Edit de Nantes 2.0

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Jacques Lacan appelle « chauve-souris » ces questions qui reviennent sans cesse, de façon quasi-obsessionnelle, sans qu’elles soient résolues une bonne fois pour toutes. Telle me paraît être, en France voisine, la question du port du voile islamique qui a fait un retour passionnel et remarqué depuis la sortie d’un conseiller RN à l’encontre d’une femme voilée qui assistait à une séance du Conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté.

Si sur le plan humain l’interpellation manquait singulièrement de tact, offrant le bâton pour se faire battre, elle s’est avérée en revanche d’une efficacité politique redoutable. En moins de trente secondes, démultipliée par les réseaux sociaux et les chaines en continu, l'apostrophe de l’élu a fracturé la majorité LREM, obligé les ministres à s’exprimer dans tous les sens et contraint  le Président Macron à un exercice de haute voltige au final peu convaincant. La scène politique de l’Hexagone s’est enflammée avec une virulence inédite. Pourtant cela fait trente ans, depuis l’affaire de Creil, que le sujet est âprement débattu. Une loi, relative à l’école, a même été votée. Rien n’y a fait.

L’exaspération est encore montée d’un cran. On s’est copieusement écharpé à grands coups de clashs télévisés, de tweets ravageurs, de pétitions pour ou contre, de manifestations plus ou moins symboliques… On a rivalisé dans l’exégèse de la loi de 1905. On s’est disputé autour de la signification théologico-politique du voile dans le Coran et dans l’Islam. On a proposé des lois plus restrictives. Force est de constater que le débat tourne en rond et n’a abouti qu’à creuser plus encore les failles profondes qui fracturent l’Archipel français (1).

De cet orage, je tire deux enseignements.

Le premier concerne l’Islam et ses interprétations. Il est apparu au grand jour qu’il existe un fort désaccord parmi les musulmans sur la place qu’il convient d’accorder au voile. Ce désaccord, religieux autant que politique, donne lieu à des luttes intestines entre tendances adverses. Mais le non musulman moyen (que je suis) aura bien de la peine à se repérer dans cette foire d’empoigne qu’on devine implacable.

Le second est que  probablement la loi ne résoudra pas tout. La laïcité n’est peut-être pas l’ultime garantie de la paix publique même si elle demeure nécessaire. Quand bien même la loi de 1905 sera respectée à la lettre et partout, le malaise ne disparaîtra pas pour autant. Jusqu’à preuve du contraire la femme voilée du Conseil régional, même si elle s’est révélée par la suite une authentique militante, n’a pas enfreint la loi.

Alors ? C’est le Président Macron qui, face aux journalistes Bourdin et Plenel en 2018, avait trouvé les mots justes (tel est l’avantage du « en même temps », à force de dire tout et son contraire, on finit forcément, ici et là, par dire des choses justes): le port du voile n’est pas conforme à la civilité française.

En effet avant d’être une affaire légale, il s’agit d’une affaire de mœurs. Ce qui ne simplifie pas vraiment. Les affaires légales se règlent par la loi, mais les affaires de mœurs, c’est autrement compliqué.

Pour éclaircir, remontons à Montesquieu. Dans l’Esprit des Lois, Montesquieu distingue la loi et les mœurs. La loi prend sa source dans la raison politique, elle peut être changée par le souverain. Les mœurs  sont consacrées par l’usage populaire, commun et pour tout dire traditionnel. Et ce sont les mœurs, bien plus que les lois, qui produisent le caractère particulier d’une nation. Pour cette raison Montesquieu pense que les moeurs sont plus originelles que les lois. Au dilemme classique: Faut-il changer les moeurs par la loi ou adapter la loi aux mœurs ? il répond par un conseil de prudence. Changer les mœurs d’un peuple, même un petit peu, est une opération risquée et dangereuse car « le peuple connaît, aime et défend toujours plus ses mœurs que ses lois ». Il ajoute « les moeurs contribuent encore plus au bonheur d’un peuple que ses lois ».

Du point de vue des mœurs, que signifie la question du voile, qui fait couler tant d’encre et de salive ? Un choix de civilisation, rien de moins. L'enjeu attaché à ce bout  tissu n'a rien d'anecdotique, ce qui explique les remous qu'il provoque.

