• Pour 2020

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    Au seuil d’une nouvelle année, ce que je souhaite à chacun et chacune d’entre nous tient en trois mots : le discernement, la détermination et la foi.

    Le discernement parce que l’esprit humain est par nature un inlassable fabricant d’images qui s’interposent entre nous et la réalité. Au point que certaines fois, ces images finissent par se substituer à la réalité elle-même. Conséquence de la révolution numérique, jamais sans doute les propagandes tous azimuts n’ont atteint un tel degré de sophistication et d’impact. Le point de départ consiste à se libérer des illusions, des idéologies, des constructions mentales, des préjugés et des faux semblants pour voir le réel tel qu’il est, simplement.

    Ensuite la détermination. Ne pas imiter l’âne de Buridan qui finit par mourir de son indécision foncière. Au contraire choisir sa voie, fût-elle modeste, et s’y tenir. Y avancer d’un pas sûr et tranquille, sans se laisser impressionner par le brouhaha médiatique, les injonctions des commissaires politiques ou le vacarme du monde. Le sage Nahmanide est l’auteur de cette formule profonde : « Quand ton vouloir se met en marche, la Providence vient à ta rencontre ».

    Enfin je nous souhaite la foi. Je n’entends pas ici la foi prise dans sa définition classique d’adhésion à un dogme ou une tradition religieuse donnée. J’entends la foi dans le sens beaucoup plus large de ce qui se tient au fond de l’homme et l’anime, ce par quoi il s’élève au dessus de lui-même et se rattache à l’origine de l’être. Le malaise du vide intérieur est ressenti par beaucoup de nos contemporains. Ils y répondent en général par toutes sortes d’addictions, qui vont des drogues à la surconsommation, et cela ne fait qu’aggraver le malaise. La foi est la force qui se dispose à affronter ce nihilisme quotidien pour le faire reculer. C’est pourquoi un athée du Dieu des religions classiques qui défend un idéal humaniste  peut parfaitement à mon avis être habité par une foi de ce genre.

    Prenons bon soin de nous-mêmes !

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  • Le progressisme à l'assaut de Noël

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    Surtout ne dites pas trop fort que Noël est une fête spécifiquement chrétienne centrée sur la naissance du Christ! Vous passeriez au mieux pour un représentant  en perte de vitesse de l'ancien monde, au pire pour un raciste impénitent, empêtré dans son particularisme. N'allez pas non plus vous aviser d'affirmer votre attachement spirituel à ce temps fort de l'année liturgique. Vous feriez rire à vos dépens tout ce que notre société compte de progressistes éclairés. Car il est entendu désormais que tout croyant sincère ne peut être qu'un intégriste menaçant ou un ravi de la crèche (c'est le cas de le dire!). Le progressisme a remplacé le credo par la bienveillance compatissante envers les sous-doués qui surnagent encore, au nombre desquels se compte votre serviteur. C'est que nous vivons  maintenant sous le règne du relativisme depuis que tout un chacun revendique son droit à la différence. Le droit à la différence c'est le droit à ne s'autoriser que de soi-même. Avec une petite nuance tout de même: ce droit s'applique un peu moins à un chrétien, européen encore moins que moins, ce dernier fortement soupçonné de promouvoir le patriarcat blanc hétéronormé (mais bon sang mais c'est bien sûr...). Disons que le chrétien a droit (pour combien de temps?) à sa différence à condition de raser les murs et de disparaître le plus possible du paysage pour ne pas offenser les autres avec ses croyances d'un autre âge. 

    Donc tout le monde ou a peu près se fiche de la signification de Noël et à vrai dire, bien peu la connaissent. On édite ainsi, agenda multiculturel oblige, des calendriers opportunément renommés "Calendrier de compte à rebours avant Noël" puisque le terme consacré Avent n'évoque plus rien. Quant à Noël, il se résume aux cadeaux et aux réveillons.

    Et la foi de Noël? La chaine Monoprix a trouvé et l'énonce ainsi : Nous croyons aux réveillons! Elle est pas belle, la vie ? L'homo progressivus est aussi festivus. Bobo festivus devrais-je préciser. 
    D'ailleurs que pèse cette fumeuse et antédiluvienne  tradition d'un gamin mégalo né dans une étable d'un obscur village oriental face à la sacro-sainte liberté de s'amuser "quand on veut, comme on le veut", je vous le demande un peu ? Le seul Dieu qu'il convienne d'adorer est le Dieu des marchandises. Cargo cult , nous y voilà.

