J'accuse, un film de Roman Polanski

Imprimer

Autant le dire d’entrée de jeu, le dernier film de Roman Polanski consacré à l’affaire Dreyfus est un bon film, peut-être l’un des meilleurs de ce réalisateur. Les acteurs, Jean Dujardin en particulier, sont impressionnants de justesse et d’intensité. L’écriture est impeccable et l’image magnifique. Si j’étais professeur d’histoire, je n’hésiterais pas à emmener mes classes voir cette œuvre, qui en plus des ses vertus pédagogiques est un véritable récit.

La sortie du film a été accompagnée d’une virulente polémique contre son auteur dont chacun sait qu’il se soustrait depuis des années à la justice américaine pour une très ancienne affaire de mœurs.

Le voici maintenant sous le coup de deux accusations anonymes et d’une accusation nominale de la part de femmes qui disent avoir été agressées par lui. Impossible d’en savoir plus puisqu’aucune preuve n’est produite et que la chose ne sera pas jugée, les faits étant prescrits.

On ne saura donc jamais s’il s’agit de paroles véridiques ou de délations dans l’intention de nuire. Certes les féministes  à la manière Me Too s’activent en tous sens pour sacraliser la parole des femmes en général mais nul ne voit pourquoi la parole d’une femme devrait être plus sacrée qu’une autre. Au regard du droit aucune parole n’est sacrée. Pour la justice il n’y a – ou il ne devrait y avoir- que les faits. Et si les faits ne peuvent être jugés, ne serait-il pas préférable de se taire ?

Ce qui est mis à mal dans cette affaire, c’est la présomption d’innocence, un principe juridique fondamental qui protège tout un chacun sans exception, même et y compris celui dont le passé peut éventuellement suggérer qu’il serait capable du fait. Il faut dire que l’immédiateté de l’information et les réseaux sociaux ont durablement installé un climat d’émotion sans recul et de délation sans vergogne. On assiste à des dérives extravagantes, telle par exemple cette mise en cause publique, dans le cadre de l’Université Paris I (la Sorbonne, excusez du peu...)  du principe de la présomption d’innocence, au prétexte allégué par des militantes extrémistes qu'il nuirait à la libération de la parole des femmes…

Pris au piège de l’emballement médiatique, l’actuel ministre de la culture s’est fendu d’un communiqué alignant quelques perles : « Une œuvre, si grande soit-elle, n’excuse pas les éventuelles fautes de son auteur. Le talent n’est pas une circonstance atténuante, le génie pas une garantie d’impunité ». N’est pas André Malraux qui veut mais passons. Le ministre actuel énonce des platitudes. A l’évidence, le génie et le talent n’ont jamais donné à personne la permission d’enfreindre la loi. Si par hypothèse Polanski était coupable de ce dont on l’accuse, son œuvre cinématographique ne pourrait lui être d’aucun secours.

Mais il faut questionner à l’inverse. Une œuvre reste-t-elle une œuvre, malgré les fautes avérées de son auteur ? Le génie peut-il cohabiter avec une forme de dévoiement ? En d’autres termes, peut-on à la fois être un génie et un sale type ? Pour moi la réponse est oui, même si cette réponse est à la réflexion très désagréable sur ce qu'elle dévoile de l'être humain.

Dans le cas contraire la liste serait longue d’une mise à l’index… Pourquoi en effet ne pas proscrire le susnommé Malraux pour commerce illicite d’antiquités asiatiques dans sa jeunesse, Aragon et Sartre pour complicité active avec le stalinisme, Heidegger pour accointances avec le nazisme, Céline en raison de son lourd passé antisémite et collaborationniste, Le Corbusier pour affinités fascisantes, Gide pour pédophilie, Barrès pour antidreyfusisme, Henry de Monfreid pour trafic de drogue et d’esclaves, Rimbaud pour trafic d’armes, Baudelaire pour consommation de haschich, Verlaine pour addiction à l’absinthe, Voltaire pour antisémitisme, Rousseau pour abandon d’enfants, Montesquieu pour commerce d’esclaves, Calvin pour brûlage de Servet et ainsi de suite quasiment à l’infini ?  Du coup, la culture autorisée se réduirait à peu de choses.

