02/10/2018

Lequel est le vrai nihiliste ?

Un personnage du célèbre roman de Salman Rushdie, Les Versets Sataniques, prononce dans l’épreuve une prière hautement paradoxale dont il ressort que seul le vide lui répond : « O Dieu, bienfaisant et miséricordieux, sois avec moi dans ce temps de besoin, mon plus cruel besoin. Puis il se rendit compte qu’on était en train de le punir et suffisamment longtemps pour qu’il puisse souffrir mais après un certain temps, il se mit en colère. Cela suffit, Dieu, demandèrent ses paroles non dites, pourquoi dois-je mourir alors que je n’ai pas tué, es-tu vengeance ou es-tu amour ? Sa colère contre Dieu lui permit de tenir un jour de plus  mais ensuite elle s’effaça et à sa place vient une absence terrible, une solitude, quand il comprit qu’il parlait dans le vide, qu’il n’y avait absolument personne et c’est alors qu’il se sentit bête comme il ne l’avait jamais été de sa vie et il commença à prier l’absence, sois là, nom de Dieu, existe. Mais il ne sentait rien, rien, rien et un jour il découvrit qu’il n’avait pas besoin que quelque chose existe pour sentir ».

Ce passage – qui entre autres a valu à l’auteur les ennuis que l’on sait- définit très exactement ce qu’est le nihilisme, un terme qui est souvent utilisé à tort et à travers. Le nihilisme rejette l’idée qu’il puisse exister une instance suprasensible (« Dieu »  par exemple) qui ait un pouvoir efficace sur la vie humaine. Rien qui puisse prodiguer lui un supplément d’âme. Dans nihilisme, c’est le nihil qui est important, le rien. Rien à quoi se raccrocher au delà du sensible.  La transcendance n’est rien ou alors elle n’est qu’une illusion.  

Il se dit et s’écrit de façon récurrente que le djihadiste, surtout depuis le 11 septembre,  incarnerait la version contemporaine du nihiliste, aspirant à tout détruire puisque rien ne vaut à ses yeux. Un petit essai de François Guery (1) veut en établir la démonstration. Pour faire court, l’Occident  aurait affaire avec le djihadisme à une vaste entreprise de démolition nihiliste

 Seulement voilà, il s’avère que le djihadiste pense exactement le contraire. Nous possédons de nombreux témoignages de djihadistes incarcérés ou repentis et qui disent tous la même chose : le sentier du djihad dans son application guerrière est la conséquence d’une adhésion très forte à une instance divine qui condamne de manière catégorique la diversité et l’impiété  d’un monde qu’il s’agit de soumettre et de purifier par la terreur s’il le faut. Si le djihadiste proclame aimer la mort plus que nous n’aimons la vie, c’est parce que pour lui la mort n’est qu’un passage vers un monde meilleur, un paradis qu’il est possible de rejoindre par le mérite de ses actes au service de l’instance divine.

Le djihadiste est donc le contraire d’un nihiliste.  C’est un croyant radical au sens propre, un croyant qui prend les injonctions du  texte  à la racine de la lettre et qui entend les appliquer telles quelles.

Il  combat le nihilisme de l’Occident ressenti comme une menace mortelle pour sa foi. Il le condamne pour les mêmes raisons que les ayatollahs de Téhéran ont condamné Rushdie.

Il se pourrait que  ceux qui en face défendent une société ouverte soient  bien plus nihilistes qu’ils ne le pensent. Selon une analyse fameuse de Heidegger, le nihilisme désigne un  processus qui se déploie dans l’histoire des peuples occidentaux depuis plusieurs siècles. Il débouche sur la suprématie sans partage de la rationalité et de la technique ainsi que l’arbitraire des valeurs, qui sont de pures conventions. Autant de menaces, désormais mondialisées, pour des systèmes de croyances plus traditionnels  et historiquement  immobiles. Autant de menaces pour des visions du monde qui ne cadrent pas avec la perspective technoscientifique.