    D'ailleurs  tout le monde se fiche aussi de la tradition. Monoprix attire notre attention sur le fait que tradition rime avec obligations et conventions, horresco referens . Nous sommes invités à inventer nos propres traditions, selon notre humeur et fantaisie. Tradition est devenu un autre mot pour designer le ressenti du moment... Buvons et mangeons car demain nous mourrons.

    Je pose une seule question en deux. Dans cette société ou le progrès fait rage, est-on plus heureux pour autant ? Pascal (un auteur de la préhistoire finissante, je m'en excuse) aurait-il eu raison avant l'heure ? 

     

     

     

     

     

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  • La joie rare

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    L’évangéliste Luc met dans la bouche du vieux Syméon une étrange prophétie: “Cet enfant est destiné à devenir un signe de contradiction”(2,34).

    Elle ne cadre pas avec l’ambiance de Noël. Depuis longtemps, c’est devenu la fête la plus convenue qui soit, une sorte d’anniversaire religieux, très théorique d’ailleurs puisque personne ne sait à quelle date exacte Jésus est né. En chaire de Saint-Pierre un 25 décembre au matin, Calvin commence ainsi son sermon: “Si quelqu’un parmi vous croit encore que Notre Seigneur Jesus Christ est né un 25 décembre, il est pire qu’une bête sauvage…”

    Il est un fait que Noel est une fête apparue tardivement dans la chrétienté. Jean Chrysostome, archevêque de Constantinople et prédicateur fameux du Vème siècle, signale qu’une paroisse italienne s’est mise à fêter la naissance du Christ en lieu et place du solstice d’hiver. C’est pour lui une nouveauté.

    Quant au mot Noël, il ne se trouve nulle part dans le Nouveau Testament car il fut forgé au Moyen Age.

    C’est bien connu, à Noël nous sommes tenus de laisser de côté les problèmes qui nous tracassent. Le monde n’est-il pas suffisamment préoccupant pour qu’on ait le droit de l’oublier le temps d’une fête, qui s’efforcera d’être gentille, pacifique, pleine de bonnes intentions ? La contradiction n’y a pas sa place. Contredire la fête, c’est la gâcher à coup sûr.

    Pourtant l’évangéliste est formel. Le salut de Dieu, qui se manifeste sous la forme d’une naissance, est un signe de contradiction. Demandons-nous à quoi la contradiction est apportée.

    Je vois plusieurs objets.

    Observons d’abord combien les récits de la nativité sont un roman noir. Tout l'inverse d'une belle histoire pour les enfants. Il est question d’occupation brutale d’un pays par une armée impériale, de taxes écrasantes, de populations entières contraintes de se déplacer, d’un roi fou qui assassine les premiers nés, de fuite en toute hâte…

    Au cœur de ce sombre tableau, notre attention est concentrée sur la naissance d’un tout petit. Quiconque a tenu dans ses bras un nouveau-né a ressenti ce miracle des miracles, la venue au monde d’un être qui, il y a quelques instants, n’existait pas et qui est là maintenant, respirant l’air que nous respirons, semblable à nous, partageant notre condition humaine, nous éblouissant de sa présence irrécusable!

    La société actuelle est dure, brutale, angoissante. Elle est faite de méfiance, de jalousie et de délation. Guerre entre les sexes, les générations, les catégories sociales, les ethnies, les cultures, les idéologies. La joie véritable est devenue rarissime. Le plus souvent, il semble que la destructivité l’emporte au point qu’on finit par l’intérioriser.

    Sommes-nous capables de changer ce biais dépressif? Sommes-nous à même de discerner le positif dans le négatif  pour nous focaliser sur ce qui naît plutôt que sur ce qui meurt ?

    Chaque année, Noël rappelle le renouvellement inlassable de la vie. Apprenons à voir l’oeuvre de l’énergie créatrice universelle qui fait naître toute chose plutôt que se laisser subjuguer par le néant.

