• Pour un Schengen des Eglises

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    En ce début d’année se déroule parmi les chrétiens la traditionnelle semaine de prière pour l’unité, consacrée par le mouvement œcuménique. Pour l’occasion, voici quelques thèses visant à clarifier un débat souvent confus.

     1-  La diversification en confessions distinctes (Eglises catholique, orthodoxe, protestante, évangélique, autre…) est un processus historique inhérent à la religion chrétienne. Il est à l’œuvre très tôt. Il aurait pu être abordé autrement que par l'anathème, la répression ou la guerre. Malgré tout il s’est imposé et donne aujourd’hui du christianisme l’image d’une forêt et non celle d’un arbre unique.

     2- Cette diversification est attestée dans les écrits fondateurs. Le Nouveau Testament est formé d’une collection d’écrits (Evangiles et Epitres) qui attestent d’une pluralité de traditions parfois rivales présentes dés le commencement de l’histoire chrétienne.

     3-  Il convient donc de réfléchir en terme d’intervalle. Le christianisme offre un intervalle d’interprétations (et de confessions qui les incarnent) dont il ne faut rien exclure tant que l'essentiel chrétien est reconnaissable. Le conflit des interprétations qui pointe son nez dans le Nouveau Testament, loin d’être une faiblesse, est une dialectique salutaire qui maintient vivante la pensée chrétienne.  Mais il y a forcément des limites, dont voici la  plus importante: Rejeter voire renier la filiation juive qui constitue le point commun de tous les chrétiens reviendrait à sortir de l’intervalle au delà duquel l'essentiel chrétien cesse d'être identifiable.  

     4- Jusqu’à ce jour le mantra de l’unité n’a fait que recouvrir les efforts des uns  d’exercer une influence prépondérante sur les autres. Alors que les catholiques ont constamment œuvré pour ramener les brebis égarées dans le bercail romain, les protestants de leur côté n’ont pas ménagé leur peine pour tenter de réformer l’Eglise catholique. De tels biais n’ont aucune chance d’aboutir. Une perspective oecuménique viable ne saurait se résumer à des luttes de pouvoir ou des stratégies de sacristie qui ne font que perpétuer les antagonismes.

     5- La vraie question est : Comment dépasser les exclusions mutuelles sans sacrifier l’identité des uns et des autres ? La réponse est assez simple. Il faut d’abord que les Eglises s’engagent sur la voie de la reconnaissance mutuelle, sans primauté ni sujétion. On est aussi chrétien à Genève qu’à Rome ou Moscou. Il faut ensuite que les Eglises se soumettent au principe de réciprocité, c’est à dire qu’elles établissent entre elles des relations d’égalité. Il faut enfin qu’elles autorisent la libre circulation des fidèles d’une tradition à l’autre dans une sorte de Schengen transposé.

     6-  Le jour ou l’on pourra librement être baptisé chez les orthodoxes, se marier chez les catholiques et communier chez les protestants, ce jour-là pourra être appelé véritablement œcuménique. On en est encore loin. Invité à Genève il y a deux ans par le COE, le Pape avait ostensiblement exclu les non-catholiques de la communion lors de la messe à Palexpo… Ce qui évidemment a été ressenti comme une gifle par beaucoup. Saura-t-on changer ces manières de penser et de faire ?

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  • Une messe à Saint-Pierre

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    La Tribune de Genève, dans son édition du 23.12.2019, a relaté une information étonnante: une messe sera célébrée à la cathédrale le 29 février prochain. Encore plus étonnante est la quasi absence de réaction du public genevois au sens large à cette nouvelle, d’une portée symbolique pourtant considérable. Indifférence ou acceptation, chacun prendra ce silence comme il l’entend. D’aucuns m’ont pressé de réagir en tant qu’ancien pasteur de Saint-Pierre, mais après mûre réflexion je n’en ferai rien. Ignorant tout des tenants et aboutissants de cette affaire, je fais mien le conseil suivant du Sage : « De même que c’est une obligation de faire un discours susceptible d’être écouté, c’en est une autre de ne pas faire un discours qui ne peut pas l’être ».

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  • Ces sacrés rois mages !

