Réflexion sur le déboulonnage des statues

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Aux Etats Unis comme en Europe la vague d’indignation légitime suscitée par la mort de George Floyd s’est rapidement transformée en guerre des mémoires sur fond de racialisme identitaire. La fureur iconoclaste qui s’est emparée d’une partie de l’opinion en est la traduction concrète. Les statues des figures historiques qui, de Colbert à de Pury, ont de près ou de loin trempé dans l’esclavage transatlantique devraient impérativement être déboulonnées aux yeux de certains. Sans tenir compte des apports positifs par ailleurs de ceux qui ont été statufiés.

Colbert fut un très grand ministre de Louis XIV. Il a mené au bout une œuvre ambitieuse d’unification du droit français. Il s’est préoccupé de domaines aussi variés que les eaux et forêts, les crimes et délits, la marine, le commerce et naturellement la traite dans les Antilles. Il a ainsi inspiré l’ Edit ou ordonnance sur les esclaves des îles d’Amérique plus connu sous le nom de Code Noir.

Pour une sensibilité contemporaine, ce texte est effrayant et cruel. Mais il faut le replacer dans la situation ou Colbert l’a pensé. L’anarchie la plus totale régnait alors dans les plantations où les propriétaires s’arrogeaient le droit de vie et de mort sur leurs esclaves. Colbert l’interdit formellement. Il codifie également la possibilité de l’affranchissement par laquelle l’esclave affranchi devient un homme libre à l’égal des autres. Evidemment l’idée de l’abolition ne l’effleure pas mais elle n’était pas d’actualité à cette époque.

Sauf nous dit Françoise Vergès (1) chez les esclaves eux-mêmes. L’histoire officielle n’a pas retenu la lutte des esclaves contre leur condition inique. Pourtant cette histoire existe. D’où le conflit des mémoires. Et je peux tout à fait comprendre le malaise d’un Antillais lointain descendant d’esclaves devant la statue de Colbert. Je me suis moi-même un jour retrouvé devant une statue équestre du Roi Soleil. Invinciblement j’ai pensé à la Révocation de l’Edit de Nantes dont une branche de mes ancêtres de ce temps a souffert.

Doit-on pour autant déboulonner les statues ? Je plaide au contraire pour qu’on en érige d’autres, consacrant les mémoires jusqu’ici négligées.

Un exemple genevois pour illustrer cela.

Le mondialement célèbre Mur des Réformateurs aux Bastions a été inauguré en 1909. Il comporte une statue géante de Jean Calvin. Mais pendant des décennies il n’y eut rien, dans la cité lémanique, qui rappelât la tache qui s’attache à sa trajectoire, l’affaire Michel Servet. A part une stèle expiatoire au texte alambiqué érigée en 1903 par les défenseurs de Calvin pour faire pièce aux menées de la libre pensée qui voulait ériger à Champel un monument en mémoire de Servet. Ce dernier fut érigé, faute de mieux, à Annemasse.

Jusqu’en 2011, année où les autorités genevoises prirent l’initiative de placer, à côté de la stèle, une réplique de la statue de Servet sculptée par Clotilde Roch.

Il manquait encore, pour être exhaustif, l’homme-clé de cette histoire, Sébastien Castellion. C’est lui qui dénonça le scandale du bûcher de Servet et qui développa, pour la première fois en Occident, une philosophie de la décriminalisation de l’hérésie, de la liberté de conscience et de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Ce qui vous en conviendrez n’est pas négligeable en terme d’apport intellectuel et ethique.

Pourtant Castellion est resté le pestiféré, le maudit, le repoussoir, le maltraité de la mémoire calviniste mainstream. Il était celui qui faisait de l’ombre au grand homme. Raison pourquoi la pose d’un buste le représentant devant le temple de Vandoeuvres, qui fut brièvement sa chaire, a fait office en 2015 de réparation d’une injustice historique.

Pour autant il n’est venu à l’idée de personne de mettre à bas la statue monumentale de Calvin aux Bastions. Aux siècles des siècles Calvin demeure une immense figure. Mais pour qui veut s’initier à la complexité dialectique des mémoires, il est désormais possible d’imaginer un parcours culturel et didactique allant des Bastions à Vandoeuvres en passant par Champel.

