La joie rare

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L’évangéliste Luc met dans la bouche du vieux Syméon une étrange prophétie: “Cet enfant est destiné à devenir un signe de contradiction”(2,34).

Elle ne cadre pas avec l’ambiance de Noël. Depuis longtemps, c’est devenu la fête la plus convenue qui soit, une sorte d’anniversaire religieux, très théorique d’ailleurs puisque personne ne sait à quelle date exacte Jésus est né. En chaire de Saint-Pierre un 25 décembre au matin, Calvin commence ainsi son sermon: “Si quelqu’un parmi vous croit encore que Notre Seigneur Jesus Christ est né un 25 décembre, il est pire qu’une bête sauvage…”

Il est un fait que Noel est une fête apparue tardivement dans la chrétienté. Jean Chrysostome, archevêque de Constantinople et prédicateur fameux du Vème siècle, signale qu’une paroisse italienne s’est mise à fêter la naissance du Christ en lieu et place du solstice d’hiver. C’est pour lui une nouveauté.

Quant au mot Noël, il ne se trouve nulle part dans le Nouveau Testament car il fut forgé au Moyen Age.

C’est bien connu, à Noël nous sommes tenus de laisser de côté les problèmes qui nous tracassent. Le monde n’est-il pas suffisamment préoccupant pour qu’on ait le droit de l’oublier le temps d’une fête, qui s’efforcera d’être gentille, pacifique, pleine de bonnes intentions ? La contradiction n’y a pas sa place. Contredire la fête, c’est la gâcher à coup sûr.

Pourtant l’évangéliste est formel. Le salut de Dieu, qui se manifeste sous la forme d’une naissance, est un signe de contradiction. Demandons-nous à quoi la contradiction est apportée.

Je vois plusieurs objets.

Observons d’abord combien les récits de la nativité sont un roman noir. Tout l'inverse d'une belle histoire pour les enfants. Il est question d’occupation brutale d’un pays par une armée impériale, de taxes écrasantes, de populations entières contraintes de se déplacer, d’un roi fou qui assassine les premiers nés, de fuite en toute hâte…

Au cœur de ce sombre tableau, notre attention est concentrée sur la naissance d’un tout petit. Quiconque a tenu dans ses bras un nouveau-né a ressenti ce miracle des miracles, la venue au monde d’un être qui, il y a quelques instants, n’existait pas et qui est là maintenant, respirant l’air que nous respirons, semblable à nous, partageant notre condition humaine, nous éblouissant de sa présence irrécusable!

La société actuelle est dure, brutale, angoissante. Elle est faite de méfiance, de jalousie et de délation. Guerre entre les sexes, les générations, les catégories sociales, les ethnies, les cultures, les idéologies. La joie véritable est devenue rarissime. Le plus souvent, il semble que la destructivité l’emporte au point qu’on finit par l’intérioriser.

Sommes-nous capables de changer ce biais dépressif? Sommes-nous à même de discerner le positif dans le négatif  pour nous focaliser sur ce qui naît plutôt que sur ce qui meurt ?

Chaque année, Noël rappelle le renouvellement inlassable de la vie. Apprenons à voir l’oeuvre de l’énergie créatrice universelle qui fait naître toute chose plutôt que se laisser subjuguer par le néant.

Cette naissance parle également de l’imprévisible de Dieu. Dieu agit mais son action surprend même ceux qui l’attendent. Imaginons un instant l’évangéliste Luc en train d’écrire son récit. Luc fait partie de ces gens pieux qui, au début de notre ère et dans cette région du monde, attendent la venue de l’Envoyé de Dieu. Cependant l’évènement ne correspond pas, en bien des aspects, à ce qui a été prévu. Imprévisible était pour lui comme pour les autres, l'arrivée de l'Envoyé hors de toute institution établie, en marge de la religion officielle de son époque. Imprévisibles les résistances rencontrées. Imprévisible sa mort sur une croix.

Il s’agit donc pour Luc de composer après coup une histoire cohérente. Outre une belle histoire, c’est l’effort de l’écrivain pour essayer de traduire la souveraineté divine qui se manifeste quand et comme elle le veut, et non quand et comme nous le voudrions.

Dieu déjoue les pronostics humains en ne se pliant pas aux règles inventées par la religion. Car les religions sont pour une large part des constructions humaines.

Par ailleurs Dieu ne manque pas d’humour. Une naissance sur la paille, c’est quand même une naissance laïque au sens littéral du mot, une naissance populaire, au cœur du monde le plus profane qu’on puisse trouver! 

Jésus fut au départ un laïc de province. Ce qui n'était vraiment pas prévu. Dés lors, la somme de notre sagesse ne devrait-elle pas consister à s’attendre à l’inattendu ? Dans l’Histoire, le plus décisif est toujours l’imprévu…

Venons-en à ces fameux bergers,qui gardaient leurs troupeaux la nuit. Saint Luc décrit leur saisissement “Ils furent saisis d’une grande frayeur”. Qu’est-ce à dire ? Tout se passe comme si la frayeur les faisait accéder à ce que le commun de mortels ignore encore. Car enfin, à part les bergers, le tintamarre céleste sur lequel s’attarde l’évangéliste ne semble pas avoir   alerté   beaucoup de gens, cette nuit-là !

