28/03/2018

Donner sa vie

 

Par un mystérieux concours de circonstances, les obsèques nationales du Lieutenant Colonel Arnaud Beltrame se sont déroulées au cœur de la Semaine Sainte chrétienne qui va du dimanche des Rameaux au dimanche de Pâques. Bientôt ce sera Vendredi Saint. Ce jour-là les chrétiens font mémoire de l’arrestation, du procès, de la condamnation et de la mise en croix de leur Maître. L’Evangile de Jean rapporte cette parole du Christ à ses disciples : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » (15 :23). Cette parole récapitule ce que fut la trajectoire terrestre de Jésus de Nazareth. Elle projette aussi un éclairage particulier sur ce que pourrait être la trajectoire de quiconque se réclame de lui. Elle nous fait comprendre le sens véritable du mot martyre. Loin d’être une quête suicidaire de la mort entraînant avec elle la mort des autres, elle envisage la grave possibilité que le don de sa vie puisse être consenti pour ne pas renier sa foi au service des autres. Le martyre chrétien ne recherche jamais la mort car il croit à la vie et au fond ne croit qu’à cela. Mais il admet que le sacrifice suprême de sa vie puisse être parfois nécessaire pour sauver celle des autres. C’est exactement ce que Arnaud Beltrame a incarné et devant ce geste, nous restons sans voix car qui d’entre nous se sentirait capable sans vaciller d’une pareille abnégation ? Même si très probablement, il a dû espérer par devers lui qu’il parviendrait à maîtriser le djihadiste sanguinaire…

Jusqu’à récemment, nous étions enclins à penser que, dans nos pays d’Occident endormis par des années d’opulence et de tranquillité, le martyre chrétien était un motif abstrait, appartenant à la littérature ancienne. A l’évidence, c’était faire l’impasse sur que subissent sans relâche sous nos yeux les chrétiens d’Orient. Le geste héroïque d’Arnaud Beltrame vient rappeler brutalement que nous autres Européens sommes entrés dans une sombre vallée qui n’a pas fini hélas de réclamer le prix du sang…

C’est donc bien le moment de nous préparer à défendre ce en quoi nous croyons vraiment. A témoigner, au sens fort s’il le faut (le mot grec martus signifie témoin), de ce qui nous anime. Tant pis pour les faux semblants, les précautions oratoires, les pudeurs de chaisières ou les amabilités convenues. L’heure n’est plus aux élégances diplomatiques. Habituons-nous plutôt à parler de façon vraie, qu’importe la rudesse éventuelle nous y verrons plus clair et nous rendrons service à tout le monde. L’heure est au courage, qui est la chose la plus difficile qui soit. Toutefois, dans la sombre vallée, nous n’y sommes pas seuls. Non seulement la grandeur exemplaire d’un Arnaud Beltrame montre le chemin mais les forces nous seront données précisément parce que nous ne parions que sur la vie.

Après Vendredi Saint il y a Pâques. En hébreu, pessah c’est le passage. Au bout de la sombre vallée, il est un passage. Ne doutons pas que nous finirons par passer, tant il est vrai que la vie est toujours la plus forte.

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25/03/2018

Racisme à toutes les sauces...

L’usage abusif d’un mot et son emploi à tort et à travers finissent par faire perdre à ce mot tout sens discernable. Ainsi en est-il de l’adjectif «raciste» par lequel un représentant de communauté religieuse interrogé par des journalistes de la TSR vient de qualifier la loi sur la laïcité actuellement débattue au Grand Conseil de Genève.

Pour mémoire, le racisme est la conviction qu’il est possible catégoriser et de hiérarchiser les êtres humains en races en se basant sur des critères physiques et ethniques. Par extension, il désigne toute forme d’oppression d’un groupe en raison de ces critères. En Suisse, faut-il le rappeler, le racisme est un délit.

Il est juste sidérant qu’une loi relative à la laïcité, sous prétexte qu’elle proscrit les signes religieux au Grand Conseil et dans les délibératifs, puisse être traitée de raciste, alors même qu’elle vise à mettre entre parenthèses les différences notamment religieuses qui sont susceptibles de créer des tensions inutiles parmi nos futurs édiles. Que je sache la laïcité a toujours constitué un solide rempart contre les discriminations de toute sorte.

D’autre part en aucun cas une dogmatique religieuse ou une idéologie ne peut être assimilée à une ethnie. L’Islam puisqu’il s’agit de lui n’a jamais constitué une race , pas plus que le protestantisme ou le boudddhisme. Sa composition humaine à travers le monde est extrêmement variée. Donc comme dogme ou comme idéologie, sa mise en cause théorique est possible sans que cela constitue un délit raciste.

