Le pays de la double angoisse

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Les générations nées après 1945, donc la plupart d’entre nous, ont été jusqu’à ce jour merveilleusement préservées. Elles n’ont pas connu la guerre (mon grand père et mon père, eux, se sont vus imposer des années de mobilisation). Elles n’ont pas connu la famine, aucune crise économique n’ayant égalé celle de 1929. Elles ont bénéficié d’une élévation sans précédent de leur niveau de vie, la société de consommation mettant le superflu à la portée du plus grand nombre. Les progrès de la médecine ont allongé dans des proportions considérables la durée moyenne de la vie. Ces dernières années, les adeptes du transhumanisme nous ont même raconté que la mort finirait par être vaincue par la machine.

Bref nous avions fini par croire à la fin de l’Histoire chère à Fukuyama, au rêve de la démocratie, de la paix et de la prospérité universelles, dans un monde devenu désormais un espace globalisé de jeux et de loisirs sans frontière, ou il ne resterait plus que des inégalités résiduelles à régler…

Avec la pandémie de Covid19, l’Histoire est de retour et elle est tragique. Sont à l’ordre du jour la toute puissance invisible de la mort, qui fauche qui elle veut quand elle veut, une économie mondiale quasiment à l’arrêt avec le spectre de la pénurie à l’horizon et la certitude de temps très difficiles quand la tempête virale sera calmée.

Nous sommes, dans cette ambiance de chaos, à la veille de Pâques. Pâques est la fête cardinale des chrétiens, qui fut élaborée par des générations de l’Antiquité qui avaient, bien plus que nous et par la force des choses, le sens du tragique. Ce symbole parle fort, en ce moment particulièrement. Il émerge au départ sur la toile de fond de la Pâque juive. Selon les Evangiles, c’est à l’occasion de pessah, nom hébreu de la Pâque juive, que se déroulèrent à Jérusalem les dramatiques évènements du procès et de la mort en croix de Jésus de Nazareth.

Pessah signifie littéralement le passage, entendez, dans le récit de l’Exode, le passage de l’esclavage à la liberté d’un peuple qui s’arrache à la servitude égyptienne sous la conduite de Moïse. Les premiers chrétiens ont ajouté à ce schéma, qu’ils partageaient, leur conviction particulière que Jésus était passé à travers la mort et revenu à la vie. Qu’il avait franchi une étape supplémentaire, ultime, prolongeant la geste de Moïse. Personne ne saura jamais ce qui s’est produit le matin de Pâques, sinon que d’un tombeau vide est né, dans la conscience d’une poignée de femmes et de disciples, l'acte de foi que leur Maître avait traversé l'océan de la mort et que cette traversée s'ouvrait désormais à eux, "je vis et vous vivrez aussi". Un acte de foi totalement déraisonnable direz-vous, oui, mais il a pourtant bouleversé le monde. Avec lui est né une autre conception de la vie.

Certains commentateurs affirment que le nom hébreu de l’Egypte (attention, de l’Egypte biblique, pas de l’Egypte réelle!) peut s’interpréter comme «la terre de la double angoisse», l’angoisse de vivre et l’angoisse de mourir. Aujourd’hui nous ployons sous le joug de cette double angoisse. Angoisse d’attraper la maladie et de n’en pas réchapper, angoisse d’affronter une lourde et longue crise quand le virus sera vaincu.

A cela la symbolique pascale fait écho de deux manières :

- Les malheurs qui s’abattent sur nous sont des épreuves qui doivent être endurées et traversées. Ce sont des passages qui peuvent être extrêmement coûteux mais qui ont des issues. Un jour nous atteindrons l'issue, nous serons libérés, ce sera derrière nous, voilà pourquoi il ne faut jamais désespérer.

- Ensuite, remarque l’Epitre aux Hébreux, on ne peut pas être retenu en esclavage toute sa vie à cause de la mort ou par la peur de la mort, ce qui revient au même. Sous peine de manquer ce qu’il y a à vivre ici et maintenant. Le dernier mot de la vie, ce n’est pas la mort mais la vie. Certes c’est une conviction et non un argument scientifique, mais ne vaut-elle d’être essayée et expérimentée?

Il se pourrait qu’au sortir de l’épreuve, nous bénéficiions d'une toute autre approche de la vie. C’est l’expérience chrétienne par excellence, celle de la croix, celle de Pâques. Quiconque est passé sous la croix en ressort changé.

Souhaitons-nous là.

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