Changement d'affectation pour Saint-Pierre ?

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 Je m’étais promis de ne pas intervenir publiquement à propos de la délicate affaire de la messe à Saint-Pierre (1). Ancien ordinaire du lieu, espérant que les choses se clarifieraient d’elles-mêmes, il me paraissait qu’un devoir de réserve s’imposait.  Les choses se sont clarifiées en effet avec les déclarations du Président de l’Eglise Protestante de Genève au journal de la RTS de 19h30 de samedi dernier. Mais de telle sorte que garder le silence me semble désormais difficile.

 Je cite : "Nous voulons que St Pierre soit un lieu hautement symbolique, certes, du protestantisme, mais plus largement pour l'ensemble des Genevois qui ont envie de témoigner quelque chose de leur foi. Je crois que c'est dans cette volonté d'un témoignage commun que nous avons offert dans le fond pour une occasion unique aux catholiques de célébrer une messe à St Pierre."

 Le moins qu’on puisse dire est que cette profession de foi télévisée pose question.Qui est ce « nous », « nous voulons »? Le Consistoire ? La Compagnie des pasteurs ? Ou encore l’Assemblée générale de la paroisse qui, dans le calvinisme, est toute puissante ? On aimerait le savoir. Ce sont à mes yeux les seules instances autorisées à émettre une volonté sur une orientation aussi lourde de conséquences.

 Quoiqu’il en soit des responsabilités, nous assistons ici à une  modification majeure. Ce n’est plus seulement une invitation ponctuelle lancée à la communauté catholique qui est envisagée (ce qui peut se concevoir)  mais bien une nouvelle affectation de la cathédrale Saint-Pierre qui deviendrait à l’avenir un lieu multiconfessionnel. Or faut-il le rappeler, Saint-Pierre n’est pas et n’a jamais été une paroisse comme les autres. Elle est un point de repère historique et symbolique pour les chrétiens réformés de Genève et du monde entier, qu'il faut manier avec précaution. Elle est, comme l'on dit, un marqueur identitaire. Raison pourquoi il faut la piloter avec autant de prudence que de respect.

Ce qui n’a jamais empêché l’invitation ponctuelle de personnalités non protestantes – l’Abbé Pierre – voire non chrétiennes – le Dalaï Lama. J’en avais personnellement pris l’initiative mais toujours en veillant à rester dans un cadre extrêmement clair et collégial.Nous étions chez nous et nous recevions des hôtes illustres. L’enracinement n’empêche pas, une fois ou l’autre, de respirer l’air du  grand large. 

 Une forme de perversité n’est pas non plus absente du propos qui surfe sur un certain progressisme idéologique.

 Sans que ce soit dit explicitement nous comprenons qu’il y a d’un côté le camp du bien, celui de la diversité joyeuse, de la désaffiliation et de la négation des enracinements. Ce camp se targue volontiers d’être œcuménique. Or l’est-il vraiment ou est-ce juste une apparence ? Car l’œcuménisme n’est pas et n’a jamais été ce gloubi boulga sentimental qu’on offre trop souvent en lieu et place. L’œcuménisme, tel qu’un Karl Barth l’a initié et promu par exemple, est un chemin d’arête difficile et patient qui exclut les faux semblants d’unité supra-confessionnelle… Les théologiens catholiques ne sont du reste pas les derniers à placer la barre haut en la matière si l’on se réfère aux écrits précis et structurés de Benoît XVI à l’époque ou il était le Cardinal Ratzinger.  

 De l’autre côté, le camp des méchants, des intégristes, des repliés sur eux-mêmes, des rabougris du vieux monde tel votre serviteur. Entendez des protestants attachés à leur foi qui sont heurtés  jusqu’aux tréfonds de leur âme par la colocation qui se profile. La liste est longue des appels tristes et inquiets que j’ai reçus depuis le commencement de cette affaire...

 Et la perversité consiste en ce que les protestataires, c’est le cas de le dire, osent à peine prendre la parole. De peur d’apparaître comme les  fanatiques ou au minimum les obtus qu’ils ne sont pas mais qui refusent simplement d’acquiescer à la révolution qu’on veut leur imposer sans leur demander leur avis. Qui prendrait le risque de se brouiller avec ses proches ou ses amis pour une cause qui de l'extérieur sera jugée désuète ? Personne. Cela fait longtemps que le protestantisme authentique a perdu la bataille de la communication. Ne subsiste, officiellement du moins, que celui qui s’excuse d’exister. C’est tendance.

 J’ai l’impression que les initiateurs de ce coup de force ont oublié une vérité fort simple, à savoir que la place de chacun se définit par celle de l’autre. A vouloir tout mélanger on finit par attiser la braise identitaire. Et ça, c’est dangereux. 

(1) Voyez ma note du 11/01

Lien permanent 18 commentaires

Commentaires

  • Encore une fois un billet qui traduit entièrement ma pensée sur l'église protestante de Genève. Au lieu de m'accompagner dans ce monde difficile et exigent, où la religion a toute sa place et est un besoin pour le comprendre, l'EPG me sert une soupe fade où la seule spiritualité est d'être ensemble et d'aimer tout le monde.
    Ce n'est pas ce que je recherche et c'est pour cela que j'ai arrêté de payer ma contribution ecclésiastique il y a quelques années.
    Au plus profond de moi je suis protestant, et je suis triste que mon église m'ait abandonné.

  • Bref, on veut bien de l`oecuménisme mais chacun dans son coin. Pourtant avec la pénurie de fideles, c`est peut-etre le seul moyen de faire salle pleine, croyez pas ?

  • Cher Monsieur,
    Le but n'est pas de faire "salle pleine" à tout prix! L'oecuménisme ce n'est pas cela, ce n'est pas un entassement de confessions disparates. Au contraire en faisant cela on ne fait que mettre en exergue les divisions des chrétiens, on les étale au grand jour. Le but final de l'oecuménisme est de trouver une formule d'unité pour rassembler les Eglises. Les séparations actuelles sont à l'évidence un manque, pas question de prétendre le contraire, mais elles ont leur raison d'être. Faire comme si elles n'existaient pas est simplement absurde.
    Par ailleurs même si les chrétiens sont moins nombreux aujourd'hui , cela ne modifie pas le débat de fond. Ce n'est pas du tout une question de quantité.

  • Ne privilégiez-vous pas la forme sur le fond ? Ou, si vous préférez, la théorie sur la pratique ? La réalité n`a que faire de ces finasseries, les églises se vident a vitesse grand V.

  • Qu’elle tristesse de constater qu’un geste d’amour et de fraternité envers la communauté catholique provoque une division (ou un schisme ?) si assourdissant.

    Transformer les paroles si sages et pertinentes du président de l’Eglise Protestante en une annonce de la « colocation qui se profile » me semble faire preuve d’une surprenante mauvaise…foi (!).

    Ceci-dit, il est vrai que comme la société, l’église protestante apparait malheureusement divisée entre les progressistes et les conservateurs.
    Si les premiers avaient le vent en poupe ces dernières années, visiblement, grâce entre autre à votre concours, les seconds semblent reprendre du poil de la bête.

    Vous me permettrez, j’espère, de ne pas considérer cette évolution comme particulièrement exemplaire, notre religion commune vaut tellement mieux que ces chicane d’un autre temps.

    Il y a tellement de combats plus graves et urgents à mener.

  • Cher Monsieur, je vous fais remarquer que je n'ai pas réagi à l'invitation ponctuelle lancée aux catholiques. Je réagis à autre chose qui est le changement annoncé dans l'affectation du culte à Saint-Pierre. A partir du moment ou c'est proclamé urbi et orbi sur la plage la plus regardée de la TSR ( le 19h30) tout protestant de base a le droit et même le devoir de dire ce qu'il en pense. Quand on prend le risque d' étaler les choses sur la place publique, le débat est ouvert et c'est normal.
    Je suis en effet un conservateur assumé, encore faut-il s'entendre sur ce terme. Je le suis au sens de Camus "chaque génération se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu'elle ne le refera pas. Mais sa tâche est encore plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse". Depuis des années je vois le protestantisme, pas seulement genevois, se défaire dans l'insignifiance et se dissoudre dans le conformisme émotionnel. Cela fait des années que je constate une "secessio plebis" des fidèles qui, découragés, laissent tomber et s'éloignent silencieusement. Alors je dis ce que j'ai à dire.
    Quand à l'influence que vous me prêtez, vous plaisantez. Ce blog est lu par vingt ou trente personnes à tout casser et c'est là tout ce dont je dispose.

  • Monsieur le Pasteur, ne croyez-vous pas que si les fideles "laissent tomber", c`est en bonne partie parce qu`ils ne se reconnaissent pas dans une Église qui se cramponne au passé et qui leur donne ainsi l`impression de les laisser tomber, eux qui (bien obligé) vivent dans le présent ?

  • Vous n'avez pas tort, encore faut-il se demander qui a laissé tomber qui et qui vit dans le présent et qui n'y vit pas. Là derrière se tient une question gigantesque qui dépasse de très loin les Eglises qui est celle du rapport entre modernité et tradition. Ce que j'ai pour ma part constaté au cours des années c'est qu'une parole qui éclaire le présent à partir des points de repères fixes de la tradition (biblique pour nous en l'occurence) rencontre un public plus fourni et plus varié en âge que vous ne semblez le croire. Si je déplore ce qui se passe c'est parce que je crois sans ombre d'hésitation que nous avons un avenir pourvu que nous prenions la bonne direction. Vous me direz que l'avenir appartient à Dieu, ce qui est vrai, mais quand même parfois, comme les prophètes, on se rend compte que Dieu est occupé ailleurs et qu'il faut s'y mettre...

  • Merci pour cette analyse fondée et oh combien pertinente. L'œcuménisme, d'ailleurs au sens large et englobant les non-chrétiens respectueux de la pratique des autres, n'est pas un fourre-tout. St Pierre doit garder sa vocation, ce qui n'empêche pas le partage, comme vous l'avez si bien montré alors que vous officiiez au sein de la Paroisse.

  • "Quand à l'influence que vous me prêtez, vous plaisantez. Ce blog est lu par vingt ou trente personnes à tout casser et c'est là tout ce dont je dispose."

    J'imagine toutefois qu'en fonction de votre longue carrière, vous n'avez pas que ce blog pour rejoindre vos ancien paroissiens et que comme tout le monde vous avez un réseau de connaissances et autres relations sur lesquels vous avez une certaine influence.

    A moins que vous ayez décidé de vous couper du monde et de ne communiquer plus que l'intermédiaire de ce blog, ce qui serait bien surprenant.

    Maintenant, vous avez bien raison de vous exprimer, c'est juste que j'ai eu l'impression que vous aviez tendance à interpréter un peu librement le discours des "progressistes" en cherchant à leur faire dire ce qu'ils n'affirment pourtant pas.

    Mais tant mieux si je me trompe !

  • Je suis 1000% aligné avec vous cher Pasteur

  • Quand je dis qu`il y a déphasage par rapport au présent, je pense par exemple a la place prépondérante donnée souvent dans les preches des "conservateurs" aux histoires de l`Ancien Testament (en fait une histoire magnifiée du peuple d`Abraham) aux dépens de l`enseignement du Christ qui est basé sur la compassion, la tolérance et le controle de ses pulsions destructrices ou égoistes, précieux donc en tout temps et toute circonstance.

  • Vous ouvrez-là une porte que je ne m'attendais pas à rencontrer dans ce débat. Mais après à tout, ça fait sens. L'originalité du calvinisme est en effet d'affirmer l'unité et la continuité des deux testaments. Ce que vous appelez les "histoires de l'AT" sont pour Calvin un miroir tendu à l'humanité toute entière dans lequel nous apprenons à nous connaître et à connaître Dieu. De même la Loi n'est pas annulée par le Christ. Si elle perd pour nous chrétiens ses aspects spécifiquement juifs (circoncision, cacheroute etc...) elle n'en conserve pas moins ses aspects spirituels (elle nous éveille), moraux (elle dirige notre vie) et politiques (elle dit quelque chose de l'ordre social). En d'autre terme n'importe quelle page de l'AT est pour nous une source légitime d'inspiration.
    Je ne peux évidemment pas vous laisser dire que tout cela ne serait pas connecté au présent. Ce serait passer sous silence l'incroyable fécondité et actualité de la lecture juive qui n'a jamais été aussi riche et prolifique qu'aujourd'hui. Raison pour laquelle Barth pensait qu'il ne pouvait y avoir de démarche oecuménique qu'à la condition de revenir aux sources juives du christianisme. Relisez les prophètes: ils nous disent tout sur le covid si je puis dire...

  • Vous faites donc l`amalgame entre un dieu vengeur et destructeur de peuples entiers (hommes, femmes, enfants et animaux) avec le dieu d`amour et de pardon du Christ. Deux conceptions de la divinité aussi opposées que faire se peut. Tout est dit.

  • Merci pour vos lignes marquées au coin du bon sens !

  • Ce que je ne vois pas du tout, c'est "St Pierre doit garder sa vocation". Ah oui, alors parlons-en. La cathédrale de Genève a été fondée par Sigismond après sa victoire contre les Alamans à Tolbiac. Cette victoire a fait que Sigismond se convertisse au catholicisme, ce qui fut fait par Avit, évêque de Vienne (capitale des Burgondes), qui obtint du Pape pour cette cathédrale des reliques de St-Pierre et de St-Paul. Si St-Pierre doit garder sa vocation, alors peut-être devrait-elle être rendue aux catholiques. Les bourgeois banquiers genevois protestants pourraient facilement se faire construire un très beau temple. Ailleurs...

  • Je vous renvoie à la Constitution genevoise de 2012: le temple de Saint-Pierre est propriété de l'Eglise protestante de Genève. Je m'en tiens là.

  • "amalgame entre un dieu vengeur et destructeur de peuples entiers (hommes, femmes, enfants et animaux) avec le dieu d`amour et de pardon du Christ. Deux conceptions de la divinité aussi opposées que faire se peut. "
    Cela s'appelle une profession de foi marcionite, l'une des pires hérésies qui puisse exister tant pour les catholiques que pour les réformés. Cela nous mène trop loin, je suggère qu'on cesse cet échange qui est hors sujet.

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