Les Français découvrent, dans l'aire de peuplement historique qui est la leur, la présence d’une minorité d’origine immigrée de plus en plus nombreuse, légalement française mais fermement décidée à conserver, cultiver et transmettre ses moeurs à elle, en rupture avec la tradition locale. Quitte à se replier sur des banlieues-ghettos pour vivre entre soi comme elle l’entend. Ce qui bien entendu ne peut qu’exacerber les tensions, puisqu’aux revendications séparatistes des uns répond l’exaspération angoissée des autres.  Un conflit de civilité, le Président a raison, c’est à dire le choc entre deux cultures hétérogènes. Quelle sera la culture dominante de la France du futur ? La  querelle du voile est le symptôme de ce bras de fer en cours.

Chacun aperçoit combien cette affaire est grosse de conflits potentiels à venir.

Pour tenter de conjurer ces menaces, ne faudrait-il pas imaginer une sorte d’Edit de Nantes 2.0, un pacte commun qui dépasse le seul engagement à respecter la loi républicaine? Une sorte de serment collectif et solennel qui engage chacun à « se contenir et vivre paisiblement ensemble comme frères, amis et concitoyens, sur peine aux contrevenants d'être punis comme infracteurs de paix et perturbateurs du repos public » (2).

On me reprochera certainement d’être un doux rêveur mais peu importe. Cela vaudrait vraiment la peine d'essayer. 

(1)  Jérôme Fourquet L'Archipel Français

(2) Article II de l'Edit de Nantes

Lien permanent 7 commentaires

Commentaires

  • Cet "édit" existe, c`est le code des lois. Faut-il encore que les lois soient non seulement claires mais aussi justes. Si l`interdiction du port du voile semble injuste a beaucoup, il est illusoire d`attendre qu`elle soit respectée a moins d`en sanctionner tres durement l`infraction ce qui serait évidemment tres mal percu et donc pire que le mal.

  • "Pour tenter de conjurer ces sombres perspectives, il faudrait imaginer une sorte d’Edit de Nantes 2.0" Non. Je vous renvoie aux écrits de E.Zemmour, "le Suicide Français". Une forte minorité musulmane en France fait passer la charia avant la loi de l’État français. Les Juifs avant Napoléon faisaient passer leurs lois religieuses avant la loi française. Napoléon a refusé de les laisser faire et a négocié avec le Consistoire un statut acceptable par les deux parties.
    En l'état, la situation en France des musulmans est inacceptable. Mais aussi en Suisse et partout ailleurs en Europe.

    "Les mœurs eux sont consacrées" ???

  • Aucune entente n'est possible avec les fanatiques, quel que soit leur bord. Ils exigent la soumission. De véritables fanatiques il y en a peu, mais c'est eux que l'on entend et à qui le media servent de porte-voix.

  • Si je suis un pasteur ou femme pasteur ("Je la ferai homme") voué.e à ménager mon auditoire "ma carrière en dépendant" je ferme la Bible et quitte mon emploi.

    Seconde alternative: je garde ma Bible ouverte et tel mon guide ou "coach" Jésus prend des risques et demeure à son service c'est-à-dire au service de la "survie de l'humanité" ni plus ni moins,

  • Selon votre article, la référence à Montesquieu, il semble que le port du voile ne contribuera pas au bonheur d'un peuple mais que la décision de ne pas ou plus en porter provoquera un réel soulagement de la part d'un peuple qui est chez lui et qui par le respect de ses mœurs, ses femmes cheveux au vent si ou quand bon leur semble... un peuple qui est chez lui et souhaite rester chez lui. Nous n'avons pas à nous plier aux mœurs des étrangers qui viennent chez nous mais les étrangers, eux, ont à se plier par respect, allégeance à nos mœurs,

  • Censure ? Pas bien.

  • Désormais j'éliminerai impitoyablement les commentaires hors sujet, mal écrits ( orthographe et syntaxe défaillants) ou incompréhensibles. J'ajoute à cette liste les commentaires qui essaient de développer des polémiques artificielles sans aucun rapport avec le texte publié.
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