Au fond ce représentant voulait dire qu’en tant que musulman, il se sentait mis en cause par la laïcité. Il est tout à fait exact que la notion de laïcité n’entre pas dans le champ conceptuel de l’Islam. La raison en est simple. Pour ce dogme, l’ensemble de la réalité a vocation à être régie par la juridiction divine. Du coup la laïcité constitue, à ses yeux, une limite humaine arbitraire posée à cette ambition théologique. Limite qui n'a évidemment rien de raciste.

Je voudrais suggérer à ce représentant de se poser les seules questions qui vaillent à mon humble avis : Qu’en pensent les autres, ceux de l’extérieur qui ne partagent ni son dogme ni ses croyances ? Se sentent-ils mis en cause par la laïcité ou au contraire protégés par elle des débordements d’une parole trop absolue, bien plus divinisée que divine ? Toutes les âmes religieuses, à quelque obédience qu'elles appartiennent, devraient prioritairement se demander: Qu'est que ma foi fait aux autres, à ceux qui ne la partagent pas ? 

 

Vincent Schmid

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26/02/2018

BREF ELOGE DU CONSERVATISME

 

L’émission dominicale C Politique donnait hier la parole à Matthieu Bock-Côté, auteur et sociologue québecois, porte drapeau d’une pensée conservatrice nouvelle manière qui commence à faire sentir son influence sur le vieux Continent.

D’entrée de jeu, Bock-Côté refuse d’être qualifié de réactionnaire. A ce sujet, il établit une distinction très éclairante entre réaction et conservation.

Le réactionnaire est un antimoderne qui congédie son époque en bloc. Il reste prisonnier d’un passé idéalisé. Réactionnaire est la posture qui consiste à se lamenter sur un âge d’or disparu: c’était mieux avant… Faute de proposer de réelles perspectives, la posture réactionnaire se condamne à tourner en rond. 

Le conservateur au contraire reconnaît la modernité pour ce qu’elle est, un état de fait dans lequel nous sommes impliqués que ça nous plaise ou non. Mais il s’interroge sur les limites de cette modernité. Et la première limite de la modernité est le refus de la notion de limite. « L’homme entreprend l’infini » notait déjà prophétiquement Vicor Hugo. Cette formule est devenue la devise de la modernité. En notre époque de progressisme forcené, il semble en effet qu’il n’y ait plus de bornes à la quête prométhéenne de la surpuissance humaine. Tout ce qui lui fait obstacle doit être déconstruit. Aucun secteur de la vie personnelle ou sociale n’échappe aux effets de la déconstruction globale en cours. Conceptualisée par Jacques Derrida, la déconstruction est le maître mot du progressisme (j’y reviendrai). Elle nous promet que le salut viendra de la table rase car la vérité de l’homme est au bout de la déconstruction de tout ce qui le constitue.

Le conservateur ne nie pas que les changements soient parfois nécessaires mais ils ne sont pas automatiquement bons du simple fait qu’ils sont des changements. Il n’est pas question de nier les bienfaits que le progrès nous apporte mais on commence à mesurer, avec l’expérience, les effets pervers de ces avancées.

Car il est des choses qui méritent d’être perpétuées, protégées, transmises et cultivées. Il n’est par exemple pas vrai que nous serons d’autant plus libres, d’autant plus nous-mêmes que nous serons débarrassés de notre héritage culturel et civilisationnel. Il n’est pas vrai que ne pourrions nous accomplir en tant qu’individus qu’à la condition d’être désaffiliés de tout ce qui nous précède. Car il ne faut pas s’y tromper, le programme de la déconstruction est clairement au service de l’agenda transhumaniste…

 Le conservateur pour sa part est conscient d'une vérité très simple, à savoir que le propre de l’homme est de trouver sa place dans une temporalité infiniment plus vaste que lui. De l’enfant qui naît, le langage courant dit qu’il vient au monde. C’est à dire qu’il entre dans une continuité qui était là avant lui, qui sera là après lui et dans laquelle il doit prendre sa place pour la durée de sa vie.

Le vrai et bon conservatisme est celui d’une pensée qui a le courage d’assumer les limites parce qu’on ne se construit que grâce aux limites. Le vrai et bon conservatisme est au fond celui qu’Albert Camus a si magistralement défini dans son Discours de réeception du Prix Nobel :

"Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu'elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à  empêcher que le monde ne se défasse ».

 Vincent Schmid

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