• Gone with the Wind

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    Mardi dernier la plateforme HBO a retiré de son catalogue le classique du cinéma Autant en emporte le Vent sous prétexte de racisme et de révisionnisme. Retrait temporaire puisqu’il est question de «contexualiser» l’œuvre par un avertissement avant de la remettre dans le circuit. Intrigué par la polémique qui s’en est suivie, j’ai voulu en avoir le cœur net. J’ai visionné le film dans sa version originale avec les sous-titres anglais (je l’avais vu il y a fort longtemps en français) pour être certain de ne manquer aucun dérapage verbal potentiel. Ma conclusion est que les tenants et aboutissants de la polémique sont tout simplement incompréhensibles.

    Je rappelle d’abord qu’Autant en emporte le Vent est l’histoire d’un triangle amoureux (Vivien Leigh, Clark Gable, Leslie Howard) qui se déroule sur fond de guerre de Sécession. La première partie du film décrit la défaite et l’effondrement de la société sudiste qui était effectivement une société esclavagiste. Ma surprise a été de constater qu’en 1939 déjà (date de sa sortie), le film avait été «contextualisé» puisque des explications destinées aux spectateurs sont insérées entre les images pour replacer le récit dans son époque…

    Les acteurs noirs jouent des esclaves, en particulier l'extraordinaire Hattie McDaniel qui campe une gouvernante énergique et qui pour l’occasion reçut un Oscar qui défraya la chronique Outre-Atlantique. Les acteurs blancs eux sont dans le rôle des maîtres. On ne voit pas comment il pourrait en être autrement dés lors que le récit décrit une société basée sur l’esclavage mais à aucun moment il n’en est fait l’apologie (contrairement à Naissance d’une Nation de Griffith réalisé en 1915). Sont en effet représentés les propriétés des planteurs, les champs de coton, les esclaves qui y travaillent. Mais le film montre toutes les ambiguïtés qui peuvent s’attacher à des relations de domination. Malgré le rapport maître-esclave dominant, des liens affectifs se tissent tant bien que mal au point que certains esclaves finissent par «faire partie de la famille» si j’ose dire. Ces liens remettent un peu d’humanité dans une situation par nature détestable et injuste. Après la défaite des Sudistes, les esclaves deviennent des hommes et des femmes libres en principe. Mais certains, ne sachant pas trop que faire cette liberté, restent attachés à leurs anciens maîtres. Une sorte de paternalisme pesant se met alors en place. Le film montre cette complexité humaine avec beaucoup de finesse. Le personnage le moins convaincant est celui de la petite servante un peu bébête, Prissy, qui pourrait à la rigueur être lue comme une satyre, mais son rôle est très secondaire.

    Quand aux dialogues je n’ai rien entendu qui soit particulièrement choquant, à partir du moment ou l’on admet qu’en 1939 le politiquement correct et l’écriture inclusive n’avaient pas cours… Le film reste une œuvre magnifique au charme puissant qui n’a pas pris une ride.

    Donc beaucoup de bruit pour rien. Mais alors que se passe-t-il ? Nous sommes sans doute victimes selon moi d’une stratégie marketing perverse de la part des grands groupes qui possèdent les plateformes de streaming. Surfant sur la mode victimaire et racialiste qui déferle en ce moment hystérisée par les récents évènements étasuniens, d’habiles communicants ont créé cette affaire de toute pièce pour permettre aux marchands d’images de se refaire une virginité au goût du jour. Et chacun de tomber dans le panneau en s’invectivant à qui mieux mieux, même si beaucoup  ne semblent pas avoir pris la peine de voir ou revoir le film… Tout ça pour le plus grand bénéfice des maîtres occultes de la société marchande. Ainsi va le capitalisme mondialisé qui récupère tout et fait feu de tout bois.

    Mais qui s’indigne à cause des innombrables séries qui s’étalent sans pudeur ni retenue sur le crime, la violence, l'humiliation, le trafic de drogue et ainsi de suite, séries fournies en abondance par ces mêmes plateformes ?

    Mesdames et messieurs les censeurs, nettoyez vos lunettes !

