02/10/2018

Mes thèses à propos de la laïcité


1) La définition de la laïcité est la séparation de l'Eglise et de l'Etat. la paternité de cette idée r appartient à un penseur qui a vécu à Genève au XVIème siècle et qui s'est élevé contre les excès de l'état calviniste et les guerres de religion, Sébastien Castellion. 
Le paradoxe est qu'il s'agit d'une séparation instituée en vue d'éviter que des fragmentations potentielles ne se développent dans l'espace public, qui relève de la compétence de l'Etat.
Ce qui est reconnaître in fine que les religions, entre autres, ont une tendance spontanée à créer des scissions et à occuper le maximum d'espace, raisons pour lesquelles il faut les contenir.

2) La laïcité ne doit pas, à mon avis, être confondue avec la liberté de conscience et la liberté religieuse. La liberté de conscience garantit le droit au choix et à la pratique d'une religion (ou d'une non-religion).
La laïcité pose une limite à cette pratique en vue de protéger certains secteurs communs à tous des pressions et des empiètements éventuels. Elle est un devoir plus qu'un droit.

3) La laïcité vise à préserver ce "nous qui nous unit" (pour reprendre un titre de Roger Pol Droit). C'est à dire que nous ne faisons pas que coexister ou vivre ensemble. En société, nous sommes unis par un bien commun qui est plus grand que nos appartenances particulières, un esprit collectif, une communauté de destin. Tout cela transcende des intérêt confessionnels forcément partiels et partiaux. C'est tout l'enjeu de l'appartenance au corps politique au sens plein. L'Edit de Nantes avait formulé d'une façon magnifique ce nous qui nous unit: "vivre comme frères (humains), concitoyens et amis". C'est tout de même un objectif plus noble que se borner à coexister ou vivre ensemble! 

4) La laïcité reste le meilleur rempart contre les assignations identitaires, qu'elles soient religieuses ou autres. 
Bien sûr tout homme, toute femme, a droit à son identité (tant qu'elle ne devient pas exclusive de celle des autres). Mais nos identités sont à géométrie variable. Elles sont toujours, plus ou moins, feuilletées ou en rhizome. Il est bon que des repères objectifs et légaux soient maintenus pour permettre à chacun de déjouer les pièges des injonctions identitaires. L'école ici est en première ligne !

5) Une foi, une conviction religieuse, n'est qu'une donnée parmi d'autres de l'identité humaine. Personne ne peut être défini par sa seule appartenance religieuse - ou non religieuse - et toute tentative en ce sens doit être combattue. La modernité, ce sont la pluralité et la diversité modérées par la laïcité. Comme telle, cette instance de modération ne peut pas être aménageable à la demande.

6) Si la laïcité est l'aboutissement d'un processus de sortie du tout religieux, cela ne signifie pas que les religions soient proscrites ou malvenues. Il n'est que de relire des pages de Jean Jaurès ou de Ferdinand Buisson à ce sujet. La laïcité n'est pas une haine anti-religieuse. Et la foi peut parfaitement s'épanouir à l'ombre de la laïcité, qui au fond la protège.

7) Pour finir, il me semble qu'il appartient aux diverses religions organisées et instituées dans nos pays d'Europe d'intérioriser le principe laïque au lieu de le contester. Il s'agit de l'intérioriser comme une déontologie, une sagesse et une politesse réciproque. Après tout, la politesse va , étymologiquement, avec la politique.

 

15:57 | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | |

Lequel est le vrai nihiliste ?

Un personnage du célèbre roman de Salman Rushdie, Les Versets Sataniques, prononce dans l’épreuve une prière hautement paradoxale dont il ressort que seul le vide lui répond : « O Dieu, bienfaisant et miséricordieux, sois avec moi dans ce temps de besoin, mon plus cruel besoin. Puis il se rendit compte qu’on était en train de le punir et suffisamment longtemps pour qu’il puisse souffrir mais après un certain temps, il se mit en colère. Cela suffit, Dieu, demandèrent ses paroles non dites, pourquoi dois-je mourir alors que je n’ai pas tué, es-tu vengeance ou es-tu amour ? Sa colère contre Dieu lui permit de tenir un jour de plus  mais ensuite elle s’effaça et à sa place vient une absence terrible, une solitude, quand il comprit qu’il parlait dans le vide, qu’il n’y avait absolument personne et c’est alors qu’il se sentit bête comme il ne l’avait jamais été de sa vie et il commença à prier l’absence, sois là, nom de Dieu, existe. Mais il ne sentait rien, rien, rien et un jour il découvrit qu’il n’avait pas besoin que quelque chose existe pour sentir ».

