De la convoitise

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La dixième parole du Décalogue s’énonce ainsi: "Tu ne convoiteras pas ce qui est à ton prochain." La langue hébraïque fait la différence entre le désir et la convoitise, termes proches mais ne désignant pas la même chose.

Le désir est inséparable de la condition humaine. Il est lié à la poursuite de la vie : nous avons faim, nous avons soif, nous cherchons à assouvir les besoins des nôtres. Rien de plus légitime.

La convoitise est différente. Elle consiste en une sorte de charme, au sens magique du mot comme l’indique sa racine. Elle est une forme de désir habitée par un charme particulier, dangereux au demeurant puisqu’il fait naître la jalousie et peut mener au vol voire au meurtre. C’est pourquoi le texte biblique trace la frontière entre désir et convoitise par l’objet poursuivi, permis ou défendu. Alors cette parole peut être entendue ainsi : Surveille l’orientation de ton désir de telle sorte que ton prochain ne s’en trouve pas affecté.

Pas si facile... Nous vivons dans un système de société qui se développe à contre-courant de ce conseil de sagesse. En réalité l’économie moderne de marché et  ses indices de croissance reposent plus sur la convoitise que sur la seule satisfaction des besoins. La publicité omniprésente a pour principe de créer une compétition perpétuelle entre les consommateurs afin de posséder ce que l’autre n’a pas encore et dont la plupart du temps nous pourrions nous passer. Elle a la convoitise et le charme pour carburants. Une fois enclenché, le processus ne s’arrête plus. Il incite à des comportements compulsifs, addictifs ainsi qu’une inextinguible avidité. La convoitise a fait de nous une civilisation de goinfres et de gloutons. Pire elle aboutit à la dévastation et la dévoration du monde.

Vivre sans contrainte et jouir sans entrave ordonnait un slogan situationniste de 68. Mais ou cela nous mène-t-il ? Il se pourrait bien que l’origine des impasses actuelles majeures se trouve de ce côté.  Voyez les défis écologiques, étroitement liés à la surexploitation de l’environnement. Ou  des effets migratoires. Imagine-t-on en Occident l’effet d’attraction exercé par les chaînes satellitaires sur des populations plus démunies que nous ? Ce sont autant de catalogues publicitaires déversés en continu et vantant de façon mensongère une prospérité mirifique qui agissent comme un aimant.

Cependant chacun comprend que le couple infernal convoitise-consommation ne suffit pas à donner un sens valable à la vie, au contraire. En Europe la vie est devenue, note Douglas Murray, inconsistante et superficielle. J’ajouterai festive, la fête toujours recommencée étant un pauvre palliatif pour se distraire du nihilisme qui s’étend. Ce qui est nouveau ici est moins le phénomène en soi que son ampleur. Ce nihilisme pratique étendu à une civilisation entière constitue un talon d’Achille qui peut finir par la dissoudre.

Le remède, si remède il y a, commence par un revirement personnel. Il s’agit que chacun, pour son propre compte, s’attache à tirer vraiment les conséquences de l’injonction : Surveille l’orientation de ton désir…

Des générations de spirituels ont expérimenté que le désir peut être sublimé en quête de Dieu et que cette sublimation libère du piège de la compulsivité mortifère en renouant avec l'essence du désir, qui est appel à la vie. Même remarque en ce qui concerne l’éros de la connaissance, que Platon déjà pointait comme étant à la source de la philosophie et de la science. Orienter son désir vers le haut de sorte que notre vie s’en trouve dégagée et enrichie de sens.

La sagesse juive des Maximes des Pères (Pirké Aboth) dit ceci: "Qui est riche ? Celui qui se réjouit de son lot."

En écho, l’apôtre Paul écrit dans son épître aux Philippiens : "J’ai appris à être content dans l’état ou je me trouve. Je sais vivre dans la disette et je sais vivre dans l’abondance. En tout et partout j’ai appris à être rassasié et à avoir faim, à être dans l’avoir et à être dans le manque (4,11 sq)".

Tel est ce qu’il faudrait appliquer à nous-mêmes et tenter d’apprendre aux jeunes générations...

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Commentaires

  • Ce billet inspire de profondes réflexions, essentielles en ce qui concerne la manière dont se déroulent les relations humaines. En voici quelques miettes.

    Merci d'abord pour votre clarté.

    Cette sagesse dépasse la religion en ce sens qu'un non-croyant peut la reprendre à son compte sans gêne.

    Il s'agit là d'un vrai travail sur soi: le contentement. Il contient toute la question des inégalités et de ce qui s'en suit quand le désir devient convoitise. Distinction éclairante.

    Je prends moins la symbolique du haut, qui de simple topographie des relations peut tourner en instrument de domination morale.

    Le texte de Paul conclut bien votre précieux texte.

