• Le jeu du risque

    Imprimer

     

     Mon âge m’autorise à poser une question scandaleuse. Quelle est cette société qui fait de la vieillesse la valeur suprême ? Alors que la pandémie approche de sa fin, il apparaît clairement que l’écrasante majorité des victimes de la maladie se situe dans la tranche d’âge de 70 ans et plus. C’est évidemment dramatique. Mais que serait-ce si, à l’inverse, le virus emportait dans les mêmes proportions les plus jeunes ? Ce serait une tragédie bien plus terrible, lourde de conséquences pour l’avenir. Pour le coup on pourrait parler à bon escient de guerre…

     Il me revient en mémoire cette histoire bouddhique. Un jour un roi demande à un moine de prononcer pour lui une parole de bénédiction. Le moine s’exécute et prononce ces mots: Que ton père meure, que tu meures et que ton fils meure enfin ! Le roi, choqué, laisse exploser sa colère. Alors le moine lui demande: Aurais-tu préféré que je te souhaite le contraire, que ton fils meure d’abord, que tu meures ensuite et que ton père meure en dernier ?

     Pascal Bruckner a écrit un livre réconfortant sur la vieillesse (1) qu’il nomme joliment «l’été indien de la vie». Il montre qu’elle est une grâce plus qu’une déchéance puisque plus on vieillit, plus nous est octroyée la chance de demeurer plus longtemps attablé au banquet de la vie. En ce sens la longévité est une bénédiction. Il ne faut pas néanmoins inverser les perspectives. En tant que vieux, j’ai l’avenir derrière moi et je ne suis objectivement plus très utile à la société. S’il fallait donner ce qui me reste à vivre (j’en ignore la durée que j'espère fournie) contre la forêt d’années potentielles qui attend mon petit fils qui vient de naître, je n’hésiterais pas une seconde.

     Cette affaire de virus a révélé à quel point nous sommes dominés par l’idéologie du care, qui a peut-être amené à sur-réagir, même s’il reste vrai qu’au départ la dangerosité de la menace était inconnue et que la plus grande prudence s’imposait. Né dans l’alcôve des féministes anglo-saxonnes, le care (littéralement le soin) est censé présider à l’avènement d’une société du soin mutuel, c’est à dire d’une société maternelle qui prend en charge ceux qu’elle considère comme les plus fragiles, quitte à faire leur bonheur malgré eux. Le care fait de la santé l’alpha et l’omega des politiques publiques. L’intention est louable et d’inspiration humaniste. Mais on pourrait facilement montrer que le care promeut, sans le vouloir, un «Etat-nounou» qui n’est autre que la version souriante de l’Etat totalitaire. Car dés lors qu’il est question de limiter la liberté élémentaire d’aller et venir du citoyen «pour son bien», on entre dans le déni de droit. Si des circonstances exceptionnelles peuvent le justifier pour une courte période, cela doit rester l’exception et ne perdurer en aucune manière.

     Je l’ai déjà écrit, le retour à ce droit fondamental me semble le principal enjeu du déconfinement, surtout à l’heure de l’intelligence artificielle. Même en Suisse.

     Ceci pour rappeler deux vérités que la vieillesse nous apprend, en raison du chemin parcouru et des aléas rencontrés.

     La première est que la vie et le risque sont indissociables. Nous les vivants, du seul fait que nous soyons vivants, sommes risqués en permanence. La plante, l’animal et l’homme sont risqués et pas spécialement protégés. La nature nous risque sans nous protéger en particulier. Dans ce grand jeu du risque qu’est la vie, nous sommes en balance (2). En même temps sans risque, il n’y a pas de chance. Si par précaution pour ma santé je passe ma vie dans un fauteuil, je passe en fait à côté de ce qui fait la chance de la vie. Une société qui n’accepterait plus la prise de risque raisonnable, donc la responsabilité personnelle, serait une société en perte de dynamisme et en déclin.

     On m’objectera que c’est faire bon marché de l’épreuve de la maladie par exemple. Point du tout. La maladie appartient au risque justement. Elle est la contrepartie –exorbitante, je le concède – de ce jeu ambivalent dans lequel nous sommes jetés par l’existence.

     La seconde vérité est que la mort fait partie de la vie, elle est l’autre versant, l’autre côté des choses. Comme à une médaille il y a de façon nécessaire un avers et un revers. Aussi loin que je m’en souvienne, pas une seule de mes journées ne s’est écoulée sans qu’à un moment ou à un autre, je ne pense à ma mort. Il me semble que cette présence constante de la pensée de la mort, qui peut se concrétiser à tout instant, est seule à même de donner du goût et du sens à la vie. Cela n’a rien de triste ni de morose mais fait ressortir la jouissive opportunité d’être là maintenant.

     Et nourrit une espérance aussi. La mort est aussi mystérieuse que la vie puisque c’est le même mystère. Dans ce mystère, on avance, pas à pas. Apparaît alors l'évidence que «la mort est l’approfondissement de la vie » (Rav Kook).

     

    (1) Une Brève Eternité par Pascal Bruckner, 2019

    (2) "Pourquoi des poètes?" par Martin Heidegger in Chemins, tr. fr. 1962

    Lien permanent 21 commentaires
  • Le sens du tragique

    Imprimer

     L’Histoire est tragique en qu’elle fait surgir parmi nous des évènements funestes. Tout autant elle place l’homme devant des conflits insolubles. La tragédie, genre théâtral inventé par les Grecs de l’Antiquité, raconte un conflit insoluble.

     Telle me paraît la perspective qui se présente à nous avec la pandémie qui sévit actuellement. Tout indique que bientôt nous devrons affronter le virus autrement que par le confinement. Les chercheurs annoncent (espèrent) un vaccin dans douze ou quinze mois au plus vite. Nos sociétés ne pourront pas se permettre une suspension aussi longue sous peine de périr d’effondrement. Au delà de deux mois, le remède serait pire que le mal et causerait plus de dégâts encore. Il n’y aura pas d’autre choix que de relancer sous peu la machine alors que le virus reste omniprésent, même si son déploiement est pour l’heure sous contrôle. Et nous devinons que ce choix sera coûteux quelles que soient les précautions prises. Il induira des morts, la très débattue « immunité de groupe » restant hypothétique. Car la sortie du confinement n’est pas sans risque de nouvelles flambées... La situation en Chine l’atteste. Ce corona est aussi coriace que mauvais.

     En fait, il ne s'agit pas d'un choix, nous ne pourrons faire autrement. Ou plutôt nous avons le choix entre deux inconvénients majeurs, soit périr sur place d’inanition soit avancer à découvert dans le risque pendant une année ou deux.

     Bien sûr on peut toujours s’évader dans l’utopie. Dire que la suspension du capitalisme n’empêche pas l’humanité d’exister. Que si la marchandise cesse de créer de la richesse, cela n’a pas de conséquence. Et appeler de ses vœux un « socialisme de la pandémie » (W.H. Buiter). Mais ce n’est pas cela qui évitera l’appauvrissement mondial et les pénuries drastiques… « Si on arrête tout, on ne peut plus vivre » constate, implacable, cette habitante des favelas de Rio. C’est aussi simple que ça.

     Ceci pose la question de nos ressources morales. Sommes-nous prêts ? Nos générations privilégiées des pays riches vont se trouver dans l’obligation de renouer avec l’endurance et la résilience qui furent, par la force des choses, celles des générations passées. Elles devront renouer avec l’esprit du tragique pour lequel la mort fait partie de la vie, cette dernière par définition essentiellement précaire.

     En face de la tragédie, plusieurs attitudes mentales sont possibles. Le philosophe Nietzsche définit la sienne par deux mots latins, amor fati qui signifie adhérer au destin, faire corps avec une nécessité qui ne peut être changée. Ce n’est pas pour lui de la résignation mais une affirmation de soi de nature héroïque. S’affirmer dans le maintenant sans espérer en un arrière-monde illusoire, sans rien demander d’autre, telle est la grandeur de l’homme. Qu’importe si cela doit mal finir. Michel Onfray, dont me sépare son athéisme mais que j’apprécie comme intellectuel, est un bon représentant de l’héroïsme nietzschéen.

      A l’opposé une autre attitude possible est celle de la foi. Non pas la croyance naïve et dérisoire en un gentleman cosmique qui viendrait tout arranger (ce Dieu là n’existe pas plus que le Père Noël) mais l’affirmation de l’amour plus fort que la mort par delà les illusions. L’amour est l’antidote à la tragédie, ce qui fait que l’homme peut espérer être plus que son destin. Les premiers chrétiens, tributaires du génie juif, ont opposé au tragique de l’existence l’amour qui rend Dieu présent. En face de l’insoluble, il nous reste l’amour. Ce n’est pas une solution mais une tenue qui donne du sens. «Le courage d’être s’enracine dans le Dieu qui apparaît quand Dieu a disparu dans l’angoisse et dans le doute» (1).

    (1) Paul Tillich, Le Courage d’Etre, 1967

    Lien permanent 1 commentaire
  • Penser l'après

    Imprimer

     

    Ce qui est mis à mal, peut-être même à mort, par l’expérience actuelle du confinement planétaire est l’utopie contemporaine qu’un auteur américain, CB Macpherson, a nommé « l’individualisme possessif ». Entendez par cette formule une conception égocentrée de l’individu porteur de toute sorte de droits qui se croit propriétaire du monde auquel ses droits devraient s’imposer. Le progressisme a promu le fantasme d’un individu désaffilié de son peuple et son histoire, de sa famille, de son genre, assorti de la plus énorme fausse promesse jamais proférée: Tu peux choisir d’être qui tu veux, tu peux être le créateur de toi-même, il suffit pour cela que tu te débarrasses de ce qui te constitue pour te remodeler au gré de ta fantaisie.