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  • La Nostalgie du Sacré

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    Michel Maffesoli, professeur émérite à la Sorbonne, est un sociologue singulier qui scrute et réfléchit en dehors des repères habituels de cette discipline. Avec la Nostalgie du Sacré (1), il nous livre un essai passionnant sur la religiosité post-moderne. Selon lui beaucoup de signes montrent que quelque chose est en préparation dans l’ordre spirituel des choses. Cette affirmation peut sembler paradoxale à l’heure où, en Occident tout au moins, les Eglises sont à la peine et le christianisme en voie de diminution.

    Mais qu’appelle-t-on Eglises et qu’appelle-t-on christianisme ? Michel Maffesoli constate que les institutions ecclésiales ont suivi l’air du temps et qu’elles paient ce suivisme au prix fort. Ce qui a aujourd’hui partout le vent en poupe est la révolte contre les lieux communs de la bienpensance dominante, la saturation d’un modernisme paranoïaque qui enferme l’homme dans l’immanence et l’autosuffisance, le rejet des élites déconnectées incapables de saisir le tsunami spirituel en cours. Les institutions qui, par veulerie intellectuelle ou manque de courage, ont adopté des pensées convenues pour paraître au goût du jour sont atteintes par cette révolte et condamnées à l’insignifiance. Car nous annonce-t-il, «dans le mouvement pendulaire des histoires humaines, après le progressisme, toute une série d’indices incitent à voir son reflux » (p99). Les organes chrétiens ayant pignon sur rue ont adopté les « valeurs » progressistes et sociétales avec un temps de retard comme toujours. Au moment même où ils célèbrent ce "progrès" du christianisme, ce "progrès" est train de se retirer partout ailleurs comme se retire la mer… Ce qu’on prend pour du progressisme théologique n’est rien d’autre qu’un ensemble d’idées surannées appartenant à une époque révolue. Pendant ce temps, «quelque chose d’alternatif renaît» (p 107). Et ce quelque chose commence avec l’acceptation du trésor caché de la tradition. Tradition moquée, vilipendée ou tout simplement ignorée dont on reconnaît soudain qu’elle est une source inépuisable de « vérités pérennes et supra-individuelles » (p152).

    Certes Michel Maffesoli pense en catholique mais sa perspective est suffisamment vaste pour que d’autres s’y retrouvent. Au passage il égratigne la Réforme mais en réalité c’est plutôt à la vulgate de Max Weber qu’il s’en prend, selon moi responsable de toute une série de clichés et contresens sur le protestantisme ( Weber était économiste et sociologue…). En vérité le calvinisme n’ignore pas du tout l’importance de la tradition. Le retour à l’Ecriture était pour Calvin un retour aux sources de la tradition. Le mouvement qu’il amorce n’était pas une fuite en avant dans la modernité mais à l’inverse un mouvement de retour aux origines dans un but de refondation. Le paradoxe apparent est que ce mouvement de retour a accouché, par contrecoup, de la modernité. Paradoxe qui échappe à notre auteur.

    Quoiqu’il en soit il y a dans cette stimulante réflexion  du grain à moudre pour nos Eglises réformées, toujours prêtes à monter dans l’avant-dernier train à la mode… Une aspiration spirituelle puissante est en train d’émerger et de chercher son incarnation.

    A mon avis la veine calvinienne garde toutes ses chances pourvu qu’elle prenne soin d’entretenir le feu sacré qui la constitue.

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  • Changement d'affectation pour Saint-Pierre ?

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     Je m’étais promis de ne pas intervenir publiquement à propos de la délicate affaire de la messe à Saint-Pierre (1). Ancien ordinaire du lieu, espérant que les choses se clarifieraient d’elles-mêmes, il me paraissait qu’un devoir de réserve s’imposait.  Les choses se sont clarifiées en effet avec les déclarations du Président de l’Eglise Protestante de Genève au journal de la RTS de 19h30 de samedi dernier. Mais de telle sorte que garder le silence me semble désormais difficile.