Derrière le phénomène dijhadiste se profile en réalité  un immense  enjeu de civilisation.

 

(1) Archéologie du Nihilisme, de Dostoïevski aux djihadistes, 2015 

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02/09/2018

L'appropriation culturelle ou le retour de la ségrégation

 Les campus des universités américaines et canadiennes sont l’incubateur de modes idéologiques qui ne tardent pas à devenir virales sur les médias et les réseaux sociaux. Ainsi en va-t-il pour la notion, très débattue en ce moment, d’appropriation culturelle. Selon l’ethnologue Monique Jeudy-Ballini cette notion consiste en la dénonciation de l’usage « par des membres de la société dominante occidentale des biens matériels et immatériels issus de pays anciennement colonisés ou de minorités historiquement opprimées ».

Il est ainsi reproché aux Rolling Stone d’avoir pillé le répertoire des bluesmen noirs américains, à Kim Kardashian d’arborer des tresses façon afro, à Scarlett Johansson d’apparaître à l’écran en héroïne manga, à Beyoncé d’avoir tourné un clip sur les rives du Gange en costume indien traditionnel, à Tom Cruise de s’être déguisé en samouraï, à Picasso, Modigliani ou Gauguin d’avoir assimilé les arts africains ou océaniens dans leurs propres créations et bien sûr au consommateur lambda occidental d’apprécier les sushis, le couscous, le tandoori ou les tapas…

 Certaines de ces accusations ne sont pas sans fondement. Il est rigoureusement exact que le rock and roll et tout ce qui en a découlé par la suite trouve ses origines principales dans la musique noire américaine sans la plupart du temps reconnaître la dette contractée, ce qui mettait en colère le grand Muddy Waters. De même est-il regrettable que le premier disque de l’histoire du jazz (récemment exposé à la Fondation Bodmer) ait été enregistré par un orchestre blanc, les noirs ne pouvant à l’époque accéder aux studios d’enregistrement en raison de la ségrégation. Ce qui n'empêche pas qu'il y ait eu de très importants musiciens de jazz blancs, Art Pepper ou Bill Evans pour ne citer qu'eux.  De même la restitution il y a quelques années par un pays européen de têtes humaines sur modelées maoris à ce peuple de Nouvelle Zélande en raison de leur importance spirituelle dans les croyances traditionnelles me paraît une démarche assez juste.

Il ne faut cependant pas être naïf. L’appropriation culturelle est aussi – et surtout – un argument du racisme anti-blanc et anti-occidental déjà dénoncé dans ce blog. A ce compte-là on pourrait aisément retourner la politesse à la terre entière en l’accusant par exemple de s’être appropriée la technique occidentale. La bombe atomique des Indiens, Chinois, Pakistanais, Coréens du Nord et demain peut-être des Iraniens, appropriation culturelle ? Le web, né au CERN, qui a tissé sa toile en Asie, en Afrique et en Amérique latine, appropriation culturelle ? La médecine occidentale, tellement critiquée mais tellement efficace, appropriation culturelle ? Les Airbus, Boeing et autres TGV qui se répandent dans tous les pays, appropriation culturelle ?

Soyons sérieux. Hormis certains cas sur lesquels il est souhaitable de mener une réflexion approfondie, l’appropriation culturelle est une arme de combat idéologique destinée à entretenir et si possible accroître le sentiment de culpabilité de l’homme blanc. En espérant en tirer une meilleure rente victimaire, bien entendu.

Il y a pourtant un effet pervers qui se retourne contre les utilisateurs de l’argument. En effet il fait obligation aux « peuples opprimés » de s’en tenir strictement à leur identité réelle ou supposée, il les assigne à résidence et les voici « essentialisés » malgré eux. C’est le retour à l’envers de la ségrégation, ce rêve insidieux d’ethnies chimiquement pures, vierges de toute influence extérieure. Ce qui revient en définitive à la glorification paradoxale de l’apartheid, qui signifie littéralement développement séparé.

