde à venir, c’est à dire dans un état des choses qui par définition n’est pas celui que nous connaissons ici et maintenant.

    Ensuite parce que le projet de la génération de Babel a une forte odeur de tyrannie. Voilà une société dans laquelle tout le monde pense la même chose et emploie les mêmes mots. Cette langue unique fait fortement songer à la propagande et au lavage de cerveau. Chacun est réduit à n’être qu’un rouage de l’immense machine et l’on peut facilement déduire que la liberté individuelle est sacrifiée sur l’autel de l’œuvre collective. L’homme devient une pièce interchangeable et remplaçable. L’expérience de Babel a tous les traits de l’aventure totalitaire qui commence en rêve et finit en cauchemar.

    C’est probablement sur ce péril endémique de l’Histoire – qui s’est déjà produit plusieurs fois – que l’Ecriture veut attirer notre attention.

    Dans le récit toujours, Dieu met un terme à l’expérience par la multiplicité des langues et la dispersion des peuples. A l’entreprise mondialiste de Babel, Dieu répond par la pluralité des civilisations et la création de patries distinctes. En gros on pourrait dire qu’il justifie la situation historique que nous connaissons encore aujourd’hui. En filigrane s’entend une approbation des différences entre les peuples et les nations. Dans ce monde ci, c’est le meilleur cadre dans lequel l’être humain puisse évoluer.

    Positivité donc de l’appartenance charnelle à un peuple, à sa trajectoire et sa culture. Dignité du sentiment d’affiliation à une communauté de destin. Légitimité de l’attachement charnel à un pays, que l’on appelait autrefois (mais c’est devenu un gros mot) le patriotisme, littéralement l’attachement au « pays des pères ». Nécessité de la gratitude historique car on en se crée pas soi-même, on prend sa place dans une lignée particulière qui plonge loin dans le passé.

    Dans la Bible chaque peuple (pas Israël seulement !) est béni dans son génie propre qui est appelé à se réaliser à travers une histoire, une culture, une destinée spécifique. Non pour alimenter un complexe de supériorité car de toute façon les dons de l’esprit sont suffisamment répartis pour que chacun puisse se suffire à lui-même.

    Le texte biblique implique cela, qui n’est pas très à la mode en notre époque de déconstruction généralisée.

    Parvenu à ce point, une question critique surgit, qu’il faut entendre : Est-ce là un plaidoyer en faveur du nationalisme dont on sait les dégâts qu’il est susceptible de causer ? La réponse est assez simple : tout dépend de l’usage que l’on fait de nos différences.

    Si nous faisons de nos différences des valeurs morales universelles alors nous serons rapidement tentés de les imposer aux autres d’une façon messianique. Le nationalisme est une variante de ce mauvais usage des différences mais pas le seul. Il se constate aussi dans ce qu’on appelle aujourd’hui la tyrannie de minorités, qui entendent soumettre la société dans son ensemble à leurs manières partiales et partielles de voir, au titre de réparation d’oppressions réelles ou supposées. Il se constate encore dans l’Union Européenne qui se veut fondée sur des valeurs exportables partout et qui pour cette raison se pense moralement supérieure aux autres entités politiques existant à travers le monde. Il y a là une ambiguïté dangereuse qui risque d’amener bien des déconvenues dans le futur. Comme le souligne encore Bock-Côté dans un ouvrage dont j’ai rendu compte (2) « à partir du moment ou la politique s’accroche à des absolus moraux, elle transforme les adversaires en ennemis et les ennemis en monstres » (p 195).

    Si nous considérons en revanche nos différences pour ce qu’elles sont, à savoir des particularités n’impliquant ni messianisme ni suprématisme mais simplement des différences qui nous définissent, c’est autre chose.

    Tel me paraît le génie particulier de la Suisse, celui de savoir faire un bon usage des différences. La Suisse est un pays très divers par ses langues, ses religions, ses cultures locales. Elle est en même temps un pays avec une identité forte et un sens remarquable de l’unité. Les Suisses cultivent l’art de tenir l’équilibre entre les différences et parfois les contraires dans un but de concorde civique. Ils ont le don de faire débattre ce qui est hétérogène dans le respect des expériences historiques de chacun et sans que personne ne soit effacé. Un détail de notre vie civique étonne toujours les observateurs étrangers : les perdants d’un référendum par exemple ne sont pas considérés comme des vaincus réduits au silence. Quoique minoritaires, il peut être tenu compte de leur avis dans l’application de la décision majoritaire…

    Il ne faut pas que cela change. Ce socle est encore solide même si d’aucuns voudraient le faire vaciller. Après tout les résultats sont là : un peuple en paix, prospère, dont les voisins n’ont rien à craindre et beaucoup plus ouvert sur le monde que les esprits chagrins ne voudraient le faire croire.

    Selon un classement international récent, la Suisse est la première au monde en matière d’innovation scientifique pour la neuvième année consécutive. Cela n’a peut être rien à voir avec ce qui précède. Ou peut-être que oui.

    Que Dieu bénisse la Suisse et un bon 1er août à tous !

     

    (1) Demain qui gouvernera le monde ? par Jacques Attali Fayard 2012

    (2) note supra «  Un manuel d’autodéfense intellectuelle »

    Lien permanent 5 commentaires
  • Un manuel d'autodéfense intellectuelle

    Imprimer

     

    Avec L’Empire du politiquement correct (1), Matthieu Bock-Coté ne nous offre pas seulement un essai incisif et brillant mais un véritable manuel d’autodéfense intellectuelle. Car prévient-il « les temps tranquilles sont derrière nous. Nous sommes contemporains de la fin de la démocratie apaisée » (p 201).

    En ces temps difficiles, le progressisme, ultime avatar du messianisme de gauche, est à la manœuvre dans la plupart des sociétés occidentales. Son objectif ultime, Bock-Côté le définit par « la liquidation des peuples historiques et concrets pour embrasser tôt ou tard la figure de l’humanité réconciliée à la manière d’un démos diversitaire mondialisé» (p143). Le progressisme n’est autre chose qu’une gigantesque entreprise de déconstruction à l’échelle d’une civilisation – la nôtre- visant à purger l’être humain (particulièrement occidental) de son existence historique particulière.

    Au cœur du système médiatique, rouage essentiel de la déconstruction, se tient le dispositif du politiquement correct , lequel n’est pas sans faire penser au Miniver – le Ministère de la Vérité - du 1984 d’Orwell. Le politiquement correct ambitionne le contrôle absolu de la pensée en validant les mots pour l’exprimer. De sorte que « certaines zones de la réalité deviennent inaccessibles. Les mots pour la saisir ne sont plus disponibles ou sont décrétés radioactifs. Pire encore : on ne peut faire référence qu’à la manière d’un scandale moral. Certaines pensées deviennent informulables aussi » (p71).

    On le constate dans des formules récurrentes telle que la dérive ou le dérapage. Etre accusé de dérapage ou de dérive dans le débat public revient à être accusé de délinquance de la pensée. Comme si, sous le règne de l’empire progressiste, le débat public était comparable à une route étroite, soigneusement balisée, truffée de radars idéologiques prêts à se déchaîner contre le dissident aussitôt verbalisé. La peine encourue par ce dernier est la perte de respectabilité politico-médiatique, sous-titre de l’essai, autant dire une forme de mort sociale.

    « Il y a une démonologie propre au politiquement correct, note l’auteur (…) Pour en finir avec certains politiques ou intellectuels du domaine public et les marquer à jamais du sceau de l’infréquentabilité, on les associera à l’odeur du diable, en les décrétant sulfureux, ou encore on les dira nauséabonds, et naturellement la première chose à faire devant un individu aux odeurs pestilentielles, c’est de s’en tenir éloigné » (p 63). C’est d’autant plus facile que l’omniprésence des réseaux sociaux se prête magnifiquement à cette chasse aux hérétiques.

    Il s’agit de créer un safe space généralisé, une notion qui nous vient de ce « bouillon de culture empoisonné » que sont devenus les campus universitaires américains. C’est à dire un espace public dans lequel les innombrables minorités émancipées de tout poil et de toute plume pourront donner libre cours à leur ressentiment inépuisable contre l’Occident blanc en général à l’abri d’éventuels contradicteurs. Il ne faut surtout pas offenser les « opprimés » d’hier qui constituent l’avant-garde du progressisme…