Il y aurait donc deux aspects à la frayeur. Le premier est bien connu, c’est la peur qui empêche de réfléchir et d’agir.Le climat d’insécurité, les mauvaises nouvelles dont nous sommes quotidiennement abreuvés, alimentent cette peur-là.

Le second aspect est plus favorable. C’est celui de l’aiguillon qui oblige à aller plus loin. Une touche d’inquiétude ne s’oppose pas à la foi. Elle l’empêche de s’endormir en l’incitant à ne pas se satisfaire d’elle-même. L’inquiétude peut faire office de veille intérieure qui permet de pressentir ce qui se prépare dans l’ordre spirituel des choses. Que ceux qui ont des oreilles pour entendre entendent, est un leitmotiv de la prédication de Jésus.

Saurons-nous transformer notre inquiétude en ferment éveil ?

Car Noël vient contredire la banalité de ce monde. Selon Emerson « Sous la profondeur se tient encore une autre profondeur ».

Anticipons maintenant une seconde sur l’Epiphanie qui clôt le cycle de Noël. Ce qui frappe est l’obstination de ces mages savants venus des confins. Sans cette obstination, jamais ils n’auraient obtenu de réponse. La foi repose sur la ténacité. Il ne suffit pas de soupirer: J’aimerais bien avoir la foi… Il faut « vouloir croire ». La foi est une décision à reconfirmer chaque jour.

Mais nous sommes piégés par nos habitudes de zapping. Nous consommons de la religion comme n’importe quelle marque de lessive. Nous en attendons des états d’âme excitants ou agréables. Si ça ne marche pas, nous n’achetons plus. Ce n’est pas cela la foi. La foi a pour point de départ la décision personnelle de tenir le cap sur l’essentiel.

Et voici la dernière contradiction. Dieu utilise les vents contraires pour naviguer. Toute cette histoire est un paradoxe absolu. Elle commence avec un nouveau-né et se clôt sur un tombeau vide.

C’est de la folie, s’exclame l’apôtre Paul. Oui, c’est un démenti formel apporté au bon sens le plus élémentaire. Ce qui est fort trahit sa faiblesse et ce qui est faible, tel un nouveau-né, peut se révèler d’une force étonnante…

Pourtant il y là une leçon essentielle de la vie.

Puissions-nous la mettre en pratique pour  devenir, dans ce monde déprimant, des êtres d’éveil, de joie rare et de bénédiction.

Lien permanent 3 commentaires

Commentaires

  • N'y aurait-il pas une similitude entre le récit de la Genèse et celui de Noël?
    Question qui a surgi à la lecture de vos propos. Effectivement, les deux commencent par du chaos - ce que vous décrivez bien à l'époque où naquit Jésus. Puis vient pointer de la lumière dans l'ombre, de même qu'un tout petit enfant naît dans une crèche à la lumière d'une Etoile. Avant d'être des astres entiers, il nous est donné de croître (c'est un sacré boulot!) et d'aspirer avec ferveur à rayonner de plus en plus, au rythme de notre humanité.

  • "La société actuelle est dure, brutale, angoissante. Elle est faite de méfiance, de jalousie et de délation."

    Je ne vous le fais pas dire!

    Je vous souhaite un Joyeux Noël! Oublier celui qui est passé et avoir un peu plus d'espérance positive pour le prochain ...

  • Depuis le milieu du siècle dernier, surtout à partir des années 1990, les démocraties européennes ont été soumises à une pression colossale exercée par les promoteurs d’un projet soi-disant « progressiste, universaliste et émancipateur ». Soutenu par la gauche politique, une bonne partie des intellectuels et une vaste majorité des médias, ce projet qui va selon eux « dans le sens évident et inarrêtable de l’histoire » et découle des droits de l’homme, a des finalités clairement exprimées. Il vise :
    Au plan politique : dissolution des nations, suppression des frontières, accueil des migrants, passage au multiculturalisme, émancipation des minorités, repentance à l’égard des pays anciennement colonisés.
    Au plan social : imposition de nouveaux codes du langage, redéfinition des codes de respectabilité, déconstruction des appartenances traditionnelles, reconnaissance des catégories sociales et identitaires.
    Au plan individuel et familial : déconstruction de l’identité sexuelle au profit de l’acronyme LGBTQI+, indifférenciation des sexes, désincarnation du père et de la mère transformés en parents interchangeables 1 et 2, promotion de la PMA et de la GPA.
    Il est temps que le conservatisme gonfle ses voiles et s'exprime plus clairement afin de lutter contre cette dérive. Vincent Schmid y contribue brillamment.

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