 Le problème est qu’il n’existe pas (et qu’il n’a probablement jamais existé) de culture chimiquement pure, vierge d’influence extérieure. Au contraire. Par essence, l’être humain est un être de relation. Il n’est pas bon que l’homme soit seul, écrit sobrement la Bible. Il se nourrit, se construit et vit des échanges qu’il entretient en permanence avec les autres. Des biologistes comme le regretté Albert Jaccard nous disent que la conscience humaine est au départ un produit collectif, la notion d’individu n’apparaissant qu’ensuite, ce que montre le fameux exemple des enfants sauvages. Nous sommes des êtres de liens et d’échanges. Rien que nos langues s’inspirent les unes des autres. Il en va de même pour les cultures. Elles ne sont riches, vivantes et créatives que si elles sont en lien et en échange. La mondialisation ne fait qu’accélérer un processus qui est à l’œuvre depuis toujours au sein de l’humanité. Tu aimeras ton prochain comme toi même, tout est dans cette célèbre formule.

 A la campagne d’accusations aussi stériles que néfastes qui s’abat sur nous, j’oppose la Civilisation de l’Universel chère à Léopold Sédar Senghor. Lui, qui n’était certes pas ignorant des maux engendrés par la relation du colonisateur au colonisé, a entrevu la possibilité d’une civilisation mondiale à laquelle chaque culture particulière apporterait sa pierre. Il a réfléchi en termes de rencontre du donner et du recevoir, de symbiose et de dialogue dialectique entre les cultures. « L’édification de la Civilisation de l’Universel sera l’oeuvre commune de toutes les races, de toutes les civilisations ou ne sera pas ». Une sorte de conversation à l’échelle planétaire dont la vertu première sera de nous questionner sur nous mêmes.

Il se pourrait au bout du compte que seul le questionnement soit à même de nous sauver de nos démons…

 

 

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24/08/2018

L'animal, ce frère différent

Il vaut la peine de visiter la galerie d’anatomie comparée du Jardin des Plantes réalisée pour l’Exposition universelle de Paris en 1900 et conservée depuis. Plus de mille squelettes de vertébrés y sont présentés, alignés comme à la parade, de sorte que le visiteur est saisi par l’évidence de la continuité entre les espèces tant disparues qu’actuelles qui se dégage de l’ensemble. Il se sent en quelque sorte impliqué dans la parenté universelle du vivant.

Il est beaucoup question ces temps-ci de la relation entre l’homme et l’animal. Les préoccupations environnementales et plus précisément la sixième extinction des espèces que prédisent les scientifiques n’y sont pas pour rien. Entre spécistes en anti-spécistes, le débat peut devenir violent comme cela s’est produit récemment à Genève avec le caillassage de certaines boucheries.

Les monothéismes et la Bible en particulier sont volontiers montrés du doigt  par les défenseurs des animaux au prétexte que l’homme est placé au centre de l’Univers et que tout tourne autour de lui puisqu’il est le destinataire exclusif du salut de Dieu. Ce qui lui donnerait le droit d’intervenir à sa guise sur le monde animal. En réalité, les Ecritures accordent à l’animal une attention soutenue, bien plus favorable qu’on ne le croit d’ordinaire. Ce sont les théologiens qui se sont montrés sur ce sujet plutôt désinvoltes avec les sources.

 Ainsi il est peu relevé que dans les récits de la Création, l’homme primordial Adam se voit assigner un régime strictement végétarien. Les animaux sont là pour lui tenir compagnie et pour témoigner de la créativité inépuisable qui est à l’œuvre dans l’Univers. Certes le verbe hébreu utilisé pour qualifier cette relation est le verbe « assujettir ». L’homme devrait entretenir avec les animaux même type de rapport qu’un roi avec ses sujets. Mais assujettir ne signifie pas tyranniser ou massacrer. Sous le règne d’un roi éclairé et sage les sujets peuvent mener une vie très heureuse. Le problème est que l’homme-roi a gravement dysfonctionné et qu’il est à la veille de déclencher une catastrophe majeure… De fait, l’animal est notre frère différent (la Bible est spéciste) avec lequel il est possible d'entretenir des relations très subtiles.

