Mystère pangolin

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 Une branche anglaise du groupe écologiste radical Extinction Rebellion a cru bon d’apposer des affichettes sur lesquelles on peut lire «Corona is the cure, human are the disease». Mis à part leur présupposé panthéiste involontaire, ces mots auraient pu être ceux du Père Paneloux, personnage ecclésiastique dans La Peste d’Albert Camus. Ils synthétisent admirablement la prédication punitive qui fut, voire est encore parfois, celle du christianisme pendant des siècles. De Calvin, qui se plaît à l’idée de la main gauche et la main droite de Dieu, à Pascal en passant par Bossuet, le refrain est invariable: les catastrophes et les maladies qui surviennent sont un châtiment divin pour les péchés de l’humanité. Il faut reconnaître qu’une telle affirmation ne manque pas d’arguments bibliques. Qu’on songe au catalogue de menaces de Deutéronome 28 ou au quatrième cavalier de l’Apocalypse… C’est bien pourquoi le Docteur Rieux, véritable héros du roman de Camus, qui incarne une forme d’humanisme scientifique, semble plus crédible pour la sensibilité moderne.

 Il se pourrait cependant que le texte biblique vaille mieux que ce que l’opportunisme des prédicateurs en a fait au cours des siècles.

 Prenons le récit du déluge (1) qui dans la Bible est le souvenir probable d’un tsunami géant, peut-être causé par l’évolution agitée de l’actuelle Mer Noire. Pour les gens de cette époque, qui ne disposaient pas de nos moyens d’information, cela a dû être ressenti comme la fin du monde.  Le livre de la Genèse rapporte cet évènement en essayant de l’interpréter. Car très naturellement, l’écrivain sacré s’est posé la même question que celle qui nous hante depuis plusieurs semaines : Pourquoi ? Il se sent ébranlé dans sa foi et cherche des solutions.

 Concentrons-nous sur son travail d’interprétation. Pourquoi ? Au premier abord, la réponse paraît claire. Dieu vit que la méchanceté de l’homme était grande sur la terre... à part Noé le juste et sa famille. C’est l’explication punitive, le déluge est présenté comme un châtiment divin pour les péchés de l’humanité.

 En vérité, cette réponse est-elle si claire ?  Point du tout. Elle soulève plus de problèmes qu’elle n’en résout.

- Est-il possible que l’humanité soit aussi massivement méchante, sans aucune nuance ?

- Si l’être humain est une créature faite à son image, comment se fait-il que Dieu ait à ce point raté son affaire ?

- N’avait-il pas d’autre moyen que la destruction pour améliorer l’humanité ?

- Sans parler des dégâts sur l’image divine: ce Dieu déçu et colérique qui casse ce qu’il a créé est un caractériel. Si nous devions tuer nos enfants parce qu’ils nous déçoivent ou font des bêtises... Franchement, qui a envie de croire en un Dieu pareil ?

 Pourtant, l’explication punitive, aussi intenable soit-elle, a la vie dure. Ces derniers temps il n’a pas manqué d’illuminés nous expliquant que le Covid19 est une punition divine.

 Cette explication a un ressort secret. Rien de plus angoissant que les évènements qui échappent entièrement à notre contrôle. Alors l’aveu d’une culpabilité, même imaginaire, nous donnera l’illusion de reprendre le contrôle. Nous y sommes quand même pour quelque chose, puisqu’il suffira à l’avenir de se repentir pour écarter le péril...

 Mais le plus extraordinaire dans le récit du déluge est que l’écrivain sacré a senti la faiblesse et les difficultés de la réponse punitive. Aussi, à la fin de son récit, va-t-il en proposer une autre, entièrement différente.

 Une fois le déluge passé, il dépeint un Dieu qui regrette ce qu’il a provoqué. Le repentir de Dieu n’est pas une chose très ordinaire…A Noé sorti de son arche, une promesse est faite : Plus jamais ça ! Plus jamais, tant que durera la terre, semailles et récoltes, froid et chaleur, été et hiver, jour et nuit, ne seront interrompus (Gn. 8,22)

 Mesurons la portée de ce verset. Il affirme que Dieu s’interdit d’intervenir dans le cours de la Nature, ni plus ni moins. La Nature est autonome, elle obéit à ses propres lois, elle n’a pas besoin de Dieu pour suivre son cours. Donc les catastrophes naturelles, les épidémies ne sont pas du ressort de Dieu. Elles relèvent des lois de la terre et donc des sciences naturelles.