Ce passage – qui entre autres a valu à l’auteur les ennuis que l’on sait- définit très exactement ce qu’est le nihilisme, un terme qui est souvent utilisé à tort et à travers. Le nihilisme rejette l’idée qu’il puisse exister une instance suprasensible (« Dieu »  par exemple) qui ait un pouvoir efficace sur la vie humaine. Rien qui puisse prodiguer lui un supplément d’âme. Dans nihilisme, c’est le nihil qui est important, le rien. Rien à quoi se raccrocher au delà du sensible.  La transcendance n’est rien ou alors elle n’est qu’une illusion.  

Il se dit et s’écrit de façon récurrente que le djihadiste, surtout depuis le 11 septembre,  incarnerait la version contemporaine du nihiliste, aspirant à tout détruire puisque rien ne vaut à ses yeux. Un petit essai de François Guery (1) veut en établir la démonstration. Pour faire court, l’Occident  aurait affaire avec le djihadisme à une vaste entreprise de démolition nihiliste

 Seulement voilà, il s’avère que le djihadiste pense exactement le contraire. Nous possédons de nombreux témoignages de djihadistes incarcérés ou repentis et qui disent tous la même chose : le sentier du djihad dans son application guerrière est la conséquence d’une adhésion très forte à une instance divine qui condamne de manière catégorique la diversité et l’impiété  d’un monde qu’il s’agit de soumettre et de purifier par la terreur s’il le faut. Si le djihadiste proclame aimer la mort plus que nous n’aimons la vie, c’est parce que pour lui la mort n’est qu’un passage vers un monde meilleur, un paradis qu’il est possible de rejoindre par le mérite de ses actes au service de l’instance divine.

Le djihadiste est donc le contraire d’un nihiliste.  C’est un croyant radical au sens propre, un croyant qui prend les injonctions du  texte  à la racine de la lettre et qui entend les appliquer telles quelles.

Il  combat le nihilisme de l’Occident ressenti comme une menace mortelle pour sa foi. Il le condamne pour les mêmes raisons que les ayatollahs de Téhéran ont condamné Rushdie.

Il se pourrait que  ceux qui en face défendent une société ouverte soient  bien plus nihilistes qu’ils ne le pensent. Selon une analyse fameuse de Heidegger, le nihilisme désigne un  processus qui se déploie dans l’histoire des peuples occidentaux depuis plusieurs siècles. Il débouche sur la suprématie sans partage de la rationalité et de la technique ainsi que l’arbitraire des valeurs, qui sont de pures conventions. Autant de menaces, désormais mondialisées, pour des systèmes de croyances plus traditionnels  et historiquement  immobiles. Autant de menaces pour des visions du monde qui ne cadrent pas avec la perspective technoscientifique.

Derrière le phénomène dijhadiste se profile en réalité  un immense  enjeu de civilisation.

 

(1) Archéologie du Nihilisme, de Dostoïevski aux djihadistes, 2015 

13:20 | Lien permanent | Commentaires (4) | |  Facebook | | |

02/09/2018

L'appropriation culturelle ou le retour de la ségrégation

 Les campus des universités américaines et canadiennes sont l’incubateur de modes idéologiques qui ne tardent pas à devenir virales sur les médias et les réseaux sociaux. Ainsi en va-t-il pour la notion, très débattue en ce moment, d’appropriation culturelle. Selon l’ethnologue Monique Jeudy-Ballini cette notion consiste en la dénonciation de l’usage « par des membres de la société dominante occidentale des biens matériels et immatériels issus de pays anciennement colonisés ou de minorités historiquement opprimées ».