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    Qui pouvaient bien être ces fameux mages, qui pour s’en tenir au récit de Matthieu, n’étaient ni rois, ni prénommés Gaspard, Melchior et Balthazar ?

    Des personnages avec qui les gens d’Israël furent en contact lors de la déportation à Babylone. Le livre de Jérémie leur témoigne une certaine considération. Ils étaient prêtres de Zoroastre, lequel était considéré par certains commentateurs comme un prophète de la même trempe d’Abraham en raison de son monothéisme et de son enseignement moral. Ils étaient réputés dans l’Antiquité pour leur habileté à interpréter les songes, leur connaissance des astres et leur combat contre la sorcellerie – mage ne signifie pas magicien !

    Selon le récit, ces hommes de bien seraient venus de l’Orient, c’est à dire, si l’on se place en Israël, de la Perse à travers le désert de Syrie. Un tel voyage pouvait prendre à l’époque plusieurs mois.

     Issus d’une culture étrangère, ces érudits illustrent une idée chère à Matthieu, l’idée de l’universalité spirituelle qui s’attache à la naissance de Jésus. Le message attaché à cette naissance ne s’adresse pas à un groupe humain particulier mais à tous les habitants de la terre, sans distinction de culture, de langue ou d’ethnie. Au moment ou elle apparaît, cette idée est véritablement révolutionnaire. Alors que la révélation du Dieu unique était jusque là portée et assumée par un peuple spécifique, elle devient désormais accessible aux autres peuples, quoique d’une autre manière.Telle est la première idée que Matthieu place en exergue de son Evangile.

     Il est une seconde idée connexe qui est évoquée avec insistance. Elle concerne la politique. Ou est le roi qui vient de naître ? demandent les mages à Hérode. A juste titre, Hérode s’inquiète de cette demande. Hérode Antipas régnait sur la région alors sous domination romaine. Et il est clair que la royauté attribuée à Jésus ne pouvait que s’opposer frontalement à la sienne. Toute dénuée qu’elle soit de signes extérieurs de puissance, la naissance de Jésus revêt donc une dimension politique. Au moins au sens ou la proclamation d’un message spirituel emporte inévitablement un impact sur la société.

    Ces deux idées connexes – le message est universel et il concerne la société – sont l’écho d’un christianisme tout neuf, plein d’audace, qui part à la conquête du monde.

    Lorsque Matthieu écrit, tous les espoirs semblent permis. Nous sommes dix ou vingt ans après le sac de Jérusalem et la ruine du Temple par les légions de Rome. Il n’est pas impensable que chez les premiers chrétiens, on ait caressé le rêve de reprendre le leadership d’Israël, déboussolé par la catastrophe. Il n’est pas inimaginable non plus qu’on ait espéré que sous l’action de Dieu, l’Empire romain lui-même finirait par se convertir – ce qui du reste a fini par se produire.

     Mais pouvons-nous aujourd’hui lire ce récit de la même façon ? Ou devons-nous le comprendre différemment? Parce qu’entre Matthieu et nous, il y a deux millénaires d’expérience historique. Deux millénaires au cours desquels, d’une façon ou d’une autre, ces idées ont été mises à l’épreuve. Ce qui nous laisse la liberté  de dresser un inventaire.

     Penchons-nous d’abord sur l’universalité du message. On peut dire qu’aujourd’hui, le pari est gagné. Le christianisme a atteint son but. Toutes confessions confondues, il est en termes statistiques en tête des religions mondiales. Vous me direz que dans nos contrées, il est en chute libre. Cette chute est pourtant un phénomène marginal. Elle ne se vérifie ni en Amérique du Nord, ni en Amérique du Sud, ni en Asie, ni en Afrique. Incontestablement, le message chrétien s’est répandu dans toutes les cultures et sur tous les continents, même si, ne l’oublions pas, il est ici et là violemment combattu.

    Il a accompli sa mission historique, mais de quelle manière et à quel prix ? Il est permis de se demander si cela n’a pas été, parfois, par des moyens peu conformes aux idéaux évangéliques. Au prix, selon les époques et circonstances, d’une domination temporelle peu regardante sur les moyens. S'il est exact que dans un premier temps, les chrétiens ont été persécutés par les païens, il n’est pas moins exact qu’ils se sont rattrapés par la suite, et largement, à partir de l’empereur Théodose. Les comptes se sont réglés avec intérêts...