Il convient donc de disjoindre, sans naïveté, une œuvre de son auteur, lequel n’est qu’un homme ou une femme et rien qu’un homme ou une femme. Quoiqu’il en soit de la vie personnelle de Polanski, J’accuse est un grand film qui vaut par lui-même.

Pour le reste il serait temps que nous devenions adultes au lieu de jouer aux procureurs à la petite semaine. Un proverbe hassidique enseigne  que « plus un homme est grand, plus son ombre est longue ». 

Lien permanent 12 commentaires

Commentaires

  • Je ne veux pas paraître plus méchant que je ne le suis en réalité...mais il est bon de se souvenir de la levée de boucliers de l'élite (à ne pas prendre au 1er degré, on s'entend..) contre la Suisse qui avait eu l'outrecuidance d'arrêter Polanski parce qu'il était poursuivi par la justice américaine...
    Il faudrait se payer le luxe de repasser les déclarations de nos "chers artistes" pour ricaner un peu. Mais personne ne le fera, ces gens-là sont tellement bien protégés dans nos médias...

  • "Dans le cas contraire la liste serait longue d’une mise à l’index… Et la liste s'allonge"

    Et vous ne devinez pas pourquoi cet acharnement contre Polanski!? Parce que moi j'ai ma petite idée.

    Et pour remettre l'église au milieu du village:

    "...dont chacun sait qu’il se soustrait depuis des années à la justice américaine ..."

    Cette affaire était close par un arrangement avec la famille comme il est coutumier dans la justice américaine. J'ignore si l'argent a profité à la "gamine" à sa majorité ou à sa famille?

    Quant à ces "nouvelles" dénonciations auxquelles je n'y crois pas et, si j'étais la femme de Polanski, je n'hésiterai pas une seule seconde à porter plainte!

    J'ai lu Zola dans ma jeunesse et deux fois plutôt qu'une J'ACCUSE. Vous me donnez une furieuse envie d'aller le voir d'autant que j'aime beaucoup Jean Dujardin, qui me faisais bien rire dans le duo qu'il formait avec son ex-femme, avant de devenir ce grand acteur.

  • Je pense deviner ce que vous entendez avec votre "petite idée". Dans le cas particulier, je ne trouve pas que ce soit une bonne ligne de défense, je partage sur ce point l'avis de G.W. Goldnadel. Je ne crois pas non plus que Polanski ait utilisé l'affaire Dreyfus comme plaidoyer pro domo. En tout cas rien dans le film ne le laisse supposer, ce qui est heureux.
    Concernant l'affaire américaine, s'il est possible qu'il y ait eu un arrangement financier avec la plaignante, je vous crois sur parole, il reste que Polanski s'est soustrait à la justice. Ceci constitue en soi une charge assez lourde aux yeux de la justice américaine, qui est plutôt teigneuse comme vous ne l'ignorez pas. Mais pour ma part je détache ces démêlés judiciaires de l'oeuvre filmique.

  • Je remets le commentaire que j'ai posté sur un blog qui traite du même sujet:

    l'affaire Dreyfus, a pris la tête du box office! :)

    Wiki renseigne sur cette affaire assez fidèlement. C'est ce que j'ai lu lors de l'évènement de cette affaire. L'année de leur mariage, sa femme enceinte de 8 mois, a été assassinée. Cela m'avait bouleversée à l'époque!

    https://www.letemps.ch/opinions/pauvre-madame-polanski-9-aout-1969-sharon-tate-assassinee

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_Roman_Polanski

    https://www.lefigaro.fr/cinema/roman-polanski-accuse-de-viol-reflechit-a-une-riposte-judiciaire-20191110

    Bonne soirée

  • Rhoo encore une correction ☹️

  • Pourquoi votre soutien "moral" a ce glauque personnage ne me surprend-t-il pas ?

  • Vous ne m'avez pas bien lu. Je ne "soutiens" pas Polanski, j'ignore s'il est coupable ou innocent de ce dont l'accusent ces femmes, je réclame simplement pour lui ce qui est juste, à savoir la présomption d'innocence tant que la preuve du contraire n'est pas établie. Je ne partage pas la position féministe extrémiste qui voudrait que la parole des femmes prévale sur la présomption d'innocence parce que je trouve cette position contraire à la justice. C'est tout. En revanche, je soutiens sans réserve le film que je vous encourage à aller voir.

  • Vous avez raison. Je me suis laissé aller a une mauvaise interprétation de votre pensée. Mea maxima culpa.

  • Bonsoir M. Schmid,

    Pour lui l’affaire était close! Il s’est sauvé pour échapper à un juge qui voulait sa peau! J’ai beaucoup lu sur cette affaire. Demain je lancerai une recherche et la posterai. Je ne donne jamais de fausses nouvelles. Si, en revanche, je ne maîtrise pas le sujet je préfère m’abstenir! Je ne dois pas mon instruction à Wikipedia.

  • Un grand merci à vous de le reconnaître.

  • Avec un grand plaisir, j'irai voir J'ACCUSE de Polanski.

    J'aime votre point de vue, je vous rejoins totalement dans ce discernement.

    Je pense qu'on doit dissocier l'homme de ses talents et que tout être humain doit pouvoir bénéficier du droit à la présomption d'innocence.
    Les mouvements de masse s'érigent en tribunal et dictent ce qui est bien et ce qui est mal, ils font le jeu des systèmes fascistes. Dommage que cette forme de populisme conçue et fabriquée de toutes pièces ne soit pas décriée. C'est de la manipulation et elle ne dessert pas la cause des femmes vraiment victimes de toutes les autres formes de violence

    En tant que femme, je ne réfute pas qu'il y a beaucoup à faire pour parvenir enfin à l'égalité dans tous les rapports avec les hommes, mais je n'approuve pas les méthodes actuelles pratiquées par lesdites victimes de viol ou d'abus d'autorité, ni je n'approuve le mouvement Me Too (qui semble aussi artificiel que le mouvement Climat). C'est de la fausse solidarité

    Quand on laisse passer une dizaine d'années, voire davantage, avant de formuler officiellement une plainte, il y a des questions troublantes à se poser. Nous ne sommes pourtant pas au moyen-âge, ni dans une société non organisée, alors, pourquoi avoir attendu si longtemps?

    Que dire des cas - assez nombreux mais jamais dénoncés - de femmes harcelées - parfois d'hommes - sur leur place de travail, par des femmes dans la hiérarchie de leur entreprise ou administration?
    On devrait s'atteler à déchiffrer les suicides et à se mobiliser techniquement contre ce genre de fléaux silencieux et sans spectacle. Ce type de ravage coûte très cher à la société en terme de coût de la santé, bien plus que les promotions-canapé qui sont souvent tacites ou même recherchées.

    En disant ma pensée, je vais attirer les foudres des activistes du féminisme. Mais ces foudres ne m'affecteront nullement. Je me sens assez indépendante.

    En tout cas, je vous remercie pour votre prise de position que j'estime correcte, ouverte et sans parti pris.
    Au plaisir de vous lire encore et encore

  • Je pense qu il faudrait séparer l affaire du film J Accuse de Roman Polanski qui un est un oeuvre (ou pas) collectif et non pas personnel, il faudrait séparer ce film de son accusation de nuovo de viol. Il faudrait aussi laisser la loi poursuivre son enquête qui le condamnera ou l innocentera ou qu elle ne donnera aucune suite, soit!

    Voir le film ou pas est une affaire personnelle qui concerne le spectateur comme pour tout autre film. Néanmoins, moi (et qui suis-je sauf un citoyen lambda?) je n irais pas le voir.

    Bien à vous.
    Charles 05

Les commentaires sont fermés.