Il est ainsi reproché aux Rolling Stone d’avoir pillé le répertoire des bluesmen noirs américains, à Kim Kardashian d’arborer des tresses façon afro, à Scarlett Johansson d’apparaître à l’écran en héroïne manga, à Beyoncé d’avoir tourné un clip sur les rives du Gange en costume indien traditionnel, à Tom Cruise de s’être déguisé en samouraï, à Picasso, Modigliani ou Gauguin d’avoir assimilé les arts africains ou océaniens dans leurs propres créations et bien sûr au consommateur lambda occidental d’apprécier les sushis, le couscous, le tandoori ou les tapas…

 Certaines de ces accusations ne sont pas sans fondement. Il est rigoureusement exact que le rock and roll et tout ce qui en a découlé par la suite trouve ses origines principales dans la musique noire américaine sans la plupart du temps reconnaître la dette contractée, ce qui mettait en colère le grand Muddy Waters. De même est-il regrettable que le premier disque de l’histoire du jazz (récemment exposé à la Fondation Bodmer) ait été enregistré par un orchestre blanc, les noirs ne pouvant à l’époque accéder aux studios d’enregistrement en raison de la ségrégation. Ce qui n'empêche pas qu'il y ait eu de très importants musiciens de jazz blancs, Art Pepper ou Bill Evans pour ne citer qu'eux.  De même la restitution il y a quelques années par un pays européen de têtes humaines sur modelées maoris à ce peuple de Nouvelle Zélande en raison de leur importance spirituelle dans les croyances traditionnelles me paraît une démarche assez juste.

Il ne faut cependant pas être naïf. L’appropriation culturelle est aussi – et surtout – un argument du racisme anti-blanc et anti-occidental déjà dénoncé dans ce blog. A ce compte-là on pourrait aisément retourner la politesse à la terre entière en l’accusant par exemple de s’être appropriée la technique occidentale. La bombe atomique des Indiens, Chinois, Pakistanais, Coréens du Nord et demain peut-être des Iraniens, appropriation culturelle ? Le web, né au CERN, qui a tissé sa toile en Asie, en Afrique et en Amérique latine, appropriation culturelle ? La médecine occidentale, tellement critiquée mais tellement efficace, appropriation culturelle ? Les Airbus, Boeing et autres TGV qui se répandent dans tous les pays, appropriation culturelle ?

Soyons sérieux. Hormis certains cas sur lesquels il est souhaitable de mener une réflexion approfondie, l’appropriation culturelle est une arme de combat idéologique destinée à entretenir et si possible accroître le sentiment de culpabilité de l’homme blanc. En espérant en tirer une meilleure rente victimaire, bien entendu.

Il y a pourtant un effet pervers qui se retourne contre les utilisateurs de l’argument. En effet il fait obligation aux « peuples opprimés » de s’en tenir strictement à leur identité réelle ou supposée, il les assigne à résidence et les voici « essentialisés » malgré eux. C’est le retour à l’envers de la ségrégation, ce rêve insidieux d’ethnies chimiquement pures, vierges de toute influence extérieure. Ce qui revient en définitive à la glorification paradoxale de l’apartheid, qui signifie littéralement développement séparé.

 Le problème est qu’il n’existe pas (et qu’il n’a probablement jamais existé) de culture chimiquement pure, vierge d’influence extérieure. Au contraire. Par essence, l’être humain est un être de relation. Il n’est pas bon que l’homme soit seul, écrit sobrement la Bible. Il se nourrit, se construit et vit des échanges qu’il entretient en permanence avec les autres. Des biologistes comme le regretté Albert Jaccard nous disent que la conscience humaine est au départ un produit collectif, la notion d’individu n’apparaissant qu’ensuite, ce que montre le fameux exemple des enfants sauvages. Nous sommes des êtres de liens et d’échanges. Rien que nos langues s’inspirent les unes des autres. Il en va de même pour les cultures. Elles ne sont riches, vivantes et créatives que si elles sont en lien et en échange. La mondialisation ne fait qu’accélérer un processus qui est à l’œuvre depuis toujours au sein de l’humanité. Tu aimeras ton prochain comme toi même, tout est dans cette célèbre formule.

 A la campagne d’accusations aussi stériles que néfastes qui s’abat sur nous, j’oppose la Civilisation de l’Universel chère à Léopold Sédar Senghor. Lui, qui n’était certes pas ignorant des maux engendrés par la relation du colonisateur au colonisé, a entrevu la possibilité d’une civilisation mondiale à laquelle chaque culture particulière apporterait sa pierre. Il a réfléchi en termes de rencontre du donner et du recevoir, de symbiose et de dialogue dialectique entre les cultures. « L’édification de la Civilisation de l’Universel sera l’oeuvre commune de toutes les races, de toutes les civilisations ou ne sera pas ». Une sorte de conversation à l’échelle planétaire dont la vertu première sera de nous questionner sur nous mêmes.

Il se pourrait au bout du compte que seul le questionnement soit à même de nous sauver de nos démons…

 

 

08:43 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |