Le sens du tragique

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 L’Histoire est tragique en qu’elle fait surgir parmi nous des évènements funestes. Tout autant elle place l’homme devant des conflits insolubles. La tragédie, genre théâtral inventé par les Grecs de l’Antiquité, raconte un conflit insoluble.

 Telle me paraît la perspective qui se présente à nous avec la pandémie qui sévit actuellement. Tout indique que bientôt nous devrons affronter le virus autrement que par le confinement. Les chercheurs annoncent (espèrent) un vaccin dans douze ou quinze mois au plus vite. Nos sociétés ne pourront pas se permettre une suspension aussi longue sous peine de périr d’effondrement. Au delà de deux mois, le remède serait pire que le mal et causerait plus de dégâts encore. Il n’y aura pas d’autre choix que de relancer sous peu la machine alors que le virus reste omniprésent, même si son déploiement est pour l’heure sous contrôle. Et nous devinons que ce choix sera coûteux quelles que soient les précautions prises. Il induira des morts, la très débattue « immunité de groupe » restant hypothétique. Car la sortie du confinement n’est pas sans risque de nouvelles flambées... La situation en Chine l’atteste. Ce corona est aussi coriace que mauvais.

 En fait, il ne s'agit pas d'un choix, nous ne pourrons faire autrement. Ou plutôt nous avons le choix entre deux inconvénients majeurs, soit périr sur place d’inanition soit avancer à découvert dans le risque pendant une année ou deux.

 Bien sûr on peut toujours s’évader dans l’utopie. Dire que la suspension du capitalisme n’empêche pas l’humanité d’exister. Que si la marchandise cesse de créer de la richesse, cela n’a pas de conséquence. Et appeler de ses vœux un « socialisme de la pandémie » (W.H. Buiter). Mais ce n’est pas cela qui évitera l’appauvrissement mondial et les pénuries drastiques… « Si on arrête tout, on ne peut plus vivre » constate, implacable, cette habitante des favelas de Rio. C’est aussi simple que ça.

 Ceci pose la question de nos ressources morales. Sommes-nous prêts ? Nos générations privilégiées des pays riches vont se trouver dans l’obligation de renouer avec l’endurance et la résilience qui furent, par la force des choses, celles des générations passées. Elles devront renouer avec l’esprit du tragique pour lequel la mort fait partie de la vie, cette dernière par définition essentiellement précaire.

 En face de la tragédie, plusieurs attitudes mentales sont possibles. Le philosophe Nietzsche définit la sienne par deux mots latins, amor fati qui signifie adhérer au destin, faire corps avec une nécessité qui ne peut être changée. Ce n’est pas pour lui de la résignation mais une affirmation de soi de nature héroïque. S’affirmer dans le maintenant sans espérer en un arrière-monde illusoire, sans rien demander d’autre, telle est la grandeur de l’homme. Qu’importe si cela doit mal finir. Michel Onfray, dont me sépare son athéisme mais que j’apprécie comme intellectuel, est un bon représentant de l’héroïsme nietzschéen.

  A l’opposé une autre attitude possible est celle de la foi. Non pas la croyance naïve et dérisoire en un gentleman cosmique qui viendrait tout arranger (ce Dieu là n’existe pas plus que le Père Noël) mais l’affirmation de l’amour plus fort que la mort par delà les illusions. L’amour est l’antidote à la tragédie, ce qui fait que l’homme peut espérer être plus que son destin. Les premiers chrétiens, tributaires du génie juif, ont opposé au tragique de l’existence l’amour qui rend Dieu présent. En face de l’insoluble, il nous reste l’amour. Ce n’est pas une solution mais une tenue qui donne du sens. «Le courage d’être s’enracine dans le Dieu qui apparaît quand Dieu a disparu dans l’angoisse et dans le doute» (1).

(1) Paul Tillich, Le Courage d’Etre, 1967

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Commentaires

  • La plupart des gens des pays développés sont conscients de ce que bien des choses devraient changer apres la pandémie. Se rendent-ils compte que ces changements, personne ne pourra les faire a leur place ? Il n`y aura pas de bonne fée avec une baguette magique a la sortie de la pandémie pour changer le monde a notre place. Changer, c`est d`abord changer nous-memes. Les politiciens n`auront alors d`autre choix que de suivre.

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