     Je cite : "Nous voulons que St Pierre soit un lieu hautement symbolique, certes, du protestantisme, mais plus largement pour l'ensemble des Genevois qui ont envie de témoigner quelque chose de leur foi. Je crois que c'est dans cette volonté d'un témoignage commun que nous avons offert dans le fond pour une occasion unique aux catholiques de célébrer une messe à St Pierre."

     Le moins qu’on puisse dire est que cette profession de foi télévisée pose question.Qui est ce « nous », « nous voulons »? Le Consistoire ? La Compagnie des pasteurs ? Ou encore l’Assemblée générale de la paroisse qui, dans le calvinisme, est toute puissante ? On aimerait le savoir. Ce sont à mes yeux les seules instances autorisées à émettre une volonté sur une orientation aussi lourde de conséquences.

     Quoiqu’il en soit des responsabilités, nous assistons ici à une  modification majeure. Ce n’est plus seulement une invitation ponctuelle lancée à la communauté catholique qui est envisagée (ce qui peut se concevoir)  mais bien une nouvelle affectation de la cathédrale Saint-Pierre qui deviendrait à l’avenir un lieu multiconfessionnel. Or faut-il le rappeler, Saint-Pierre n’est pas et n’a jamais été une paroisse comme les autres. Elle est un point de repère historique et symbolique pour les chrétiens réformés de Genève et du monde entier, qu'il faut manier avec précaution. Elle est, comme l'on dit, un marqueur identitaire. Raison pourquoi il faut la piloter avec autant de prudence que de respect.

    Ce qui n’a jamais empêché l’invitation ponctuelle de personnalités non protestantes – l’Abbé Pierre – voire non chrétiennes – le Dalaï Lama. J’en avais personnellement pris l’initiative mais toujours en veillant à rester dans un cadre extrêmement clair et collégial.Nous étions chez nous et nous recevions des hôtes illustres. L’enracinement n’empêche pas, une fois ou l’autre, de respirer l’air du  grand large. 

     Une forme de perversité n’est pas non plus absente du propos qui surfe sur un certain progressisme idéologique.

     Sans que ce soit dit explicitement nous comprenons qu’il y a d’un côté le camp du bien, celui de la diversité joyeuse, de la désaffiliation et de la négation des enracinements. Ce camp se targue volontiers d’être œcuménique. Or l’est-il vraiment ou est-ce juste une apparence ? Car l’œcuménisme n’est pas et n’a jamais été ce gloubi boulga sentimental qu’on offre trop souvent en lieu et place. L’œcuménisme, tel qu’un Karl Barth l’a initié et promu par exemple, est un chemin d’arête difficile et patient qui exclut les faux semblants d’unité supra-confessionnelle… Les théologiens catholiques ne sont du reste pas les derniers à placer la barre haut en la matière si l’on se réfère aux écrits précis et structurés de Benoît XVI à l’époque ou il était le Cardinal Ratzinger.  

     De l’autre côté, le camp des méchants, des intégristes, des repliés sur eux-mêmes, des rabougris du vieux monde tel votre serviteur. Entendez des protestants attachés à leur foi qui sont heurtés  jusqu’aux tréfonds de leur âme par la colocation qui se profile. La liste est longue des appels tristes et inquiets que j’ai reçus depuis le commencement de cette affaire...

     Et la perversité consiste en ce que les protestataires, c’est le cas de le dire, osent à peine prendre la parole. De peur d’apparaître comme les  fanatiques ou au minimum les obtus qu’ils ne sont pas mais qui refusent simplement d’acquiescer à la révolution qu’on veut leur imposer sans leur demander leur avis. Qui prendrait le risque de se brouiller avec ses proches ou ses amis pour une cause qui de l'extérieur sera jugée désuète ? Personne. Cela fait longtemps que le protestantisme authentique a perdu la bataille de la communication. Ne subsiste, officiellement du moins, que celui qui s’excuse d’exister. C’est tendance.

     J’ai l’impression que les initiateurs de ce coup de force ont oublié une vérité fort simple, à savoir que la place de chacun se définit par celle de l’autre. A vouloir tout mélanger on finit par attiser la braise identitaire. Et ça, c’est dangereux. 

    (1) Voyez ma note du 11/01

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