 Nous devons envisager que création signifie en réalité  séparation. Etre créé c’est être séparé. Entre le Créateur et sa création, il y a la distance infinie de la transcendance. Dieu ne joue pas avec sa création comme on joue avec un train électrique. Une œuvre d’art n’est-elle pas indépendante de l’artiste qui l’a conçue ? Elle possède son destin propre bien après la disparition de l’artiste. Chacun peut en retirer ce qu’il veut. Elle est séparée.

 Evidemment il est des contreparties à cette séparation. La principale est que nous ne sommes pas à l’abri des convulsions de la Nature. Vivre signifie être risqué en permanence. Ex-ister c'est être livré aux forces de l'extérieur. Ainsi la foi n’est pas une assurance que les meilleurs d’entre nous ne seront pas emportés par une avalanche, un cyclone ou une épidémie.

 Vous apercevez tout de suite que nous allons au devant d’un autre genre de difficultés... S’il en est ainsi, comment comprendre le psalmiste : L’Eternel est mon Berger, je ne manquerai de rien etc… ? Les croyants pensent que Dieu entretient avec chaque être humain une relation personnelle et unique. Mais si Dieu n’intervient pas en leur faveur – en d’autres termes s’il ne fait pas de miracles – que devient cette relation personnelle ? Peuvent-ils encore sérieusement affirmer qu’il guide, éclaire et soutient ?

 Si Dieu est le grand absent, le grand lointain et le grand silencieux, s’il est celui qui n’arrange rien, à quoi cela sert-il de le prier, de croire en lui ? C’est que la Bible n’a pas réponse à tout. Les auteurs sacrés eux-mêmes balancent, s’interrogent, spéculent. Un certain nombre de graves questions ne trouvent pas de réponse dans le Livre. Elles se présentent plutôt  sous la forme d’un débat qui reste ouvert. Elles ressemblent à un labyrinthe dans lequel la réflexion se perd. Du point de vue métaphysique, le désastre en cours est le mystère du pangolin.

 Admettons humblement que sur le plan intellectuel, Dieu est une énigme, l’homme est énigme, le monde est une énigme. Et certainement il existe des choses absurdes, c’est à dire des choses qui n’ont aucun sens.  Une foi qui arrangerait trop bien l’univers et qui aurait réponse à tout ne serait plus la foi. La foi est un clair-obscur, qui ne peut pas faire l’économie des choses dépourvues de signification. L’incompréhensibilité fait partie de notre monde. Il ne serait pas le monde s’il n’était incompréhensible, il ne le serait pas non plus s’il l’était complètement. Quant à celui qui ne sent pas l’absence de Dieu, comment pourrait-il ressentir sa présence ?

 Une parole admirable de Saint Augustin dit : Il y a ici bas assez de lumière pour ceux qui désirent voir et assez d’ombre pour ceux qui ont les dispositions contraires. Cette parole montre comment on peut envisager le mal quand on croit en Dieu. Nous nous trouvons devant une équation à laquelle la Bible elle-même ne trouve pas de solution satisfaisante. Mais s’il ne peut y avoir de solution, il peut y avoir une issue. Nous la dépassons, nous allons au-delà.

 S’il fallait absolument chercher Dieu dans cette tragédie, je le chercherais à l’intérieur des hommes et des femmes, dans leurs coeurs. Je le chercherais du côté des ressources profondes, de la compassion et de la solidarité, du courage et du dévouement. Je le chercherais du côté de l’héroïsme, du sacrifice et du don de soi. Je le chercherais du côté de l’énergie morale et spirituelle du relèvement.

 Alors choisissons. Soyons de ceux qui choisissent la lumière lorsque l’obscurité étend son empire.

(1) Genèse chapitres 6 à 9

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