    Le confinement obligatoire, qui n’est autre que la très antique quarantaine préconisée par le médecin grec Hippocrate, se dresse comme un mur de granit contre lequel vient se fracasser ce fantasme de l’individu-roi. D’une façon très rude (puisqu’il s’agit de lutter ensemble contre une menace mortelle) le réel rappelle que l’individu ne s’appartient pas entièrement à lui-même mais qu’il appartient aussi à une entité collective vis-à-vis de laquelle il a des devoirs impératifs. En l’espèce il a le devoir de ne pas contaminer les autres et partage la responsabilité de faire décroitre la vague épidémique pour ne pas saturer les systèmes de santé. Il est contraint à l’altruisme et renvoyé au devoir que le groupe attend de lui.

    Cela valide-t-il le collectivisme tel que Jean-Paul Sartre, compagnon de route du communisme, l’a longuement développé dans sa Critique de la Raison Dialectique ?

    Sartre oppose l’individu isolé à l’individu commun, c’est-à-dire l’individu produit et formaté par le groupe. Il voit dans la collectivité, à travers une cause politique par exemple, la seule transcendance possible pour l’individu isolé, qui, s’il reste isolé n’est qu’une pauvre chose sans signification ni pouvoir. C’est pourquoi il prétend qu’on ne devient pas un homme tant qu’on n’a pas trouvé une cause pour laquelle on est prêt à sacrifier sa vie.

    Ces considérations ont aujourd’hui un relent de modèle chinois (à la fin de sa vie Sartre a été proche du maoïsme). En réalité elles remplacent une dérive par une autre. Même si au début de la pandémie certains ont crédité d’efficacité le système chinois, on soupçonne maintenant qu’il a beaucoup menti. Il reste un système collectiviste totalitaire, les dissidents sont là pour en témoigner. Ce n’est en aucun cas un modèle mais plutôt un anti-modèle, qui de surcroît a déjà été essayé sans  laisser un bon souvenir.

    Soit dit en passant, pour beaucoup de pays ce ne sera pas un mince enjeu dans les prochains mois que le retour à une vie démocratique normale. La tentation de gouverner par la peur et le contrôle accru des citoyens via l'intelligence artificielle doit être forte dans certains cercles de pouvoir…

    Il faut donc initier une troisième voie entre l’individualisme possessif et le collectivisme totalitaire qui ont prouvé tous les deux qu'ils conduisaient à des impasses.

    La pensée de Simone Weil (1), injustement oubliée, apporte un éclairage. D’une part elle rejette ce qu’elle appelle   « le gros animal du collectif » qui est à ses yeux un objet d’idolâtrie et un « ersatz de Dieu ». Cette grande chrétienne a médité le mythe de la Tour de Babel…

    D’autre part elle écarte l’individualisme égoïste parce qu’il est impossible de se prendre soi-même pour fin. Je ne suis pas ma propre transcendance, jamais, cela ne tient pas debout.

    « Le remède est dans l’idée de relation » nous dit-elle. C’est la relation avec autrui qui fait non pas l’individu mais la personne. Nous sommes très profondément des êtres de relation, ce qui fait de nous des personnes. Nous sommes nés d’une relation entre deux êtres, nos parents. C’est dans la relation que nous donnons naissance à d’autres êtres, nos enfants. Nous nous construisons par les échanges incessants que nous entretenons avec les autres. Les biologistes soutiennent même que ce que nous appelons la conscience est largement le produit de l’interaction avec les autres.

    Nous sommes à la fois singuliers et pluriels. Singuliers par l’étincelle unique, créatrice et irremplaçable qui fait la personnalité de chacun. J’ajoute que cette singularité est indispensable puisque c’est par elle que le monde ne vieillit pas mais se renouvelle. Pluriels aussi par la relation avec ceux qui nous précèdent dans le temps, ceux qui nous entourent au présent et ceux que nous projetons au-delà de nous vers l’avenir. Avec beaucoup de force cette vérité élémentaire émerge ces jours.

    La noblesse de l’action politique, un peu à l’image de l’action médicale, consiste d’abord ne pas nuire à ce subtil équilibre. Primum non nocere. Il faudra le garder à l’esprit au moment, que j’espère prochain, de la sortie de crise sanitaire.

     

    (1) La Pesanteur et la Grâce, par Simone Weil , Paris 1948

    Lien permanent 2 commentaires