• La Caverne des Pestiférés

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    Le confinement offre l’opportunité de revisiter sa bibliothèque. J’ai relu avec plaisir le roman déjà ancien de Jean Carrière, La Caverne des Pestiférés. Ce magnifique récit s’appuie sur une anecdote curieuse et véridique liée à la grande épidémie de choléra qui, partie de Jessore en Inde en 1817, déferla à travers le continent asiatique sur la plupart des pays d’Europe ou elle s’éteignit en 1835 après avoir fait cinquante millions de victimes. Alors qu’elle faisait rage dans le Midi de la France, les habitants fuyaient autant que faire se peut les villes infestées. Un petit groupe d’hommes et de femmes animés par l’énergie du désespoir se mirent en quête d’un improbable refuge. Par des chemins nocturnes et détournés, ils s’aventurèrent jusque dans les hautes Cévennes, pour aboutir en un endroit désert et retiré situé au dessus des gorges du Trévezel, appelé depuis dans le dialecte local "la bauma dels perstifertaz". Ils s’y établirent et y vécurent assez longtemps à l’écart du reste du monde. On remarque encore sur place des murets en pierres sèches et les vestiges d’un four à pain. Les circonstances de leur disparition sont à ce jour inconnues. Ont-ils été rattrapés par l’épidémie ? Ont-ils été liquidés par des soldats chargés d’éteindre les foyers potentiels d’infection ? Nul ne le sait, la chronique mentionne simplement qu’un jour, ils disparurent.

    Jean Carrière, écrivain amoureux des Cévennes et empreint de l’esprit du retour à la terre des années soixante-dix, a imaginé que ces gens avaient créé une sorte de contre-société avec ses propres lois, à mi-chemin entre les phalanstères de Fourier et les communautés californiennes d’Easy Rider. Et qu’ils y vécurent libres et heureux, loin d’une société corrompue et punie de sa corruption par un bacille d'Apocalypse.

    Le sujet du roman est un genre de parabole sur ce qu’on appelle en ce moment le monde d’après. Ce monde d’après il en est beaucoup question à juste titre.

    A quoi va ressembler l’après-Covid ? 

    M. Hulot, le médiatique écologiste héliporté bien connu, énumère cent propositions pour faire de l’après-Covid une espèce d’an 01 du monde nouveau. En écho M. Houellebecq, qui ne manque aucune occasion de cracher dans la soupe, déclare que le monde d’après sera le monde d’avant mais en pire.

    D’un côté il y a les utopistes qui rêvent du retour à l’Eden perdu et qui croient que le Covid a tellement rebattu les cartes qu’on va pouvoir recommencer l’Histoire. Mais c’est une constante de l’Histoire, justement, que les grandes tragédies qui la parsèment suscitent en réaction des élans messianiques régulièrement démentis par les faits. De plus ces propositions utopistes brandies à bout de bras ne sont pas si neuves, cela fait des années qu’on les connaît par cœur…

    De l’autre côté il y a les pessimistes qui en rajoutent puisqu’en effet l’inconvénient d’une mauvaise situation est qu’elle peut toujours empirer. Saisis de vertige devant la crise magistrale, économique celle-là, qui s’annonce succédant à l’autre, ils jouent les Cassandre. A les entendre nous n’avons encore rien vu en terme de détérioration sociale. Pire, nous serions au bord d’un engrenage fatal menant à une nouvelle guerre, froide pour l’instant, entre Américains et Chinois qui déjà s’invectivent à qui mieux mieux. Il est vrai que cette montée des tensions n'annonce rien de bon. Souhaitons que les oiseaux de mauvais augure aient tort.

    Alors j'aimerais faire mienne la formule d’un auteur qui ne m’est pas habituel, Antonio Gramsci. Il recommandait de cultiver le pessimisme de l’intelligence et l’optimisme de la volonté. Si nous ne voulons (ou ne pouvons) pas nous mettre en quête d’un lieu hors du monde pour recommencer l’Histoire, c’est bien cette énergie lucide dont il parle que les uns et les autres  aurons à rechercher à partir de maintenant.

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  • Impressions d'un confiné

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      Je n’entends rien à la médecine, raison pourquoi j’ai l’habitude de faire confiance aux praticiens auxquels je m’adresse. Mes impressions sont donc celles d’un entendement moyen muni de son seul bon sens et dénué de la moindre prétention à l’expertise en ce domaine.