    Cette naissance parle également de l’imprévisible de Dieu. Dieu agit mais son action surprend même ceux qui l’attendent. Imaginons un instant l’évangéliste Luc en train d’écrire son récit. Luc fait partie de ces gens pieux qui, au début de notre ère et dans cette région du monde, attendent la venue de l’Envoyé de Dieu. Cependant l’évènement ne correspond pas, en bien des aspects, à ce qui a été prévu. Imprévisible était pour lui comme pour les autres, l'arrivée de l'Envoyé hors de toute institution établie, en marge de la religion officielle de son époque. Imprévisibles les résistances rencontrées. Imprévisible sa mort sur une croix.

    Il s’agit donc pour Luc de composer après coup une histoire cohérente. Outre une belle histoire, c’est l’effort de l’écrivain pour essayer de traduire la souveraineté divine qui se manifeste quand et comme elle le veut, et non quand et comme nous le voudrions.

    Dieu déjoue les pronostics humains en ne se pliant pas aux règles inventées par la religion. Car les religions sont pour une large part des constructions humaines.

    Par ailleurs Dieu ne manque pas d’humour. Une naissance sur la paille, c’est quand même une naissance laïque au sens littéral du mot, une naissance populaire, au cœur du monde le plus profane qu’on puisse trouver! 

    Jésus fut au départ un laïc de province. Ce qui n'était vraiment pas prévu. Dés lors, la somme de notre sagesse ne devrait-elle pas consister à s’attendre à l’inattendu ? Dans l’Histoire, le plus décisif est toujours l’imprévu…

    Venons-en à ces fameux bergers,qui gardaient leurs troupeaux la nuit. Saint Luc décrit leur saisissement “Ils furent saisis d’une grande frayeur”. Qu’est-ce à dire ? Tout se passe comme si la frayeur les faisait accéder à ce que le commun de mortels ignore encore. Car enfin, à part les bergers, le tintamarre céleste sur lequel s’attarde l’évangéliste ne semble pas avoir   alerté   beaucoup de gens, cette nuit-là !

    Il y aurait donc deux aspects à la frayeur. Le premier est bien connu, c’est la peur qui empêche de réfléchir et d’agir.Le climat d’insécurité, les mauvaises nouvelles dont nous sommes quotidiennement abreuvés, alimentent cette peur-là.

    Le second aspect est plus favorable. C’est celui de l’aiguillon qui oblige à aller plus loin. Une touche d’inquiétude ne s’oppose pas à la foi. Elle l’empêche de s’endormir en l’incitant à ne pas se satisfaire d’elle-même. L’inquiétude peut faire office de veille intérieure qui permet de pressentir ce qui se prépare dans l’ordre spirituel des choses. Que ceux qui ont des oreilles pour entendre entendent, est un leitmotiv de la prédication de Jésus.

    Saurons-nous transformer notre inquiétude en ferment éveil ?

    Car Noël vient contredire la banalité de ce monde. Selon Emerson « Sous la profondeur se tient encore une autre profondeur ».

    Anticipons maintenant une seconde sur l’Epiphanie qui clôt le cycle de Noël. Ce qui frappe est l’obstination de ces mages savants venus des confins. Sans cette obstination, jamais ils n’auraient obtenu de réponse. La foi repose sur la ténacité. Il ne suffit pas de soupirer: J’aimerais bien avoir la foi… Il faut « vouloir croire ». La foi est une décision à reconfirmer chaque jour.

    Mais nous sommes piégés par nos habitudes de zapping. Nous consommons de la religion comme n’importe quelle marque de lessive. Nous en attendons des états d’âme excitants ou agréables. Si ça ne marche pas, nous n’achetons plus. Ce n’est pas cela la foi. La foi a pour point de départ la décision personnelle de tenir le cap sur l’essentiel.

    Et voici la dernière contradiction. Dieu utilise les vents contraires pour naviguer. Toute cette histoire est un paradoxe absolu. Elle commence avec un nouveau-né et se clôt sur un tombeau vide.

    C’est de la folie, s’exclame l’apôtre Paul. Oui, c’est un démenti formel apporté au bon sens le plus élémentaire. Ce qui est fort trahit sa faiblesse et ce qui est faible, tel un nouveau-né, peut se révèler d’une force étonnante…

    Pourtant il y là une leçon essentielle de la vie.

    Puissions-nous la mettre en pratique pour  devenir, dans ce monde déprimant, des êtres d’éveil, de joie rare et de bénédiction.

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