  • Remarquons, d'abord, que la Loi (dans le décalogue) ne s'adresse qu'à l'homme ; c'est le devoir de l'homme formulé par la Femme, la Déesse qui s'affirme.
    Le premier commandement : « Je suis Hevah, tu n'auras pas d'autres dieux devant ma face », veut dire : « Je suis celle qui te dirige, tu n'auras pas d'autres maîtres que moi ». Le mot Déesse est pris dans le sens de suprématie morale, et c'est pour ramener les hommes à cette seule autorité spirituelle, représentée par des Déesses multiples, que ce commandement est donné.
    Avant d'arriver au neuvième commandement où il est dit : « Tu ne désireras pas la femme de ton prochain » et non au dixième voyons le sixième.
    Le sixième commandement : « Tu ne commettras pas d'adultère », ne s'adresse qu'à l'homme et veut dire qu'il ne doit aimer qu'une femme à la fois. Il ne peut pas s'appliquer à la femme, puisque, dans le régime gynécocratique, l'amour féminin est sacré et aucune restriction ne lui est imposée.
    Aussi, le neuvième commandement nous en donne la preuve, puisqu'il dit : « Tu ne désireras pas la femme de ton prochain » ; il n'est nullement question d'imposer à la Femme un devoir quelconque, il n'y a pas réciprocité, on ne lui dit pas, à elle : « Tu ne désireras pas le mari de ta prochaine ». Du reste, la suite du même commandement prouve encore que c'est à l'homme qu'il est donné ; c'est à lui qu'on recommande de ne pas prendre le champ, l'âne, le bœuf des autres, parce qu'il était dans les habitudes des hommes, à cette époque, de vivre de rapine ; la femme n'était pas dans ce cas, puisque c'étaient les filles qui héritaient de la propriété maternelle.
    La Thora imprima une nouvelle direction à la vie sociale en rendant une grande autorité à l'ancienne religion théosophique et au régime matriarcal.
    Tous les grands principes de politique et de morale sont en germe dans le Sépher, œuvre d'une femme. Tout ce qui est ordre, règle, loi, vient d'Aïshah. De l'homme vient le désordre et l'anarchie.
    Cette loi morale, formulée par Myriam, surnommée Ha-Thora, est la conséquence logique de la loi des sexes exposée dans le Sépher (qui servira à faire le premier Livre de la Bible, la Genèse, qui en sera la caricature). Cette loi tant de fois séculaire, et vivante encore cependant, portait en elle le cachet de la Vérité absolue, comme toute l'œuvre de la grande inspirée. C'est ce qui lui a donné l'immortalité. Les œuvres de Vérité persistent malgré les difficultés, les dangers, les persécutions.
    Lien : https://livresdefemmeslivresdeverites.blogspot.com/2017/07/histoire-des-israelites.html
    Cordialement.

  • L`enseignement christique ne condamne pas la richesse mais l`amour de l`argent, c`est a dire l`addiction a l`accumulation des richesses matérielles. "Dieu ou l’amour des richesses, nous devons choisir" (Matthieu 6:24). Cela dit, l`addiction a la "consommation", que Jésus n`a apparemment pas prévu dans son enseignement (cela n`existait pas a l`époque) n`est pas du meme ordre que celle a l`accumulation des richesses. C`est l`addiction a la consommation qui nous rend superficiels et constamment insatisfaits mais, en meme temps, cette superficialité ainsi entretenue rend difficile la sortie de cette addiction.

    Par ailleurs, me semble-t-il, l`addiction a la consommation ne provient pas que d`une cause. Prenez par exemple le cas de l`habillement. On peut avoir envie d`acheter sans cesse de nouvelles fringues pour avoir l`air plus beau/belle que le copain/copine mais aussi parce que la nouveauté nous attire d`autant plus que notre vie nous semble vide ou pour tenter de renforcer notre estime de soi. Le dénominateur commun des causes possibles est peut-etre la superficialité spirituelle, l`immaturité relative de la personnalité,

  • Selon Paul Diel, Psychologie de la motivation, Petite Bibliothèque Payot, la convoitise conduit à la maladie mentale de la banalisation laquelle signifie et garantit la mort des civilisations.

    Mais… comment, cet enseignement, le faire entendre d'"urgence" à ceux qui nous gouvernent en nous imposant une société avec pour seul but le marché, la compétition sauvage parce que sans éthique!?

    Jadis une voisine nous disait à nous autres marmots et… marmottes que parfois il faut savoir et oser dire NON!

    Elle était l'épouse d'un psychiatre et pédiatre apprécié travaillant à l'Hôpital Psychiatrique de Cery, à Prilly: le Dr Lucien Bovet.

  • Si on accepte l'idée d'une évolution des moeurs (dans les sociétés occidentales du moins), ce qui s'appliquait aux hommes uniquement dans nos textes sacrés doit s'appliquer aux femmes également à notre époque.

  • Par ignorance, sans doute, nombreuses sont les femmes qui ont pris pour elles également notamment les Dix Commandements ainsi que celui de Maître Hillel l'Ancien qui invite à "ne pas faire à ton prochain ce que tu ne voudrais pas qu'il te fît":

    avec ou sans accord au féminin.

    Par l'Evangile de Thomas le Christ demande à Pierre de ne pas écarter Marie, une femme, donc, car "tout comme toi elle a une âme."

  • Faut pas rêver!

    Les envieux convoitent toujours les biens des autres !

  • Dommage que mon commentaire sur l`addiction aux richesses ne vos soit pas parvenu car il aurait été intéressant d`avoir l`avis d`un homme de réflexion tel que vous sur le fait que c`est l`addiction a l`origine des grands problemes de l`humanité. Il est bon qu`un blog soit interactif car les discours a sens unique sont par nature stériles.

  • GIEC et José Bové

    La santé de notre planète, les sols... est plus que préoccupante.

    La convoitise, précisément, arrangeant l'ensemble des rapaces financiers.

    L'histoire biblique du jardin (pourquoi pas symboliquement notre planète?) d'Eden…

    La faute d'Adam et d'Eve n'est-elle pas affaire de convoitise attisée par le "serpent"... convoitise parfaitement légitime humainement parlant mais non maîtrisée… à temps!?

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