    Ainsi donc on assiste à la volonté de supprimer le débat intellectuel véritable (forcément contradictoire), le droit à la mise en doute et l’esprit critique. Malheur au sceptique, au questionneur, au souverainiste, à celui qui est attaché à son pays, à sa culture, à son histoire, à son identité civilisationnelle ou sexuelle. Malheur à qui se montre méfiant face aux vertus tant vantées du multiculturalisme, de l’immigration massive, du communautarisme, de l’Islam, de la théorie du genre ou de ce que Bock-Côté nomme le « régime diversitaire ». Quiconque résistera, refusant de se soumettre à la doxa progressiste sera traité «comme un ennemi de l’intérieur contre lequel tout sera permis». Tels sont les « lépreux » du Président Macron dans son tristement fameux discours de Quimper…

    Cela va si loin que le sentiment de nostalgie lui-même se trouve criminalisé. « Condamné à une existence parodique dans une civilisation ne sachant plus que courir derrière un progrès dont le sens lui échappe, l’homme sent que le monde d’hier, qui n’était pas sans malheur, n’était pas sans grandeur non plus. Il se laisse dés lors hanter par la nostalgie : cette tentation ne se pardonne pas. Il n’est pas permis de pleurer le monde ses parents » (p 204).

    L’emprise du politiquement correct consiste à encadrer le moindre débat public en écartant d’emblée les sujets qui ne doivent pas être abordés (par exemple la question de l’immigration en France lors du Grand Débat inventé par le même Président Macron au plus fort de la crise des Gilets Jaunes). Certaines questions sont considérées comme tranchées une fois pour toutes avant même d’avoir été posées.

    Ce n’est pas le moindre mérite de Matthieu Bock-Côté, dans cet ouvrage précis, argumenté et intelligent, d’alerter sur la nécessité de les poser vraiment, ces questions, avant qu’il ne soit trop tard… Il accomplit là une œuvre de salubrité publique. Car, comme l’a dit un philosophe, ce qui ne fait pas le moins du monde question est digne de question.

     

    (1) L’Empire du politiquement correct, essai sur la respectabilité politico-médiatique, par Matthieu Bock-Côté, Ed. Du Cerf , 2019, 300p.

    Lien permanent 8 commentaires
  • Le déclin de la raison

    Imprimer

    Les annonces apocalyptiques relatives à la fin du monde sont une constante religieuse et psychologique de l’histoire occidentale. Une étude publiée le 30 mai dernier par une officine australienne, le National Centre for Climate Restoration, affirme que les systèmes humains et planétaires atteindront un point de non retour vers 2050 avec la perspective d’un effondrement irréversible de la civilisation humaine. Une illustration parmi cent du catastrophisme climatique qui s’empare des esprits, récemment enfièvrés par une canicule précoce. Une nouvelle « discipline » est née, la collapsologie, dont le sujet est précisément cet effondrement. Lors de la présentation de son livre à la télévision, « L’Humanité en Péril », l’écrivaine et militante Fred Vargas s’est faite la porte-parole glaçante de ce courant inquiétant.

    De leur côté les collapsologues du Mouvement pour l’Extinction Volontaire de l’Humanité (VHEMT) envisagent une stérilisation généralisée de manière à ce que l’humanité disparaisse et laisse la place à la Nature (on se demande bien pourquoi, d’ailleurs…)

    Il n’est pas question de nier que les données scientifiques relatives au changement climatique en cours soient préoccupantes et qu’il faille prévoir de s’adapter sans plus attendre. Mais il est clair aussi que l’écologisme apocalyptique, qui par exemple sanctifie (au sens strict) une jeune handicapée manipulée par sa famille, Greta Thunberg, est absolument contre-productif et nous mène droit dans le mur.

    Pour mettre la chose en perspective, il est intéressant de rappeler que ce schéma apocalyptique est traditionnel en Occident. Il prend sa source dans les Ecritures juives (le livre de Daniel et le second Esaïe) et dans les Ecritures chrétiennes (Apocalypse de Jean). En effet le Nouveau Testament a été écrit dans une ambiance de fin du monde que tous attendaient à l’époque, à commencer par Jésus lui-même.

    La plus ancienne attestation se trouve dans une épître, la première aux Thessaloniciens. L’apôtre Paul s’y montre convaincu que « nous les vivants serons tous enlevés au ciel » dans les plus brefs délais. Dans un écrit nettement plus tardif, l’épitre aux Hébreux, nous lisons au contraire que l’auteur anonyme se désole des défections croissantes parmi les chrétiens: « N’abandonnez pas nos cultes et nos assemblées… » La raison de cette désertion est l’ajournement progressif de la fin du monde.