 Après la sortie de l’Eden, nous entrons dans le monde de l’ambiguité qui est le nôtre. La conflictualité avec les animaux en est le signe le plus sensible. Les récits du Déluge soulignent l’irresponsabilité et l’immoralité de l’homme génératrices des désastres qui parsèment son histoire. Après le Déluge, la peur et la brutalité s’installent entre l’homme et l’animal. Le régime alimentaire carné, qui fait son apparition à ce moment précis du récit, est présenté comme une concession à la méchanceté de l’homme, qui ne doit pas en abuser. La chasse en vue de se nourrir est admise mais pas la chasse récréative. Et encore ne concerne-t-elle pas tous les animaux. La chasse n'est qu'un mauvais pis-aller. De toute façon nous aurons des comptes à rendre pour toute vie prise inutilement puisque les animaux sont explicitement inclus dans l’Alliance de Dieu avec ses créatures.

 La conception dangereuse selon laquelle les animaux n’existeraient que pour l’utilité exclusive de l’homme n’est pas biblique. Ce qui a prévalu est hélas la chosification de l’animal. Le philosophe Malebranche, par ailleurs prêtre oratorien, était un partisan résolu de la thèse de l’animal-machine, très à la mode au Grand Siècle.  Une anecdote raconte qu’il donnait de grands coups de pieds à sa pauvre chienne pour prouver sa théorie en disant : ça crie mais ça ne sent rien…  Malebranche ne devait pas être un très bon exégète.

 Mais il n’en sera pas toujours ainsi. Une page somptueuse du prophète Esaïe affirme que l’avènement du monde à venir sera marqué par la disparition du cycle de la cruauté : «Veau, lionceau et bélier vivront ensemble et un enfant les conduira… » Manière de dire que la disharmonie régnant aujourd’hui entre les espèces ne constitue pas l’ultime étape de l’évolution du vivant.

A quoi on  devrait ajouter les allusions aux oiseaux en particulier dans la prédication de Jésus, dont il  rappelle que pas un seul, même le moindre, n’est oublié devant Dieu.Trois pistes de réflexion principales peuvent être menées à partir de là.

 La première concerne ce que Albert Schweitzer (repris par Théodore Monod) a nommé le respect de la vie. S’il fallait résumer en une formule contemporaine l’essentiel de l’éthique évangélique, ce serait le respect de la vie sous toutes ses formes.

 La seconde est  qu’un changement d’attitude envers l’animal est une clé pour  la réconciliation avec soi-même. Les animaux nous aident sur le chemin de l'arrachement à la barbarie primitive qui est l'une de nos racines. La relation avec l'animal nous humanise. 

 La troisième piste consistera à clarifier nos idées morales . Nous confondons animalité et inhumanité. Seul l’être humain peut se montrer inhumain et se laisser engluer dans l’injustice. Pourtant le sens commun dit: ce n’est pas un homme, c’est une bête. Rien n’est plus faux. Le problème est justement que l’inhumain reste un homme. L’inhumanité n’a pas d’équivalent dans le règne animal.

 Je rappelle pour finir le célèbre épisode du chien Bobby dont Emmanuel Lévinas parle dans ses Carnets de Captivité. Prisonnier de guerre en Allemagne de 1940 à 1945, il a connu les brimades, les privations et les humiliations que les geôliers faisaient subir aux captifs considérés comme des sous-hommes. Seul point de lumière dans ce sombre tableau, un chien surnommé Bobby. Chaque soir, au retour des travaux forcés, Bobby accueillait les prisonniers en aboyant joyeusement et en exécutant une danse de retrouvaille. Lévinas estime que ce chien était le seul qui les considérait encore comme des êtres humains. « Dernier kantien de l’Allemagne nazie », le chien Bobby par sa présence amicale et fidèle leur rendait cette humanité que la machine totalitaire s’efforçait de leur retirer…

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