     Le dernier verset de l’Evangile de Matthieu dit : Allez, faites de tous les peuples des disciples, baptisez-les au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit... Un tel verset n’est pas facile à soutenir dans un contexte mondialisé de pluralisme religieux.

    Ce qui revient à questionner un possible impérialisme évangélique qui déjà pointerait le bout de son nez chez Matthieu. Il n’est pas simple d’y répondre, d’autant que le risque de tomber dans un relativisme qui vide l’originalité chrétienne de sa substance est très réel aujourd’hui.

    Il me semble qu’on pourrait dire ceci. D’abord, universel ne signifie pas forcément suprématie. L’universel est ce qui ouvre l’accès à l’Etre. L’Evangile est une voie qui donne accès à l’Etre. Ceci n’exclut pas d’autres voies possibles, d’autres élaborations spirituelles qui elles aussi, peuvent mener à l’Etre. Le patrimoine des autres n’est pas automatiquement disqualifié.

    Ensuite, quel besoin d’une conversion généralisée ? Peut-être suffit-il que le message soit porté et assumé par des Eglises minoritaires dans la société globale mais vivantes, claires et fortes dans leurs convictions, prenant pour modèle l’admirable persistance d’Israel à travers les siècles dans son identité. Selon Elie Benamozegh, Israel s’est toujours pensé comme le témoin de la transcendance et des valeurs qui s’y rattachent dans le monde de l’immanence. Rien n’empêche que les chrétiens de leur côté se pensent comme les témoins de l’idée d’incarnation dans le monde de l’immanence. Nulle nécessité pour cela de convertir la terre entière. Ce dont il s’agit désormais pour le message chrétien est moins de s’étendre que de s’approfondir.

     Penchons-nous maintenant sur le lien entre politique et religion. En raison justement de l’expérience historique qui nous sépare de Matthieu, nous voyons une liaison problématique entre politique et religion et nous avons raison.

    Il nous paraît discutable qu’au nom d’une vérité révélée, les chrétiens et leurs Eglises prétendent posséder le meilleur modèle de société et prétendent corriger les insuffisances et les faiblesses du pouvoir politique. Saint Augustin, qu’il faut certes replacer dans son contexte, pensait carrément que l’Eglise devait être le principal architecte de la cité parfaite. Depuis nous avons eu bien des occasions de constater les dérives auxquelles cela peut donner lieu. 

    Qu’est-ce que l’invention européenne de la laïcité, sinon la nécessaire prise de distance entre spirituel et temporel ? La laïcité relève d’une sagesse séparatrice entre Dieu et César, qui nous a été enseignée par les faits.

     La encore on peut aborder les choses autrement. Et notamment à partir de ce verset : Divinement avertis en songe de ne pas retourner vers Hérode, les mages s’en retournèrent par un autre chemin.

    Très intéressant et significatif, cet avertissement divin. Il résonne non pas comme l’ambition d’une politique chrétienne pour le monde, mais au contraire comme le nécessaire rappel des limites de l’ambition politique. J’y entends un appel à ne jamais perdre de vue que ni la politique, ni l’économie, ni les divers pouvoirs, ni les causes les plus nobles ne sont des absolus.

    L’Esprit doit certes souffler sur nos manières de faire de la politique, mais ça s’arrête là. Il n’y a pas de politique chrétienne, il n'y a que  des chrétiens qui s’engagent en politique, c’est entièrement différent. Chaque fois qu’on a fait croire que la politique allait sauver l’humanité, cela a tourné à la catastrophe.

    La foi nourrit une sagesse modératrice de l’action humaine par la relativisation de nos oeuvres. Aucun être humain, aucun projet humain, aucune action humaine ne doit et ne peut avoir le moindre caractère messianique. Il ne peut pas y avoir de messianisme social. En d’autres termes, ne mélangeons pas l’ordre humain et l’ordre transcendant. C’est pourquoi l’un des mages dépose aux pieds de Jésus de l’or – symbole par excellence de la puissance politique…

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