    Pour autant cette croyance n’a pas disparu. Le Credo, cette très ancienne confession de foi, l’a intégrée en affirmant que le Christ devait revenir pour juger les vivants et les morts. La foi chrétienne fait donc une place à la fin du monde – et certaines mouvances comme les Adventistes sont très sensibles à ce thème. Avant eux en 353 un évêque, Hilaire de Poitier, proclamait l’imminence de la fin pour 365…

    Le Moyen Age a connu de nombreuses vagues de ce genre. Tanchelm et Eudes de l’Etoile, la Croisade des Pauvres, les Sauveurs des derniers jours, le faux Baudoin et le Maître de Hongrie, les prophéties de Joachim de Fiore, les mouvements de masse des Flagellants en Italie et Allemagne, les Frères du Libre Esprit ou Amaury de Bohème.

    La Renaissance n’a pas été en reste avec les Taborites, Thomas Münzer ou les Anabaptistes de Münster et le règne messianique de Jean de Leyde que Luther écrasa avec l’aide des princes allemands. Le dix-neuvième siècle a donné les puissants « revivals » d’Amérique du Nord dont les germes ont poussé jusqu’à nous.

    Et d’une certaine manière, avec les précautions d’usage, les grandes idéologies qui ont dominé le XXème siècle, communisme et nazisme, sont héritières de ce courant. Un historien contemporain s’est amusé à compter les annonces de la fin du monde depuis la rédaction de l’Apocalypse de Jean et donne le chiffre de 183.

    A cela il faudrait ajouter les sectes tueuses (Temple Solaire, Jim Jones, David Koresh etc...) sans oublier les spéculations autour du calendrier Maya (le collapse devait avoir lieu fin 2012, vous en souvenez-vous ?), de la planète sumérienne Niribus (qui a réellement inquiété la bourse à un certain moment), de l’inversion des pôles de la terre, du bug informatique de l’an 2000 ou de toute autre rumeur colportée par Internet et les réseaux sociaux.

    La ferveur apocalyptique est clairement de nature religieuse. Insérée dans un cadre systématique tel que le Credo, elle reste contenue et alimente une tension féconde. Mais si elle vient à d’affranchir de ce cadre, elle peut s’avérer dévastatrice. Le pire advient lorsque cette ferveur s’empare de l’esprit scientifique. L’effondriste Aurélien Barrau me semble emblématique de ce mélange des genres. Cet astrophysicien français (qui n’est pas climatologue) nous voit tous , dans un proche avenir, griller sous l'effet de la chaleur (encore une réminiscence laïcisée de l'enfer...). Il devrait pourtant être le premier à se souvenir que science et religion sont des domaines distincts de la pensée humaine et que les confondre, c’est prendre le risque d’un sérieux brouillage. Galilée n’avait pas si mal vu les choses, qui aimait à dire que la Bible n’enseigne pas comment va le ciel mais comment on y va…

    Finalement avec l’écologisme apocalyptique, c’est du surgissement exponentiel de l’irrationalité qu’il s’agit, dans un monde caractérisé par le retrait des religions classiques qui savaient, elles, comment gérer cela. Nous sommes entrés dans le siècle du déclin de la raison et ce n’est pas une bonne nouvelle. De fait nous sommes en train de nous laisser désarmer intellectuellement et moralement face aux défis qui nous attendent.

    Il faudrait commencer par en finir avec le mythe de la Nature-mère bienveillante et providentielle déifiée en Gaïa…

    Se souvient-on par exemple que de 1347 à 1352 a sévi en Europe une peste noire qui a emporté entre 30 et 50 % de la population de l’époque ? Que ce sont des famines dues à de mauvaises récoltes qui ont préludé à la Révolution française ? Que la terrible canicule qui a sévi de juillet à septembre 1911 en France a fait plus de 40.000 morts ? Que la grippe espagnole a fait 50 millions de victimes en 1918-1919 alors que la première guerre mondiale en avait fait 18 millions au total ? Rien ne garantit que de telles hécatombes ne se reproduiront pas,  y compris  à une échelle bien plus importante. Mais quand bien même la moitié de l'humanité disparaitrait, ce ne serait pas encore la fin du monde. La Nature est une marâtre que de tout temps l’humanité s’est efforcée de dompter. Avec le changement climatique, c’est encore et toujours de cela dont il est question.

    Il n’est rien de plus urgent que de reprendre nos esprits.La raison doit l'emporter. Nous sommes pressés, alors prenons notre temps…

    Lien permanent 4 commentaires