24/01/2018

LA LAICITE EST-ELLE UNE IDEE CHRETIENNE ?

L’opinion se répand communément  aujourd’hui que la laïcité, entendez la séparation des Eglises et de l’Etat, est un principe d’origine chrétienne. On fait valoir que le christianisme aurait inventé la distinction entre sacré et profane, religieux et politique, pouvoir spirituel et pouvoir temporel et que cette distinction serait la marque spécifique de la civilisation chrétienne. Et l’on invoque volontiers à l’appui de cette thèse la fameuse parole de Jésus « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ».

La réalité est beaucoup plus nuancée. Pour commencer, bien malin qui peut dire avec certitude ce que Jésus entendait par cette formule. Maintenue dans son contexte littéraire et historique, elle semble plutôt concerner les rapports très tendus que le peuple d'Israël entretenait à l'époque avec la puissance occupante romaine et les taxes supplémentaires que cela représentait pour chacun. Dés que l'on veut trouver dans ce mot évangélique un enseignement général sur les rapports de la religion avec l'Etat, on court un sérieux risque de s'aventurer au hasard.

Aurait-on plus de chance avec cette autre  parole de Jésus à Ponce Pilate  : "Ma royauté n'est pas de ce monde" ? Rien n'est moins sûr. Jésus certes y affirme que sa royauté est différente des royautés humaines qui s'exercent sur ce monde, à l'exemple de celle de l'Empereur de Rome, mais il ne dit pas qu'il renonce à sa royauté sur ce monde...

S'il fallait trouver des ingrédients préparatoires à la  laïcité dans le christianisme, il faudrait plutôt les chercher du côté de l'abolition de l'opposition entre pur et impur et de la doctrine de l'incarnation.

La grande originalité chrétienne est  d'avoir aboli la distinction entre pur et impur, licite et illicite, permis et défendu. La relation à Dieu ne passe plus par l'obéissance à une Loi  même si la loi est prise au sérieux pour guider la vie personnelle et collective.  Quant à l'incarnation, elle aboutit à unifier la totalité du réel. Il n'y a plus d'un côté le profane et de l'autre le sacré, Dieu est partout chez lui ou nulle part, il laisse le champ libre à l'homme, quand bien même la religiosité populaire et les intérêts cléricaux ont résisté longtemps (résistent encore, parfois!)  à tirer toutes les conséquences de cette liberté. 

Il faut reconnaître que dans leurs trajectoires historiques, les institutions ecclésiales, qu'elles fussent d'Orient, d'Occident ou plus tard Réformées,  ont mis un temps énorme à se mettre en accord avec ces fondamentaux. Dés que le christianisme devient la religion officielle de l'Empire, la pression ira en s'accroissant sur la société. Théorisé par Saint Augustin, mis en musique par Théodose, il devient une croyance obligatoire et unanimiste dont il est hors de question de s'écarter. Les rois et les princes sont les bras armés de l'Eglise. Pendant tout le Moyen Age, la chrétienté se conçoit comme un bloc compact et théocratique dans lequel on n'aperçoit guère de signes avant-coureurs de ce qui adviendra plus tard. Ce sont les rois très catholiques qui mènent la reconquête de l'Espagne et le Pape est un chef d'état puissant, qui possède de vastes terres, qui lève des armées et qui  pèse de tout son poids dans la diplomatie internationale. 

N'allons pas imaginer que la Réforme ait voulu changer cela. Luther bénéficie de l'appui des princes allemands et dans la Genève réformée, le culte est obligatoire tandis que le Consistoire veille sur les faits et gestes du bon peuple. Certes Calvin ne voulait pas que les magistrats de la cité mettent leur nez dans les affaires internes de son Eglise mais en revanche il exigeait qu'ils se montrent un soutien indéfectible de cette même Eglise...  Lorsque Théodore de Bèze écrit que le but ultime de la société humaine est l'adoration du seul vrai Dieu, il énonce une une banalité pour ses contemporains, avec laquelle le plus anti-protestant des Inquisiteurs ne pouvait que tomber d'accord. Le point qui fâche étant la question de savoir quelle est la bonne et vraie manière d'adorer Dieu...

On ne perdra pas de vue enfin qu'au moment de la Révolution française puis en 1905 en France ou 1907 Genève, la confrontation avec les Eglises fut rude et parfois dramatique. Elles n'acceptèrent pas facilement de se faire tordre le bras et  reconduire dans leurs sacristies.  Elles mirent longtemps à l'accepter. 

Néanmoins l'idée de la séparation entre les Eglises et les puissances politiques est née chez des minoritaires et des dissidents chrétiens tels Sébastien Castellion au XVIème siècle, qui en est sans doute le grand ancêtre. Suite à l'exécution du malheureux Michel Servet, brûlé à Genève mais qui l'aurait été  tôt ou tard par l'Inquisition, Castellion conçoit la nécessité d'une séparation entre convictions religieuses et force publique afin de sauvegarder la liberté de la conscience. Ce faisant, Castellion n'a pas besoin de cesser d'être chrétien, il lui suffit de penser différemment la façon de l'être. Et il rejoint par là les fondamentaux dont nous avons parlé plus haut. Il est intéressant noter que beaucoup parmi les esprits qui, dans les générations successives, reprendront l'idée pour l'élargir, l'affiner et pour finir l'appliquer, furent des chrétiens à leur manière: Pierre Bayle, John Locke, Roger Williams, Rabaut Saint-Etienne, Alexandre Vinet, Athanase Coquerel, Ferdinand Buisson, Félix Pécaut... Bien sûr ils  furent rejoints par d'autres familles de pensée. Mais ces noms témoignent qu'il est tout à fait possible d'être sincèrement et sans contradiction chrétien et laïque. En ce sens, oui, si l'on veut, la laïcité est une idée d'origine chrétienne.

 

 

 

 

 

 

 

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