      Depuis l’annonce de la pandémie et en quelques jours le monde s’est transformé en un immense hôpital. Nous avons été reclus, de façon plus ou moins extrême selon les pays, dans nos maisons et nos appartements. Les blouses blanches ont envahi les écrans des chaines en continu et les journaux d’informations sont devenus des bulletins de santé. Le biopouvoir, pour reprendre une expression prophétique de Michel Foucault, a pris les choses en main et s’est mis d’autorité à notre chevet. Les politiques, tétanisés par le risque de mal faire, ont cédé le pas et se sont mis à la remorque de leurs conseils scientifiques, personne ne leur en fera le reproche au départ tout au moins.

      Mais ce qui aurait dû être plutôt rassurant pour les peuples désorientés – quoi de plus rassurant en principe que des spécialistes à la barre du navire par gros temps ?- s’est avéré en réalité stressant et diffuseur de panique.

      Parce que chaque blouse blanche y est allée de son diagnostic, assénant des avis tranchés au nom de la science et voici que les diagnostics allaient dans tous les sens. On a entendu tout et son contraire. Les controverses et les polémiques se sont succédées sans discontinuer sur l’agora électronique planétaire, phénomène inédit dans l’Histoire.

      Fallait-il ou non confiner ?  Faire le choix ou non de l’immunité de groupe ? Recourir au traçage électronique pour tous ? Prendre ou non la température des nouveaux arrivants ? Les virus ont-ils un passeport ?  Les masques servent-ils à quelque chose ou pas ? En l’absence de vaccins, quels traitements seraient susceptibles d’aider les malades ? D'ailleurs y aura-t-il seulement un vaccin ? Tel médicament est-il plutôt utile, plutôt nocif ? En cas d’urgence doit-on appliquer les protocoles classiques de la recherche même s’ils sont longs ? Les enfants sont-ils plus ou moins contagieux que les autres? Le virus a-t-il été fabriqué ou est-il naturel ? Est-on en présence d’une épidémie moyennement létale ou d’une menace apocalyptique ? Les modèles informatiques appliqués à la propagation du Covid19 sont-ils fiables ? Y aura-t-il une deuxième vague ?

      Qu’on me comprenne bien, toutes ces questions sont parfaitement légitimes, d’autant que le virus était un parfait inconnu et que nul ne savait à quoi s’attendre lorsqu’il a surgi. Mais ce ressassement à jet continu dans les médias a sévèrement contribué à faire monter notre niveau d'adrénaline.

      Des rivalités sont apparues entre médecine publique et privée, celle hospitalière et celle dite de ville, entre universitaires et gens de terrain, entre lobbys pharmaceutiques et enjeux stratégiques. Des conflits d’intérêt, des coteries, des réseaux et des manipulations se sont dévoilés. Les coups bas, les annonces fracassantes et les démentis cinglants, les querelles d’écoles et les luttes de chapelle ont été complaisamment relayés voire attisés par des journalistes ravis de l’aubaine. Sans oublier les haines personnelles et les noms d’oiseaux  répercutés avec gourmandise: gourou, escroc, mandarin, mercenaire, faussaire, hors-la-loi et le reste à l’avenant. Sur les réseaux sociaux chacun s’en est mêlé, chacun s’est mué en expert et c’est devenu une gigantesque foire d’empoigne. Au point d’aboutir à des sondages d’opinion surréalistes du genre : Etes-vous pour ou contre tel médicament ?

      En tant que théologien cela m’amuse beaucoup de constater que le débat qui se voulait scientifique – car nous sommes modernes ne l’oublions pas - n’a pas été épargné par ce qu’on appelait jadis la rabies theologica, la rage théologique, c’est à dire les dogmes, les anathèmes, les inquisitions, les excommunications et autres hérésies. Il y a quelques chose de religieux dans ces guerres pichrocholines. Humain, trop humain…

      Bergson n’avait peut-être pas tort d’affirmer que la médecine se tient au croisement de la science expérimentale et de l’art. Malgré la formidable accumulation des connaissances, l’homme moderne reste, en face des redoutables énigmes de la nature, aussi démuni que ses lointains ancêtres. Quand à la surinformation contradictoire dont nous avons été abreuvé ces dernières semaines, elle laisse songeur. Elle a largement contribué à installer une méfiance généralisée qui ne se dissipera pas du jour au lendemain. Etait-ce bien nécessaire ?

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