Tant il est vrai qu’on hérite de l’Histoire toute entière avec ses gloires et ses conflits. L’Histoire est un fleuve qui recueille une quantité d’affluents parfois antagonistes entre eux. Il n’y a pas à faire le tri dans le passé mais à l’envisager dans son extrême profusion contradictoire.

(1) In « Faut-il déboulonner les statues ? » Interdit d’interdire, émission animée par Frédéric Taddéi.

Lien permanent 7 commentaires

Commentaires

  • Aux US, l'Histoire est proche, et mets à mal l'unité du pays. Il y a une logique sur la question des statues.
    En Europe, ce sont les identitaires de la morales qui jugent et déboulonnent, aucun liens avec l'unité de la société qui serait entamé et donc qui pousserait à se passer de certaines statues.

    En Afrique, le déboulonnage passe presque inaperçu. Il n'y a pas de demande de l'Afrique pour enlever des statues en occident.

    Déboulonnons, si il y a un besoin de pacifier la société, sinon pas d'autodafés.

  • Votre remarque concernant les US n'est que partiellement juste. Le mythe du motif de l'abolition de l'esclavage pour expliquer la guerre de sécession est la preuve qu'il y a distorsion historique. Ce n'est qu'à la suite de la bataille de Sharpsburg/Antietham que l'Union décida d'emenciper les esclaves.

    Il y avait des troupes de soldats confédérés de couleurs aussi, sans que cela soit aussi mentionné dans les livres d'histoires.

    Le plus navrant dans le travail de mémoire actuel, est qu'il n'est question que de l'esclavagisme des blancs, alors que c'était déjà une tradition dans de nombreux pays et notamment en Afrique.

    Il est temps de séparer le racisme, la violence policière et l'esclavage et de ne pas en faire un melting polt comme c'est le cas aujourd'hui.

  • Les déboulonnages ne sont pas seulement ceux de statues, mais aussi celui des noms de rues et de lieux. C'est le grand déboulonnage de l'Histoire qui est mis en branle.

    Pendant qu'à Berlin, sur pression de débats racialistes, les BVG (transports publics) renomment une station de métro (de Mohrenstrasse à Glinkastraße) d'un quartier que j'ai connu habité majoritairement par une migration Turco-musulmane,

    Erdogan attend la confirmation de sa plus haute juridiction (prévue dès le 2 juillet) pour déclarer (pardon, renommer) la Basilique Sainte-Sophie, à ce jour sous statut de "Musée" selon décision d'Attaturk,

    en Mosquée Sainte Sophie (Sainte Sophie, encore une victime...)

    - et en attendant la prochaine étape où Erdogan remplacera le nom de Ste Sophie par quelque "bienheureux fils d'Allah" ou tout autre nom établissant - tant qu'à faire, son lien direct avec LE prophète,

    Erdogan utilise la flotte de l'Otan pour ses trafics d'armes en Lybie, quand ce n'est pour sécuriser ses forages gaziers en eaux Chypriote, tout autant en violation de toutes lois internationales &/ou accords Otan-Europe.

    Ces déboulonnages étant tout autant politisés que le fait d'idéologies politiques.
    Libre à vous de censurer - je ne peux séparer l'ivraie des mauvaises graines.

  • Très bon article. Merci !

  • Les seules horreurs qu’on devrait déboulonner, ce sont les éoliennes.

  • Déboulonner la magnifique statue de Louis Faidherbe? LA HONTE!
    Quelle ingratitude! Après tout ce qu'il a fait pour l'émancipation et le développement du Sénégal!? Et "l'autre" - qui use de la modération, - en est tout fier!?

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Louis_Faidherbe

  • Elle n'est pas la seule à le dire:

    08 Juil
    Brigitte Bardot réagissant sur l’actualité : « Nous sommes gouvernés par des lâches, des soumis, des sans-couilles… on se laisse envahir » (Vidéo)

    Brigitte Bardot - "J'ai envie de quitter la France, tellement c'est devenu dégueulasse !"

    https://www.youtube.com/watch?v=7kHiZEifJQc&feature=emb_logo

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