Ce qui nous tombe dessus...

Imprimer

 Génération offensée (1),de Caroline Fourest, est une bonne surprise. Ce court essai sous-titré  De la police de la culture à la police de la pensée offre une réflexion stimulante sur un phénomène politico-culturel né aux Etats-Unis qui ne cesse de prendre de l’ampleur en Europe, que l’auteure nomme la gauche identitaire.

 Je ne partage de loin pas tous les engagements de Caroline Fourest, certains me sont même adverses. Mais je lui reconnais depuis longtemps une vraie cohérence dans sa ligne républicaine, laïque, et son combat contre l’islam politique. J’apprécie sa présence dans les débats télévisés ou elle fait preuve de lucidité et d’humour ainsi que son courage. Qualités que l’on retrouve dans ces pages qui décrivent le «vent mauvais de l’Inquisition moderne» qui est en train de s’abattre sur nous.

 La gauche identitaire, née de l’absolutisation des différences (ethniques, culturelles, religieuses, de genre), invente et promulgue toutes sortes de nouveaux blasphèmes dont la transgression peut mener à la mort sociale, comme en témoignent de nombreux lynchages de professeurs d’université. Les militants indigénistes et décoloniaux, les féministes afro ou intersectionnelles, les organisations autoproclamées antiracistes, les multiples associations communautaristes (qui ne sont pas toutes de nature religieuse) conspirent à l’établissement de ce maccarthysme d’un nouveau genre. On ne sait pas s’il faut parler d’un radicalisme puritain ou d’un puritanisme radicalisé mais il s'agit de quelque chose de ce style (dont la récente soirée des Césars a fourni une bonne illustration). 

 Les principes en sont simples. Le premier «exister, de nos jours, c’est se dire offensé» relève Fourest. Le second est la phobie de l’impureté (interdiction des échanges, du mélange, des emprunts) au nom du droit à la différence des minorités et du racialisme, «au risque de défaire le sentiments d’appartenance à des principes communs». Le résultat est la réécriture et la confiscation de l’histoire et le formatage d’une jeunesse sectaire et bornée en talibans de la culture.

 Par un retour ironique des choses, ce débarquement idéologique de la gauche américaine a pour origine la French Theory, c’est à dire un certain courant moderne de la pensée française (Deleuze, Derrida, Foucault…) acclimaté sur les campus d’Outre Atlantique. Avec finesse l’auteure analyse que ce retour s’est fait par le biais des « étudiants-clients » (les universités sont payantes aux USA), exigeant de ne pas être «bousculés dans leurs certitudes ni sortir de leur confort émotionnel», qui transforment ce qui devrait être le temple du savoir et de la pensée libre en sanctuaire "safe space" de la censure et du politiquement correct.

 Nous voici donc exposés aux assauts d’une politique de l’identité qui assigne chacun et chacune à une appartenance bien souvent fantasmée. « Une politique de la reconnaissance qui mène bien souvent à celle du ressentiment. En théorie bien sûr il s’agit de chercher l’égalité. Sauf que la voie choisie maintient les stéréotypes et favorise la revanche» (p67). Ressentiment favorisé par le fait que les sociétés contemporaines valorisent le statut de victime. Aujourd’hui, pour être écouté et respecté, il faut être victime de quelque chose, n’importe quoi peu importe. Du coup nous devons nous attendre à l’arrivée aux affaires de «générations narcissiques et névrosées qui redoubleront de rage contre les autres sur les réseaux sociaux» (p123).

 L’un des remèdes préconisés par Caroline Fourest est de tenir bon sur l’universel. Elle aurait pu ajouter sur la raison, car ces mouvements inquisiteurs charrient avec eux des ferments d’anti-science et d’obscurantisme.

En fermant ce petit volume, j’ai repensé à l’apostrophe de l’Apôtre Paul aux Galates. Lesquels, ne supportant pas la liberté spirituelle qui leur est offerte,  se remettent volontairement sous le joug de lois très contraignantes: Qui vous a envoûtés ? Comme si le grand air de la liberté, tant spirituelle qu’intellectuelle, était trop vertigineux pour être supporté et qu’il fallait à tout prix se remettre dans des carcans d’interdits.

Il est certain que le carcan des envoûtés qui nous tombe dessus sera tout, sauf drôle…

 

(1) Génération offensée, par Caroline Fourest, Grasset Paris 2020.

Lien permanent 0 commentaire

Les commentaires sont fermés.